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De l'admiration

Ce qui caractérise principalement l'admiration, c'est l'humble disposition de la personne qui l'éprouve à se modeler sur la personne qui l'inspire. L'être admiré, par là même fort au-dessus de son admirateur, exerce sur lui, souvent à son insu, une sorte d'autorité. Le pouvoir, le rang, la gloire, tous les avantages décidés, font en général de l'homme qui les po-sède l'inspi-

rateiir conscient ou inconscient de tous ceux qui les apprécient. A moins, en ellel, qu'on n'en éprouve de l'envie (ce qui porte à le méconnaître), tout mérite quelconque, bien ou mal discerné, de bon ou de mauvais aloi, peu importe, dispose ceux dont il frappe l'imagination à une sympathie mêlée de respect à l'égaixi de ceux qui le possèdent. De là, selon les circonstances, un désir secret de leur obéir ou de déférer à leurs vœux, ou, tout au moins, de leur ressembler.

On voit moins bien au premier abord en quoi les admiraleui's d'un homme peuvent avoir sur lui une action morale. Ils en ont une pourtant, de même que les satellites d'une planète, tout en gravitant autour d'elle et lui faisant cortège, exercent une influence sur sa marche. D'abord il n'est pas rare que l'admirateur inspire à rol)jel de son admiration un sentiment analogue à celui qu'il éprouve : c'est ce qui arrivera d'ordinaire, pour peu qu'il en soit digne eu quelque manière, la bienveillance ne pouvant lui manquer. Ce bon vouloir réciproque va facilement à l'excès : nous sommes souvent d'une indulgence aveugle pour ceux qui en prennent l'initiative à notre égard. Comment ne pas faire cas d'eux, dès qu'ils nous jugent avantageusement? Nous voilà donc tout inclinés à leur être agréables, à prêter du poids à leurs avis, à faire ce qu'ils apprécient et à condescendre à ce qu'ils souhaitent. Blême le mérite transcendant et très en vue, salué de loin par la foule, n'échappe jamais entièrement à cette loi. On est toujours un peu l'esclave de ceux de qui on est l'idole; la popularité, à tous ses degrés, est une chaîne, chaîne salulairc ou funeste selon le cas.

Être adnn'ré est en soi-même un avantage moral en îant que cela excite et fortifie le sentiment de la dignité personnelle, toujours tutélaire de la moralité : l'opinion

qui nous met ainsi sur un piédestal nous rend le triple service de stimuler notre activité, de la récompenser et de la tenir en haleine. Mais il faut pour cela que l'opinion soit saine elle-même, autrement elle ne fait que du mal. Par bonheur, l'opinion morale des gens vaut presque toujours mieux que leur conduite. Il n'est que trop certain néanmoins que l'opinion varie, tâtonne et oscille, est sujette à s'égarer. A de certaines époques, sous de certaines influences..., elle se corrompt presque tout entière et partout à la fois; à plus forte raison a-t-elle ses égarements passagers çà et là, dans tels groupes sociaux. Malheur aux individus dont elle s'engoue alors! Elle les exalte pour leurs vices, par où elle rend ces vices incorrigibles; puis elle crée une émulation qui les multiplie. Quand on songe que les faveurs de l'opinion, même méritées, risquent de nous pervertir en nous donnant une idée exagérée de nous-mêmes, combien ne faut-il pas plaindre ceux qui respirent un encens malsain! Grisés par ces vapeurs, leur vue se trouble. Quand leur conscience leur ferait des reproches, le moyen de quitter un genre de vie qui leur vaut l'approbation? Mais la conscience même s'oblitère. Les hommages les plus grossiers sont pris pour excuses valables, puis pour encouragement des actes les plus inavouables. Dès lors, loin de reculer, on donne plus ouvertement des exemples de plus en plus hardis. Corrompu d'abord par l'opinion, on la corrompt à son tour; et, de même qu'on peut de moins en moins résister à ses mauvais conseils, on contribue à l'égarer de jour en jour davantage.

Seulement, le même mécanisme qui fait de l'admiration sous toutes ses formes et à tous ses degrés, réciproque ou non, individuelle ou collective, un si puissant instrument de corruption mutuelle, en fait aussi, dans

\os circonstances inverses, un instrument de perfectionnement nuituel.

Je viens de dire un mot des services qu'elle rend à ceux qui l'obtiennent : ces services seront incalculables, si, bien inspirée, elle s'adresse à des objets dignes de l'approbation d'une raison droite. Ceux qui ont de nous une bonne opinion, que nous avons à cœur de ne pas démentir, exercent sur nous une sorte de tutelle morale. Rien n'étant plus doux que d'inspirer une estime chaleureuse, rien ne semble pis que de la perdre. Elle nous garde donc des chutes en nous rendant vigilants; ceux qui nous l'accordent veillent sur nous sans y penser. Si même ils nous jugent d'abord trop bien, c'est souvent le meilleur moyen de nous élever au niveau où ils nous mettent par anticipation. Vn homme d'un naturel un peu généreux, à qui l'on fait ainsi crédit, tient à être ce qu'on le croit : c'est comme un engagement pris auquel il rougirait de manquer.

Voilà pourquoi il faut le moins possible humilier les gens à leurs propres yeux. On leur fait plus de bien lorsque, sans trop paraître leur complaisant ou leur dupe, on peut ne point prendre acte de leur déchéance, et surtout n'en pas faire éclat. Admettre tacilement la chute d'autrui, la proclamer étourdiment, est un double manque de charité, c'est un plaisir misérable, qu'on ne peut se donner sans aggraver le mal qu'on feint de déplorer : car une faiblesse morale sur laquelle on jette un voile est souvent réparable; celle dont on triomphe bruyamment ne l'est jamais. Mais c'est un point sur lequel j'aurai à revenir : je parlerai ailleurs de l'opinion en général et des efiets particuliers du mépris; je ne considère ici que l'admiralion, forme vive de l'estime, sentiment essentiellement bienveillant, quoiqu'il y entre autre chose que de la bienveillance.

La juste admiration est donc pour celui qui la mérite une sauvegarde de la moralité acquise par une excitation à l'accroître. Mais ceux qui l'accordent en bénéficient eux-mêmes.

Admirer suppose déjà une certaine noblesse de nature, puisque c'est reconnaître avec joie la valeur d'autrui*; b'ien placer son admiration est mieux encore : c'est joindre une preuve de raison à une preuve de modestie et de bon naturel. Mais que ces qualités se rencontrent seulement, même inconscientes, elles auront infailliblement pour effet, après avoir fortilié chez autrui les mérites reconnus, de se développer et de s'épurer elles-mêmes. Par l'émulation qu'elle laii naître, en effet, l'admiration tend à susciter des actions louables, plus nombreuses et plus marquantes, dont le spectacle alimente à son tour et excite ces mêmes dispositions morales dont est faite l'admiration.

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