Gomme il faut fortifier son cœur contre les tentations
Considérez de temps en temps quelles passions dominent le plus en vostre ame; les ayant descouvertes, prenez une façon de vie qui leur soit toute contraire en pensées, en paroles et en œuvres. Par exemple, si vous vous sentez inclinée à la passion de la vanité, faites souvent des pensées de la misère de cette vie humaine, combien ces vanitez seront ennuyeuses à la conscience au jour de la mort, combien elles sont indignes d'un cœur généreux, que ce ne sont que badineries et amusemens de petits enfans, et semblables choses. Parlez souvent contre la vanité; et encore qu'il vous semble que ce soit à contre-cœur, ne laissez pas de la bien mespriser; car par ce moyen vous vous engagerez mesme de réputation au parly contraire. Et à force de dire contre quelque chose, nous nous esmouvons à le haïr, bien qu'au commencement nous luy eussions de l'affection. Faites des œuvres d'abiection et d'humilité le plus que vous pourrez, encor qu'il vous semble que ce soit à regret, car par ce moyen vous vous habituez à l'humilité, et affoiblissez vostre vanité, en sorte que quand la tentation viendra, vostre inclination ne la pourra pas tant favoriser, et vous aurez plus de force pour la combattre. Si vous estes inclinée à l'avarice, pensez souvent à la foUe de ce péché, qui nous rend esclaves de ce qui n'est
DE J/EDICATION de SOI-MÊME. o'il
créé que pour nous servir : qu'à la mort aussi bien faudra-l-ii tout quitter, et le laisser entre les mains de tel qui le dissipera, ou auquel cela servira de ruync et de damnation, et semblables pensées. Parlez fort contre l'avarice, louez fort le mespris du monde, violentez-vous à faire souvent des aumosnes et des charitez, et à laisser escouler quelques occasions d'assembler*.
Si vous estes sujete à vouloir donner ou recevoir de l'amour, pensez souvent combien cet amusement est dangereux, tant pour vous que pour les autres : combien c'est une chose indigne de prophaner et employer à passe-temps la plus noble affection qui soit en nostre ame, combien cela est sujet au blasme d'une extresme légèreté d'esprit : parlez souvent en faveur de la pureté et simplicité de cœur, et faites aussi le plus qu'il vous sera possible des actions conformes à cela, évitant toutes afféteries et mugueteries.
En somme, en temps de paix, c'est-à-dire lors que les tentations du péché auquel vous estes sujete ne vous presseront pas, faites force actions de la vertu contraire', et si les occasions ne se présentent, allez au devant d'elles pour les rencontrer. Car par ce moyen vous renforcerez vostre cœur contre la tentation future.
Saint François de Sales.
Introduction à la vie dévote, IV, 10.
i. D'amasser.
2. Cf. Leiokiz : « 11 faut profiter des bons mouvements, comme do la voix de Dieu qui nous appelle, pour prendre des résolutions efficaces ». Nouveaux essais sur l'entendement humain, liv. II, cli. ixi.
7. — Que la réformation de notre conduite extérieure est un moyen pour parvenir à la réformation intérieure de l'âme.
11 y a cette différence entre les actions extérieures et les intérieures, que l'on connaît beaucoup mieux si les actions extérieures sont conformes ou contraires à la loi de Dieu que l'on ne le fait des intérieures, qui sont couvertes souvent par les nuages que la concupiscence y répand, en sorte que nous ne saurions assurer si nous avons le fond du cœur dans l'état où Dieu veut que nous l'ayons. Mais comme nous ne saurions sortir de cette obscurité, il ne faut pas laisser de régler l'extérieur, parce que la réformation de notre conduite extérieure est un moyen pour parvenir à la réformation intérieure de l'âme. C'est pourquoi, si l'on n'a pas encore les sentiments que l'on doit, il ne faut pas laisser de faire ce que l'on doit. Si l'on sent des mouvements d'orgueil au dedans, il faut d'autant plus tâcher d'agir humblement au dehors. De même, quand on se sent le cœur aigri contre quelqu'un, la volonté de Dieu est que l'on n'ait aucun égard à ce sentiment, et que l'on agisse envers lui comme si l'on avait le cœur plein d'amour et de tendresse. Et cette conduite n'est nullement une hypocrisie, puisqu'elle est réglée sur la vérité, et que si les mouvements qui occupent la surface de l'âme n'y sont pas conformes, elle est pourtant ordonnée par celte partie de l'âme qui domine et qui commande aux membres extérieurs.
C'est là l'unique moyen de parvenir à une piété constante et uniforme qui suive Dieu uniquement, sans consulter ses sentiments, ses humeurs et ses inclinations, et qui ne fasse paraître au dehors que l'humeur
et les sentiments conformes à l'action que l'on fait. Si c'est une occasion où il soit à propos d'être gai, il faut témoigner de la gaîté. S'il est besoin d'être triste, il faut faire paraître de la tristesse. 11 y a des rencontres où il faut témoigner de la tendresse, de la confiance, de la cordialité, de la compassion; et il faut tâcher d'en exciter en soi les mouvements selon que la raison, réglée par la volonté de Dieu, nous dicte qu'il est juste et utile de les avoir. Que s'il ne nous est pas possible de les ressentir vivement, il faut au moins qu'ils soient comme imprimés dans notre extérieur : et par ce moyen il faut espérer que Dieu nous fera la grâce de régler nos mouvements intérieurs comme nous aurons réglé les extérieurs pour l'amour de lui.
C'est ce que pratiquent dans le monde les habiles courtisans. Ils n'ont point d'humeur propre, parce qu'ils empruntent leurs passions des personnes à qui ils veulent plaire. Leur intérêt fait cette joie superficielle, cette tristesse apparente, ce bon visage, cette complaisance qui paraît au dehors. La vraie piété imite à peu près cette conduite, excepté qu'elle en change le principe et la fin, et qu'au heu de l'intérêt qui règle celle des gens du monde, elle prend la loi de Dieu pour sa règle, dans laquelle elle voit et la manière de traiter avec chaque personne, et la disposition intérieure avec laquelle on le doit faire. Si elle la sent, elle la suit. Si elle ne la sent pas, elle l'excite autant qu'elle peut, et elle l'imprime au moins dans ses actions extérieures, afin de se l'imprimer peu à peu dans le cœur.
Des pers(tiines très judicieuses, qui ont fort étudié un grand prélat', qui a été la gloire de l'Église de France,
1. M Nicolas Pavillon, évoque d'Alet, mort le 8 dëcembre 1677. Il était lié avec Arnauld et les Jansénistes.
:.2i EXTRAITS DES MORALISTES
disaient de lui qu'il avait plusieurs visages, selon les div.>rsG£ actions auxquelles il s'appliquait : qu'il en avait un .'t l'autel et dans l'église, qui marquait un recueillement profond ; qu'il en avait un autre dans la conversation, qui témoignait de la gaîté; un autre sérieux et gra^e dans les choses où il devait faire paraître de l'autorité; un autre doux et compatissant quand l'occasion le demandait. Et c'est là proprement cette égalité d'esprit et cette suppression de toute humeur, que la vue de la volonté de Dieu doit produire en nous.
Mais outre les autres avantages de celte pratique de supprimer ainsi toutes ses inchnations, d'en aplanir les inégalités, et de ne faire paraître dans chaque action que les mouvements que la raison nous inspire, elle a encore celui de renfermer la plus grande, la plus utile et la plus continuelle mortification que l'on puisse pratiquer. Elle est secrète, et personne ne s'en aperçoit. Elle est continuelle, parce que nos inclinations se mêlent partout, et nous détournent sans cesse de l'ordre de Dieu, soit en compagnie, soit en solitude. Elle ne donne sujet de plainte à personne. Les domestiques ne s'y intéressent point. Les médecins spirituels et corporels ne nous l'interdisent jamais. Elle donne même lieu de couvrir la mortification spirituelle sous des soulagements corporels, lorsque la raison nous ordonne de nous y soumettre; et elle en retranche certaines façons qui servent souvent à se conserver la gloire de la mortification, lorsque l'on cesse de la pratiquer.
Nicole.
De la soumission à la volonté de Dieu, ch. vu.