Révélation naturelle
Ce fut durant une belle nuit d'été que le premier homme qui tenta de philosopher, livré à une profonde et déhcieuse rêverie, et guidé par cet enthousiasme involontaire qui transporte quelquefois l'àme hors de sa demeure et lui fait, pour ainsi dire, embrasser l'univers, osa élever ses réflexions jusqu'au sanctuaire de la Nature et pénétrer, par la pensée, aussi loin qu'il est permis à la sagesse humaine d'atteindre.
La chaleur était à peine tombée avec le soleil; les oiseaux, déjà retirés et non encore endormis, annonçaient par un ramage languissant et voluptueux le plaisir qu'ils goûtaient à respirer un air plus frais; une rosée abondante et salutaire ranimait déjà la verdure fanée par l'ardeur du soleil; les fleurs élançaient de toutes parts leurs plus doux parfums; les vergers et les bois, dans toute leur parure, formafent au travers du crépuscule et des premiers rayons de la lune un spectacle moins vif et plus touchant que durant l'éclat du jour; le murnun-e des ruisseaux, efïacé par le tumulte de la journée, commençait à se faire entendre; divers animaux domestiques, rentrant à pas lents, mugissaient au loin et semblaient se réjouir du repos que la nuit
1. Cf. un beau morceau do Buffon {liisloire naturelle, de l'Honinie|.
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allait leur donner; et le calme qui commençait à régner de toutes parts était d'autant plus charmant qu'il annonçait des lieux tranquilles sans être déserts, et la paix plutôt que la solitude.
A ce concours d'objets agréables, le philosophe, touché comme l'est toujours en paieil cas une àme sensible où rè-ne la tranquille innocence, livre son cœur et ses «:on^ à leurs douces impressions; pour les goûter plus à loi^u^ il se couche sur l'herbe, et, appuyant sa tête sur sa main, il promène délicieusement ses regards sur tout ce qui les Halte. Après quelques instants de contemplation, il tourne par hasard les yeux vers le ciel, et. à cet aspect qui lui est si familier et qui pour l ordinaire le frappait si peu, il reste saisi d'admiration, il croit voir pour la première fois cette voûte immense et sa superbe parure. Il remarque encore à l'occident les traces de feu que laisse après lui l'astre qui nous donne la chaleur et le jour. Vers l'orient il aperçoit la lueur douce et mélancolique de celui qui guide nos pas et excite nos rêveries durant la nuit. lien distingue encore deux ou trois qui se font remarquer par l'apparente irrégularité de leur route au milieu de la disposition constante et régulière de toutes les autres parties du ciel; il considère, avec je ne sais quel frémissement, la marche lente et majestueuse de cette multitude de globes qui roulent en silence au-dessus de sa tête, et qui sans ce-^e lancent à travers les espaces des deux une lumière pure et inaltérable. Ces corps, malgré les intervalles immenses qui les séparent, ont entre eux une secrele corre^^poudance qui les fait tous mouvoir selon la même direction, et il observe entre le zénith et l'horizon, avec une curiosité mêlée d'inquiétude, l'étoile mystérieuse autour de laquelle semble se faire cette revolulioii ouinmune. Quelle mécanique inconcevable a pu soumettre
tous les astres à cette loi, quelle main a pu lier ainsi entre elles toutes les parties de cet univers, et par quelle étraiiige faculté de moi-même, unies au dehors par cette loi commune, toutes ces parties le sont-elles encore dans ma pensée en une sorte de système que je soupçonne sans le concevoir?
Plongé dans ces rêveries et livré à mille idées confuses, qu'il ne pouvait ni abandonner ni éclaircir, l'indiscret philosophe s'efforce vainement de pénétrer dans les mystères de la nature; son spectacle, qui l'avait d'abord enchanté, n'était plus pour lui qu'un sujet d'inquiétude, et la fantaisie de l'expliquer lui avait ôté tout le plaisir d'en jouir. Las enfin de flotter avec tant de contention entre le doute et l'erreur, rebuté de partager son esprit entre des systèmes sans preuves et des objections sans réplique, il était prêt de renoncer à de profondes et frivoles méditations, plus propres à lui inspirer de l'orgueil que du savoir, quand, tout à coup, un rayon de lumière vint frapper son esprit et lui dévoiler ces subhmes vérités qu'il n'appartient pas à l'homme de connaître par lui-même et que la raison humaine sert à confirmer sans servir à les découvrir. Un nouvel univers s'offrit pour ainsi dire à sa contemplation; il aperçut la chaîne invisible qui lie entre eux tous les êtres; il vit une main puissante étendue sur tout ce qui existe, le sanctuaire de la nature fut ouvert à son entendement comme il l'est aux intelligences célestes, et toutes les plus sublimes idées que nous attachons à ce mot : Dieu, se présentèrent à son esprit.
J.-J. Rousseau.
Morceau allégorique sur la Révélation.