‹ Extraits des moralistesChapitre 169 sur 299 · L'obéissance enfantine · texte numérisé non relu

L'obéissance enfantine

Il est deux sortes d'obéissance qui se succèdent chez l'enfant. L'une, involontaire et presque machinale, est une habitude qu'il a dû contracter dès le plus bas âge; l'autre est le sentiment d'un devoir qu'il a l'intention de remplir. 11 avait d'abord obéi sans y penser, il pense ensuite qu'il doit obéir.

Quand tous les plaisirs de l'enfant dépendaient de nous, et qu'il n'avait sans nous ni sécurité ni joie, alors, par une sorte d'échange implicite, il se conformait a nos désirs; son intérêt l'y aurait porté, s'il eût calculé; mais soit qu'il en eût l'idée confuse, soit qu'il se somnît par imitation, par l'effet de l'ascendant qu'une âme faible laisse

prendre à une âme forte, toujours formait-on en lui la docilité, si l'on cherchait à l'obtenir avec un peu de suite et d'insistance. Le sentiment de malaise et d'embarras qu'éprouvait le petit enfant lorsqu'il avait enfreint nos ordres, était déjà un réveil de la conscience chez lui. Lors donc que vous avez attaché à cette première éducation l'importance nécessaire, votre empire a été fondé d'abord sur l'habitude, ce qui est beaucoup, puis sur une idée de devoir, ce qui est bien plus.

Toutefois, si la docilité enfantine ne conduisait pas à l'obéissance voulue et préméditée, une telle disposition favoriserait dans la suite la faiblesse, l'apathie, le penchant à voir par les yeux des autres. Rien de tout cela n'est à craindre quand la soumission à l'autorité paternelle paraît être l'accomplissement d'un devoir sacré*. L'enfant imbu de la piété de son âge comprend peu à peu qu'il est des obligations imposées à tous les êtres, et que celle qui le concerne en particuher, c'est l'observation des lois imposées par ses parents. L'obéissance ainsi conçue devient une vertu tout comme une autre, et demande de la fermeté. Loin de demander de l'énergie, elle en communique. L'enfant qui résiste à une tentation pour ne pas contrevenir à l'ordre de son père, est ferme et soumis à la fois.

^'éanmoins aucune vertu n'est tout à fait acquise dans le premier âge, et aucune n'est longtemps pratiquée si les circonstances n'en favorisent pas la conservation. Celle dont je parle est, chez un enfant, l'effet ordinaire des qualités personnelles de ses parents.

1. Mme Necker de Saussure discute ici un problème moral et pédagogique fort intéressant : l'habitude d'obéir n'énerve-t-elle pas la volonté? Il semble que l'expérience confirme l'opinion de Mme S'ecker de Snussure. La vie militaire par exemple, qui est une école d'obéissance, est aussi une école d'énergie, et il faut savoir obéir, dit-on couramment, pour savo.r commander.

Fruit de l'estime qu'il a pour eux, sa docilité lui fait mériler la leur à son tour. Quand une fois il a découvert que leur conduite est toujours diclée par la justice et raireclion, il respecte une autorité lutélaire; il obéit avec joie, avec condance*. Se sentant constamment protégé, ou dans sa sûreté, ou dans son bonheur, ou dans sa moralité naissante, il aurait une sorte de crainte de s'émanciper. La certitude de trouver dans ses parents et les connaissances et la prévoyance qu'il n'a pas, jointes à cette tendresse infinie dont tous les souvenirs lui olTrent la preuve, cette certitude, dis-je, le fait voler au-devant de leurs vœux. Un ordre peut être pénible, il s'y soumet ; la résistance lui paraîtrait, je ne dis pas un tort, mais une imprudence, une folie dont il aurait lieu de se repentir. Non seulement il fait ce que vous lui demandez, mais il le fait bien ; il y met du soin et du zèle; sa volonté prend le cours de la vôtre, et il est libre en obéissant.

1. Cf. du même auteur, liv. III, ch. ii : « 11 est, dans la première éducation, une idée principale qui doit dominer toutes les autres et leur servir de centre de ralliement. Cette idée est celle de la protection. Que la mère (puisqu'en parlant de très petits enfants c'est surtout à elle que je m'adresse), que la mère s'empare avec force d'un tel principe, et le système entier de sa conduite s'ordonnera. Elle verra s'établir les plus heureuses proportions entre la sévérité et l'indulgence, entre l'amour et la fermeté. Sans amour, la protection n'est pas vigilante, elle ne s'étend pas jusque sur le bonheur, sur tous les intérêts de la jeune existence; sans fermeté, sans le degré de sévérité qui l'accompagne nécessairement, il n'y a plus de protection. Ce qui plie ne peut servir d'appui, et l'enfant veut être appuyé. Non seulement il en a besoin, mais il le désire, mais sa tendresse la plus constante n'est qu'à ce prix. Si vous lui faites l'eirot d'un autre enfant, si vous partagez ses passions, ses vacillations continuelles, si vous lui rendez tous ses mouvements en les augmentant, soit par la contrariété, soit par un excès de complaisance, il pourra se servir de vous comme d'un jouet, mais non être heureux en votre présence; il pleurera, se mutinera, et bientôt le souvenir d'un temps de désordre et d'humeur se liera avec votre idée. »

Ce sentiment ne s'inspirera point en motivant chaque ordre que vous lui donnerez, c'est le résultat de l'impression qu'a dû produire votre vie entière, de l'idée de justice qui s'attache à vos rapports avec tout le monde, de celle d'afTection qui se he à vos relations avec lui. Justifier sans cesse vos commandements, c'est vous mettre sur le pied de l'excuse, c'est en appeler à son jugement et en provoquer les objections ^ Et, si votre ton impératif interdit ensuite toute répHque, vous tombez dans une sorte de contradiction, car lorsqu'un raisonnement est tellement évident qu'il n'y a rien à y répondre, pourquoi commander? Vous vous défiez apparemment de cette même raison que vous érigez en juge; autant valait la laisser dormir en paix.

Dans ces éternelles explications, l'intérêt personnel des enfants est presque toujours le motif des ordres qu'on donne; mais alors l'autorité en est affaibhe; le considérant de la loi tend à l'annuler. Ici se retrouve ce que j"ai dit à propos de l'enseignement. Alléguez-vous le plaisir présent? l'enfant le nie. L'utilité future? il s'en soucie peu, ou croit avoir du reste le temps d'y pourvoir. Ensuite, il prétendra qu'il suffit d'entrer dans vos mtentions sans suivre vos ordres à la lettre. Si je dis, par exemple, à mon fils : Je vous défends de manger de ce fruit, parce qu'il vous ferait mal; l'enfant, qui sait fort bien qu'une petite quantité ne lui en fera pas, manquera aisément à l'obéissance, qui, lorsqu'elle n'est pas ponctuelle, n'est rien.

De plus, l'obéissance doit être prompte. Tout le temps qui s'écoule entre l'ordre et l'exécution est une révolte de l'amour-propre. Commandez d'un seul mot et qu'il

i. Locke avait conseillé de raisonner avec les enfants, et Rousseau avait déjà combattu cette opinion.

soit sans appel. Plus on met de douceur dans l'éducalion, plus il est nécessaire que la fermeté y soit quelque part; et rien ne donne de la considération aux parents comme le sentiment qu'ils ont de leurs droits. Cela seul les dislingue des autres personnes qui conseillent, exhortent, avertissent toute la journée.

Compatissantes de leur nature et souvent timides, souvent préoccupées de la crainte de n'être pas aimées, les mères sont sujettes à employer l'humble forme de la prière pour obtenir ce qu'elles veulent de leurs enfants; mais un grand inconvénient est attaché à cette forme. La prière, adressée par les mères, renverse les rapports naturels et produit un échange de rôles. A force de s'entendre solhciter, les enfants se croient faits pour accorder des faveurs ; ce sont eux qui ont pour nous des bontés, et c'est nous qui sommes des ingrates.

Mme Necker de Saussure.

L'Éducation progressive, 1. V, ch. vi.

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