LKcr.ERC, Vies intéressantes, t. IV, p
autant qu'il se pourra, de la régularité dans l'ordonnance de leur vie : ce n'est pas durant le premier âge qu'on peut contester l'utilité des habitudes. Quand les mêmes impressions se succéderont dans le même ordre, à la longue les plus pénibles s'adouciront et l'attente de celles qui sont agréables ne sera jamais trompée. Les mécomptes sont extrêmement sensibles aux petits enfants ; c'est là la source des larmes amères. Les passions trop fortement excitées s'expriment aussi par des pleurs, et il convient de les tenir à l'abri des grandes émotions, fussent-elles agréables....
Avec ces soins et d'autres pareils, on maintiendra chez les enfants le calme habituel de l'àme, bien immense et facile à perdre, le plus nécessaire peut-être à leur constitution morale, encore si frêle et si indécise. Les nerfs une fois ébranlés sont longtemps à se remettre; la santé et le caractère s'altèrent également. Mais ce n'est pas seulement de prévenir le mal que je m'occupe. Il est tout un ordre de facultés, et les plus élevées peut-être, qui ne croissent et ne mûrissent qu'à l'ombre tutélaire du repos : ceci regarde nos plus beaux dons ainsi que nos vertus mêmes. 11 n'est rien d'admirable, rien de grand dans la nature morale, dont la sérénité ne favorise le développement.
Sérénité! mot charmant qui ne s'applique qu'au ciel et à l'àme, et semble établir des rapports entre eux, état d'une existence où règne l'harmonie, où le cœur est en paix avec lui-même et l'univers. Dans cet équilibre parfait, une volonté sage exerce aisément son empire; nos divers mouvements s'ordonnent et s'accordent avec l'ordre élernel. Pourquoi cette disposition est-elle aujourd'hui si rare? Pourquoi faut-il aller chercher dans les souvenirs de l'antiquité ce je ne sais quoi de pur, d'élevé, de tranquille, qui repose l'âme et qui l'agrandit? D'où
Ment qu'on le renconire plutôt parmi les simples cultivateurs des campagnes que chez des esprits plus exercés? Dans des rapports sociaux moins compliqués, l'homme prend-il plus aisément la teinte si douce de celte nature qui l'entoure, et ne pourrait-il pas retrouver l'harmonie dans la plénitude même de son développement?
Quoi qu'il en soit, si nous ne la troublons pas, cette heureuse disposition se retrouvera toujours dans le premier âge. Elle brille d'un pur éclat dans les yeux de l'enfant, elle siège sur son front épanoui. Un enfant chez qui règne une douce sérénité, semble bien aise de vivre : respirer, voir, remuer ses petits bras, est déjà un bonheur pour lui^ Il accueille la nature entière avec reconnaissance ; il semble que cette âme nouvelle prenne l'essor et vole au-devant de ses bienfaits. N'y touchons pas ; laissons l'enfant se her avec elle; craignons d'altérer le doux accord qui se forme au dedans de lui. Tant que son regard plein d'intelligence prouve que son esprit est occupé, ne rompons jamais le cours de ses idées. Gardons-nous de troubler son activité intérieure : elle est plus réelle et plus salutaire que celle qui lui vient de nous.
Mme Necker de Saussure.
L*Éducation progressive, l. II, cb. m-