‹ Extraits des moralistesChapitre 121 sur 299 · Le sentiment du bien accompli · texte numérisé non relu

Le sentiment du bien accompli

Le sentiment que nous donne le bien accompli sous l'œil de Dieu renferme une certitude qui nous élève et nous console par-dessus tout, la certitude que notre vie est utile et qu'elle ne passe pas en vain dans le monde. Perdus que nous sommes dans l'immensité visible et invisible des choses, accablés du spectacle de la terre et du ciel, des perspectives de l'histoire et des horizons sons fin de l'avenir, nous ne pouvons arriver à la persuasion de notre petitesse; notre âme proteste contre nos yeux; et, de l'abîme où elle semble anéantie, elle nous suscite la pensée que nous servons, et le désir invincible de servir en elïet. Je ne parle pas de cette utilité vulgaire, quoique déjà bien noble, de fonder ou de

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perpétuer une famille, de créer un patrimonie à sa postérité, de maintenir et d'honorer sa patrie, de laisser enfin à sa famille un nom honoré. C'est déjà beaucoup; mais notre àme ne s'apaise point à ce prix. Le temps est une hmite qui l'effraye pour ses œuvres, et les ruines accumulées le long des âges lui disent trop la vanité d'un service aussi précaire. Quand les consuls regardaient le Capitole, le temple de Jupiter se montrait à eux au-dessus des destinées de la Répubhque, et, si chère que Rome leur fût, telle place qu'elle occupât dans leurs cœurs, ils entendaient une voix obscure qui leur demandait davantage et leur prophétisait au delà. Ce qu'il faut, pour nous sentir utiles et nous attacher à notre vie, c'est la certitude de travailler à quelque chose d'éternel; et nous l'avons. Nous l'avons par la vertu. Ouvriers d'une œuvre commencée par Dieu, nous y apportons une pierre que les siècles n'ébranleront jamais, et, si faible que soit notre part dans l'édifice commun, elle y sera éternellement. Ainsi, aux jours du moyen âge, on voyait des chrétiens quitter leur patrie pour se donner à quelque cathédrale qui se bâtissait sur les bords d'un neuve étranger; contents de leur journée, parce qu'elle avait Fervi, ils regardaient, le soir, de combien l'œuvre s'était avancée vers Dieu, et, lorsque après vingt ou trente ans d'un obscur travail la croix brillait au sommet du sanctuaire élevé de leurs mains, ils s'en allaient, sans laisser leur nom, mourir en paix dans la bienheureuse pensée d'avoir fait quelque chose pour Dieu.

Lacordaire

Conférences de Toulouse, IV* Année, ISoi

(Poiissielgue, éditeur.)

La satisfaclion qu'ont toujours ceux qui suivent constamment la vertu est une habitude en leur âme, qui se nomme tranquillité et repos de conscience; mais celle qu'on acquiert de nouveau, lorsqu'on a fraîchement fait quelque action qu'on pense bonne, est une passion, à savoir une espèce de joie, laquelle je crois être la plus douce de toutes, pour ce que sa cause ne dépend que de nous-mêmes. Toutefois, lorsque cette cause n'est pas juste, c'est-à-dire lorsque les actions dont on tire beaucoup de satisfaclion ne sont pas de grande imporlaiice ou même qu'elles sont vicieuses, elle est ridicule et ne sert qu'à produire un orgueil et une arrogance impertinente*, ce qu'on peut particulièrement remarquer en ceux qui, croyant être dévots, sont seulement bigots et superstitieux, c'est-à-dire qui, sous ombre qu'ils vont souvent à l'égHse, qu'ils récitent force prières, qu'ils portent les cheveux courts, qu'ils jeûnent, qu'ils donnent l'aumône, pensent être entièrement parfaits, et s'imaginent qu'ils sont si grands amis de Dieu, qu'ils ne sauraient rien faire qui lui déplaise, et que tout ce que leur dicte leur passion est un bon zèle, bien qu'elle leur diclc quelquefois les plus grands crimes qui puissent être commis par des hommes, comme de trahir des villes, de tuer des princes, d'exterminer des peuples entiers, pour cela seul qu'ils ne suivent pas leurs opinions.

Descartes.

Les Passions de l'âme, a* partie, art. 190.

1. Cf. l'extrait inliliilr : Cou Ire l'enflure du cœur, page 2G4 de co recueil.

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