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De la politesse, IL

La politesse est l'expression ou l'imitation des vertus sociales; c'en est l'expression, si elle est vraie; et l'imitation, si elle est fausse; et les vertus sociales sont celles qui nous rendent utiles et agréables à ceux avec qui nous avons à vivre. Un homme qui les posséderait toutes aurait nécessairement la politesse au souverain degré.

Mais comment arrive-t-il qu'un homme d'un génie élevé, d'un cœur généreux, d'une justice exacte, manque de politesse, tandis qu'on la trouve dans un honune borné, intéressé, et d'une probité suspecte? C'est que le premier manque de quelques qualités sociales, telles que la prudence, la discrétion, la réserve, l'indulgence pour les défauts et les faiblesses d'autrui : une des premières vertus sociales est de tolérer dans les

autres ce qu'on doit s'interdire à soi-même. Au lieu que le second, sans avoir aucune vertu, a l'art de les imiter toutes. Il sait témoigner du respect à ses supérieurs, de la bonté à ses Inférieurs, de l'estime à ses égaux, et persuader à tous qu'il en pense avantageusement, sans avoir aucun des sentiments qu'il imite.

On ne les exige pas même toujours, et l'art de les feindre est ce qui constitue la politesse de nos jours. Cet art est souvent si ridicule et si vil qu'il est donné pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour faux.

Les hommes savent que les politesses qu'ils se font ne sont qu'une imitation de l'estime. Ils conviennent en général que les choses obligeantes qu'ils se disent ne sont pas le langage de la vérité, et dans les occasions particulières ils en sont les dupes. L'amour-propre persuade grossièrement à chacun que ce qu'il fait par décence, on le lui rend par justice.

Quand on serait convaincu de la fausseté des protestations d'estime, on les préférerait encore à la sincérité, parce que la fausseté a un air de respect dans les occasions où la vérité serait une offense. Un homme sait qu'on pense mal de lui, cela est humiliant; mais l'aveu qu'on lui en ferait serait une insulte, on lui ôterait par là toute ressource de chercher à s'aveugler lui-même, et on lui prouverait le peu de cas qu'on en fait. Les geix les plus unis, et qui s'estiment à plus d'égards, devien draient ennemis mortels, s'ils se témoignaient complète ment ce qu'ils pensent les uns des autres. Il y au certain voile d'obscurité qui conserve bien des liaison^ et qu'on craint de lever de part et d'autre.

Je suis bien éloigné de conseiller aux hommes de sb témoigner durement ce qu'ils pensent, parce qu'ils se trompent souvent dans les jugements qu'ils portent, et qu'ils sont suj*'l< à se rétracter bientôt, sans juger

eiisiiile plus sainement. Quelque sûr qu'on soil de son jugement, cette sûreté n'est permise qu'à l'amitié; encore faut-il qu'elle soit autorisée par la nécessité et l'espérance du succès. Les opérations cruelles n'ont été imaginées que pour sauver la vie, et les palliatifs pour adoucir les douleurs.

Laissons à ceux qui sont chargés de veiller sur les mœurs, le soin de faire entendre les vérités dures; leur voix ne s'adresse qu'à la multitude, mais on ne corrige les particuliers qu'en leur prouvant de l'intérêt pour eux, et en ménageant leur amour-propre.

Quelle est donc l'espèce de dissimulation permise, ou plutôt quel est le milieu qui sépare la fausseté vile de la sincérité offensante? Ce sont les égards réciproques. Ils forment le lien de la société, et naissent du sentiment de ses propres imperfections, et du besoin qu'on a d'indulgence pour soi-même. On ne doit ni offenser, ni tromper les hommes.

Dlclos.

Con-si (h: rations sur les mœurs, cli. m,

15 — Raison fondamentale du devoir de civilité.

Les hommes croient qu'on leur doit la civilité, et on la leur doit en effet selon qu'elle se pratique dans le monde; mais ils n'en savent pas la raison. S'ils n'avaient pas d'autre droit de l'exiger que celui que leur donne la coutume, on ne la leur devrait pas; car cela ne suffit pas pour asservir les autres à certaines actions pénibles. il faut remonter plus haut pour en trouver la source, aussi bien que dans ce qui regarde la gratitude. Et s'il est vrai, comme le dit un homme do Dieu, qu'il n'y a

53i EXTRAITS DES MORALISTES.

rien de si civil qu'un bon chrétien, il faut qu'il y ait des raisons divines qui y obligent ; et ce que nous allons dire peut aider à les découvrir.

Il faut considérer pour cela que les hommes sont liés entre eux par une infinité de besoins qui les obligent par nécessité de vivre en société, chacun en particulier ne se pouvant passer des autres; et cette société est conforme à Tordre de Di( u, puisqu'il permet ces besoins pour cette fin. Tout ce qui est donc nécessaire pour la maintenir est dans cet ordre, et Dieu le commande en quelque sorte par cette loi naturelle qui oblige chaque partie à la conservation de son tout. Or, il est absolument nécessaire, afin que la société des hommes subsiste, qu'ils s'aiment et se respectent les uns les autres; car le mépris et la haine sont des causes certaines de désunion. 11 y a une infinité de petites choses très nécessaires à la vie, qui se donnent gratuitement, et qui, n'entrant pas en commerce, ne se peuvent acheter que par l'amour. De plus, cette société étant composée d'hommes qui s'aiment eux-mêmes, et qui sont pleins de leur propre estime, s'ils n'ont quelque soin de se contenter et de se ménager réciproquement, ce ne sera qu'une troupe de gens mal satisfaits les uns des autres, qui ne pourront demeurer unis. Mais, comme l'amour et l'estime que nous avons pour les autres ne paraissent point aux yeux, ils se sont avisés d'établir entre eux certains devoirs qui seraient des témoignages de respect et d'affection; et il arrive de là nécessairement que de manquer à ces devoirs, c'est témoigner une disposition contraire à l'amour et au respect. Ainsi nous devons ces actions extérieures à ceux à qui nous devons les dispositions qu'elles marquent, et nous leur faisons injure en y manquant, parce que cette omission marque des sentiments où nous ne devons pas être à leur égard.

On peut donc et l'on doit même se rendre exact aux devoirs de civilité que les hommes ont établis; et les motifs de celte exactitude sont non seulement très justes mais ils sont même fondés sur la loi de Dieu. On le doit (aire pour éviter de donner l'idée qu'on a du mépris ou de l'indiirérence pour ceux à qui on ne les rendrait pas ; nour entretenir la société humaine, à laquelle il est juste que chacun contribue, puisque chacun en retire des avantages très considérables, et enlin pour éviter les reproches intérieurs ou extérieurs de ceux a 1 egaul de „„i on y manquerait, qui sont les sources des divisions qui troublent la tranquillité de la vie, et cette paix chrétienne qui est l'objet de ce discours.

Nicole.

Des moijens de cimsener ta paix avec

les hommes, l" partie, cli. iv.

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