‹ Extraits des moralistesChapitre 266 sur 299 · De l'usage de la liberté · texte numérisé non relu

De l'usage de la liberté

Il en est de la liberté comme de ces aliments solides et succulents, ou de ces vins généreux, propres à nourrir et fortifier les tempéraments robustes qui en ont l'habitude, mais qui accablent, ruinent et enivrent les faibles et délicats qui n'y sont point faits. Les peuples une fois accoutumés à des maîtres ne sont plus en état de s'en passer. S'ils tentent de secouer le joug, ils s'éloignent d'autant plus de la liberté, que, })rcnant pour elle une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrent presque toujours à des séducteurs qui ne font qu'aggraver leurs chaînes 2. Le peuple romain lui-même, ce modèle de tous les peuples Hbres, ne

1. Omnes legnm servi sumus ut liberi esse possimus. Cicéron, /)ro Cliieniio, LUI, 1-46.

2. A la date où eUes ont été écrites, ces lignes peuvent passer pour la marque d'une rare clairvoyance politique.

fut point en état de se gouverner en sortant de l'oppression dos Tarquins. Avili par l'esclavage et les travaux ignominieux qu'ils lui avaient imposés, ce n'était d'abord qu'une stupidc populace qu'il fallut ménager et gouverner avec la plus grande sagesse, afin que, s'accoutumant peu à peu à respirer l'air salutaire de la liberté, ces âmes énervées, ou plutôt abruties sous la tyrannie, acquissent par degré cette sévérité de mœurs et celte fierté de courage qui en firent enfin le plus respectable de tous les peuples.

J.-J. Rousseau.

Discours sur Vin égalité.

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