La Fontaine, Fables, x, 10, le Berger et le Roi
Qu'y a-t-il de plus heureux que l'Esquimau' dans son épouvantable patrie? Que lui font les fleurs de nos climats auprès des neiges du Labrador-, nos palais auprès de son trou enfumé? Il s'embarque au printemps avec son épouse sur quelque glace flottante. Entraîné par les courants, il s'avance en pleine mer sur ce trône du Dieu des tempêtes. La montagne balance sur les flots ses sommets lumineux et ses arbres de neige, et les baleines accompagnent ses pas sur l'Océan. Le hardi sauvage, dans les abris de son écueil mobile, presse sur son cœur la femme que Dieu lui a donnée, et trouve avec elle des joies inconnues dans ce mélange de volupté et de périls.
Chez les peuples civilisés l'amour de la patrie a fait des prodiges. Dans les desseins de Dieu il y a toujours une suite; il a fondé sur la nature l'afTection pour le lieu natal, et l'animal partage en quelque degré cet instinct avec l'homme; mais l'homme le pousse plus loin, et transforme en vertu ce qui n'était qu'un sentiment de coinvenance universelle : ainsi, les lois physiques et morales de l'univers se tiennent par une chaîne admirable. Nous doutons qu'il soit possible d'avoir une seule vraie vertu, un seul véritable talent, sans amour de la patrie. A la guerre, cette passion fait des prodiges; dans Jes lettres, elle a formé Homère et Virgile.
Chateaudriand.
Le Génie du christianisme, 1. V, ch. xiv.
1. Habitant du Groenland et de quelques-unes des régions les plus froides et les plus déshéritées de l'Amérique du Nord.
2. Le Labn lor, vaste contrée de forêts et de déserts glacés au nord du Canada.