r/mof/u, IV
qui se fait selon ces consciences ne peut pas être iiioillour, ni avoir d'autres qualités que ces consciences niènies. On peut donc agir selon la conscience, et néanmoins pécher; et ce qui est bien plus étonnant, on peut pécher en cela même et pour cela même qu'on agit selon sa conscience, parce qu'il y a certaines consciences selon lesquelles il n'est jamais permis d'agir, et qui, infectées du péché, ne peuvent enfanter que le péché. On peut, en se formant une conscience, se damner et se perdre, parce qu'il y a des espèces de consciences qui. de la manière dont elles sont formées, ne peuvent aboutir qu'à la perdition, et sont des sources infaillibles de damnation.
J'ai dit qu'il était aisé de se faire dans le monde une fausse conscience; pourquoi? en voici les deux grands principes. Parce qu'il n'est rien de plus aisé ni de plus naturel que de se faire une conscience, ou selon ses désirs ou selon ses intérêts. Or, l'un et l'autre est évidemment ce que j'appelle conscience déréglée et erronée. AppUquez-vuus et vous en allez convenir. Conscience déréglée, par la raison seule qu'on se la forme selon ses désirs. La preuve qu'en apporte saint Augustin ne souffre pas de réplique. C'est que dans l'ordre des choses, qui est l'ordre de Dieu, ce sont les désirs qui doivent être selon la conscience, et non pas la conscience selon les désirs, Cependant, mes frères, dit ce saint docteur, voilà l'illusion et l'iniquité à laquelle, si nous n'y prenons garde, nous sommes sujets. Au lieu de régler nos désirs par nos consciences, nous nous faisons des consciences de nos désirs; et parce que c'est sur nos désirs que nos consciences sont fondées, qu'arrive-t-il? suivez la pensée de saint Augustin : tout ce que nous voulons, à mesure que nous le voulons, nous
devient et nous paraît bon : Quodcumque volumus bonum est. Peut-être ne nous paraissait-il d'abord qu'agréable, qu'utile, que commode ; mais parce que nous le voulons, à force de l'envisager comme agréable, comme utile ou commode , nous nous le figuronb permis, nous le prétendons innocent, nous nous persuadons qu'il est honnête, et, par un progrès d'erreur dont on ne voit que trop d'exemples , nous allons jusqu'à croire qu'il est saint. Et quodcumque placei sanctum est. D'où vient cela ? de l'ascendant malheureux que notre cœur prend insensiblement sur notre esprit, pour nous faire juger des choses, non pas selon ce qu'elles sont, mais selon ce que nous voulons ou que nous voudrions qu'elles fussent * : comme s'il dépendait de nous qu'elles fussent à notre gré bonnes ou mauvaises, et que notre volonté eût en effet ce pouvoir de leur donner la forme qui lui plaît. Car c'est proprement ce que saint Augustin a voulu nous faire entendre par cette expression : Quodcumque placet sanctum est. Ce que nous voulons, quoique faux, quoique injuste, quoique damnable, pour le vouloir trop, et à force de le vouloir, est pour nous vérité, est pour nous justice, est pour nous mérite et vertu. Que chacun s'examine sans se faire grâce : entre ceux qui m'écoutent, peutêtre y en aura-t-il peu qui osent se porter témoignage que ce reproche ne les regarde pas.
1. Cette psychologie est très subtile et très sûre. En même temps elle est originale pour le xvii' siècle. Au xvii' siècle en effet on parle plutôt de l'influence du jugement sur la volonté que de celle de la volonté sur le jugement. « .Notre volonté, écrit Descartes lui-même {Discours delà méthode, 111). ne se portante suivre ni à fuir aucune chose que selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire.... » Nicole a cependant écrit dans le même sens que Bourdaloue : « Ce n'est pas la raison qui se sert des passions, mais ce sont les passions qui se servent de la raison. » (Faiblesse de l'homme, XI.)
Mais s'il est aisé de se faire une fausse conscience en se la formant selon ses désirs, beaucoup plus l'est-il encore en se la formant selon ses intérêts.... On nous l'a dit cent fois, et malgré nous-mêmes peut-être l'avonsnous reconnu : dès qu'il ne s'agit point de l'intérêt, il ne nous coûte rien d'avoir une conscience droite, ni d'être réguliers et même sévères en ce qui regarde les obligations de la conscience. Notre intérêt cessant ou mis à part, ces obligations de conscience n'ont rien d'onéreux que nous n'approuvions, et même que nous ne goûtions. Nous en jugeons sainement, nous en parlons éloquemment, nous en faisons aux autres des leçons, nous en poussons l'exactitude jusqu'à la plus rigide perfection et nous témoignons sur ce point de l'horreur pour tout ce qui n'est pas conforme à la pureté de nos principes. Mais est-il question de notre intérêt, se présente-t-il une occasion où par malheur l'intérêt et cette pureté de principes ne se trouvent pas d'accord ensemble, vous savez, chrétiens, combien nous sommes ingénieux à nous tromper. Dès là nos lumières s'affaiblissent, dès là notre sévérité se dément, dès là nous ne voyons plus les choses avec cet œil simple, cet œil épuré de la corruption du siècle. Parce qu'il y va de notre intérêt, ces opinions, qui jusqu'alors nous avaient parues relâchées, ne nous semblent plus si larges * ; et les examinant de plus près, nous y découvrons du bon sens. Ces probabilités - dont le seul nom nous choquait et nous scandalisait, dans le cas de notre intérêt ne nous paraissent plus si odieuses. Ce que nous condamnions auparavant comme injuste et insoutenable, à la vue de notre intérêt change de face, et nous paraîl