A son château de Balzac
2. Proposition participe très employée par tous les écrivains du siècle, et qui passe aujourd'hui pour incorrecte.
•'> Tracas, agitation, activité empressée.
embellir le lieu de ma demeure, et à faire que je n'y aie manque d'aucune chose. Que s'il y a du plaisir à voir croître les fruits en vos vergers et à y être dans l'abondance jusqu'aux yeux, pensez-vous qu'il n'y en ait pas bien autant à voir venir ici des vaisseaux qui vous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes et tout ce qu'il y a de rare en Europe? Quel autre lieu pourrait-on choisir au reste du monde où toutes les commodités de la vie et toutes les curiosités qui peuvent être souhaitées soient si faciles à trouver qu'en celui-ci ? Quel autre pays où l'on puisse jouir d'une liberté si entière, où l'on puisse dormir avec moins d'inquiétude, où il y ait toujours des armées sur pied, exprès pour nous garder, où les empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connues, et où il soit demeuré plus de restes de l'innocence de nos aïeux?... Au reste je vous dirai que je vous attends avec un petit recueil de rêveries qui ne vous seront peut-être pas désagréables, et soit que >ous veniez, ou que vous ne veniez pas, je serai toujours passionnément, etc.
Descartes.
Lettre du 15 mai 1631, A Monsieur i»e Balzac.
11 — Comment il faut se conduire dans le monde.
Il faut voir civilement tout le monde dans les lieux où tout le monde* va, à la cour, chez le Roi, à l'armée,
1. Cf. i^'ÉNELON, Lettres spirituelles : « 11 ne s'agit point, monsieur, de faire beaucoup de choses difliciles : faites les plus petites et les plus communes avec un cœur tourné veisDieu, etcouimc un homme aui va à l'uniaue lin de sa création ; vous ferez tout ce que font les
chez les généraux. Il faut tâcher d'acquérir une certaine politesse, qui fait qu'on défère à tout le monde avec dignité. Nul air de gloire, nulle affectation, nul empressement : savoir traiter chacun selon son rang, sa réputation, son mérite, son crédit; au mérite, l'estime; à la capacité accompagnée de droiture et d'amitié, la confiance et l'attachement; aux dignités, la civilité et la cérémonie. Ainsi satisfaire un public par une honnête représentation dans ces lieux où il n'est question que de représenter; saluer et traiter bien en passant tout le monde, mais entrer en conversation avec peu de gens. La mauvaise compagnie déshonore, surtout un jeune homme, en qui tout est encore douteux. Il est permis de voir fort peu de gens, mais il n'est pas permis de voir les gens désapprouvés. Ne vous moquez point d'eux comme les autres, mais écartez-vous doucement.
Outre qu'il ne faut jamais paraître se préférer à personne, il faut encore certaines manières simples, naturelles, ingénues, un visage ouvert, quelque chose de complaisant dans le commerce passager : que tout marque de la noblesse, de l'élévation, un cœur libéral, officieux, bienfaisant, louché du mérite, de l'industrie pour obliger, du regret quand on ne le peut pas, de la délicatesse pour prévenir les gens de mérite, pour les
autres, excepté le péché. Vous serez bon ami, officieux, complaisant, gai aux heures et dans les compagnies qui conviennent à un vrai chrétien. Vous serez sobre à table, et sobre partout ailleurs ; sobre à parler, sobre à dépenser, sobre à juger, sobre à vous mêler, sobre à vous divertir, sobre même à être sage et prévoyant, comme le veut saint Paul. {Rom. xu, 3).... Vivez, Monsieur, sans aucun changement extérieur, que ceux qui seront nécessaires ou pour éviter le mal, ou pour vous précautiouner contre votre faiblesse, ou ne rougir pas de lÉvangile, Pour tout le reste, que votre gauche ne sache pas le bien que voire droite fera {Mat th. ni. 3.). »
entendre à demi-mot, pour leur épargner certaines peines, pour dire à demi ce qu'il ne faut pas achever de dire, pour assaisonner un service de ce qui peut le rendre obligeant sans le faire valoir. L'orgueil cherche la gloire par ce chemin, il faut que la religion cherche par ce chemin la vraie bienséance par des motifs tout divins. Rien n'est si noble, si déhcat, si grand, si héroïque, que le cœur d'un vrai chrétien; mais en lui rien de faux, rien d'affecté, rien que de simple, de modeste et d'effectif en tout.
Voilà à peu près les choses qui regardent le commerce public. Il y a encore le commerce de certains amis d'une amitié superficielle. Il ne faut point compter sur eux, ni s'en servir sans un grand besoin; mais il faut, autant qu'on le peut, les servir, et faire en sorte qu'ils vous soient obHgés. Il n'est pas nécessaire que ces gens-là soient tous d'un mérite accompli, il suffit de lier commerce extérieur avec ceux qui passent pour les plus honnêtes gens. C'est ceux-là avec qui on s'arrête et on raisonne, au lieu qu'on ne dit que bonjour aux autres. On les va voir chez eux aux occasions de compliments, on se trouve avec eux en certains endroits : mais on n'est point de leurs plaisirs, et on ne les met point dans sa confidence. S'ils veulent pousser plus avant la liaison, 011 esquive doucement; tantôt on a une affaire, tantôt une autre.
Pour les vrais amis, il faut les choisir avec de grandes précautions, et par conséquent se borner à un fort petit nombre. Point d'ami intime qui ne craigne Dieu, et que les pures maximes de religion ne gouvernent en tout ; autrement il vous perdra, quelque bonté de cœur qu'il ait. Choisissez, autant que vous le pouvez, vos amis dans un âge un peu au-dessus du vôtre : vous en mûrirez plus promptement. A l'égard des intimes amis, un
cœur ouvert ; rien pour eux de secret que le secret d'autrui, excepté dans les choses où vous pourriez craindre qu'ils ne fussent préoccupés. Soyez chaud, désintéressé, fidèle, effectif, constant dans l'amitié; mais jamais aveugle sur les défauts et sur les divers degrés de mérite de vos amis : qu'ils vous trouvent au besoin, et que leurs malheurs ne vous refroidissent jamais.
Féselon.
Lettres spirituelles.
12 — Gomment être aimable.
Quelles sont donc les qualités qui nous rendent aimables? Rien n'est plus facile que de les découvrir. Ce n'est point d'avoir de l'esprit, de la science, un beau visage, un corps bien droit et bien formé, de la quahté, des richesses, ni même de la vertu : ce n'est point précisément tout cela. Car on peut avoir de l'aversion pour celui qui possède toutes ces quaHtés estimables. Quoi donc? C'est de paraître tel, que les autres se persuadent qu'avec nous ils seront contents. Si celui qui a de grands biens est avare, si celui qui a de l'esprit est superbe, si celui qui a de la qualité est fier et brutal, si celui-là même qui a de la vertu et du mérite prétend que tout lui est dû, toutes ces qualités, quelque estimables qu'elles soient, ne rendront point aimables ceux qui les possèdent. Les hommes veulent invinciblement être heureux. Celui-là seul peut donc se faire aimer, je ne dis pas estimer, qui est bon ou paraît tel. Or, personne n'est boîi par rai)port à nous, quelque parfait qu'il soit en lui-même, s'il ne répand point sur nous les laveurs que Dieu lui fait.
Ainsi le bol esprit, qui raille (ouïe la terre, se rend odieux à tout le monde : et le savant qui tait parade de science, s'habille en pédant • et se travestit en ridicule. Ceux qui veulent se faire aimer et qui ont bien de l'esprit en doivent faire part aux autres. Qu'ils fassent si bien valoir les bonnes choses que les autres disent en leur présence, qu'avec eux chacun soit content de soimême. Que celui qui a de la science n'enseigne point en maître les vérités dont il est convaincu. Mais qu'il ait le secret de faire naître insensiblement la lumière dans l'esprit de ceux qui l'écoutent, de sorte que chacun s'en trouve éclairé, sans la honte d'avoir été son disciple. Celui qui est libéral n'est point aimable, s'il s'élève ou se vante de ses libéralités. En effet, il reproche ses faveurs à celui à qui il les fait, par la confusion dont il le couvre. Mais celui qui fait part aux autres de son esprit et de sa science, aussi bien que de son argent et de sa grandeur, sans que personne s'en aperçoive, et sans qu'il en tire aucun avantage, il gagne nécessairement tous les cœurs par cette vertueuse libéralité- : seule, dis-je, vertueuse et charitable, seule généreuse et sincère. Car toute autre libéralité n'est qu'un pur
1. On sait que Malebranche manque rarement l'occasion de poursuivre les pédants ou ceux qu'il croit tels. Voici le portrait qu'il trace du pédant en f,'<'nrral, dans la Recherche de la vérité, livre 111, 5* partie, cii. v : « Pédant est opposé à raisonnable; les pédants ne peuvent raisonner parce qu'ils ont l'esprit petit, et d'ailleurs rempli d'une fausse érudition; et ils ne veulent pas raisonner parce qu'ils croient que certaines gens les respectent et les admirent davantage lorsqu'ils citent quelque auteur inconnu ou quelque sentence d'un ancien, que lorsqu'ils prétendent raisonner. Les pédants sont donc vains et fiers, de grande mémoire et de peu de jugement, heureux et forts en citations, malheureux en raisons. »
2. « Ce qu'on nomme libéralité n'est le plus souvent que la vanité de donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons, » La
RCCUEFOUCAULD.
effet de ramour-propre, toute autre est intéressée ou du moins fort mal réglée.
Malebranche.
Trmlé de morale, 2* partie, ch. xiti.