La question féministe
Il semble donc que la femme ait pour iiléal la perfection de l'amour, et l'homme la perfection de la justice. C'est dans ce sens que saint Paul a pu dire que la femme est la gloire de l'homme et l'homme la gloiie de Dieu. Ainsi la femme qui s'absorbe dans l'objet de sa tendresse est pour ainsi dire dans la ligne de la nature, elle est vraiment femme, elle réalise son type fondamental. Au contraire, l'homme qui enfermerait sa vie dans l'adoration conjugale, et qui croirait avoir assez vécu en se faisant le prêtre d'une femme aimée, celui-là n'est qu'un demihomme, il est méprisé par le monde et peut-être secrètement dédaigné par les femmes elles-mêmes. La femme vraiment aimante désire se perdre dans le rayonnement de l'homme de son choix, elle veut que son amour rende l'homme plus grand, plus fort, plus mâle, plus actif.
gnage de noslre imbccilité et imperfection; comme de vray, la science de nous entre-desfaire et entretuer, de ruyner et perdre nostrc propre espèce, il semble qu'elle n'a pas beaucoup de quoy faiie désirer aux biHes qui ne l'ont pas. » Essais ii, 12.
« Si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui s'alTrontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites : « Voilà de sots animaux; » et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur saoul, ils se sont jetés avec fureur les ims sur les autres, et ont joué ensemble de la dent cl de la griffe, que de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l'air à dix lieues de là par leur puanteur; ne diriez-vous pas : « Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler ?» Et si les loups en faisaient de même, quels hurlements, quelle boucherie ! Et si les uns ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluricz-vous do ce discoui-s qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à dt'lruire ainsi et à anéantir leur propre espèce ? ou, après l'avoir conclu, ne ririozvoiis pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bétes?... p Chapitre Des Jugements.
Chaque sexe ainsi ost dans son rôle : la femme est plutôt deslinée à l'Iiomni;', et l'homme destiné à la société; la première se doit à un, le second à tous; et chacun d'eux ne trouve sa paix et son bonheur que lorsqu'il a découvert cette loi et accepté cet équilibre. La même chose peut être bien chez la femme et mal chez l'homme, vaillance dans celle-là , faiblesse dans celui-ci*.
Il y a donc une morale féminine et une morale mascuhne, comme chapitres préparatoires à la morale humaine; au-dessous de la vertu évangéhque et sans sexe, il y a une vertu sexuée. Et celle-ci est l'occasion d'un enseignement mutuel, chacune des deux incarnation 3 de la vertu s'attachant à convertir l'autre, la première prêchant l'amour à la justice, la seconde la justice à l'amour; d'où résultent une oscillation et une mo venue
1. Cf. Mme Necker de Saussure, Étude de la vie des femmes, I, iv : « Le principe passif et sensitif, au moyen duquel nous recevons involontairement les impressions, l'emporte, chez la femme, sur le principe actif qui nous sert à diriger notre attention et nos pensées. Il suit de là que dans tout ce qui demande des elforts puissants et continus, les femmes ont évidemment du désavantage : leur organisation est trop mobile pour que la sensibilité ne prenne pas souvent les devants sur la volonté.... Mais quoi de plus rapide, de plus fin que les aperçus de la femme ? Elle a plus de pénétration que l'homme. Cette sagacité en elle est si grande, qu'elle l'exerce toujours sur ce qu'il y a de plus subtil, et se plait à saisir les signes légers qui indiquent l'état des âmes. Cela seul l'intéresse même véritablement. Les pensées intimes, les affections secrètes l'occupent toujours. Il semble que le domaine de l'invisible lui soit accessible. Un admirable mstinct lui ii'vèle les iinjtressions des autres et les lui fait aussitôt partager.... Elle comprend le petit enfant qui ne parle pas et qui pense à peine, et devine le secret que gardent les infortunés.... Ce qui la caractérise plus particulièrement, c'est une sorte de bon sens inné, c'est une certaine justesse de vue qui, dans l'état d'impartialité, la fait tomber droit sur le meilleur parti à prendre.... Los femmes verront loujoui s vite et souvent juste; mais on peut désirer que leurs jugements soient confirmés par la réflexion avant d'être convertis en acte^. en paroles même. Une partie de leur esprit doit s'accoutumer ;i attendre l'autre, >
qui représentent un état social, une époque, parfois une civilisation entière.
Telle est du moins notre idée européenne de l'harmonie des sexes dans la hiérarchie des fonctions. L'Amérique est en train de révolutionner cet idéal par l'introduction du principe démocratique de l'égalité des individus dans l'égalité des fonctions. Seulement, quand il n'y aura plus que des individualités bien égales, ni jeunes ni vieux, ni hommes ni femmes, ni obligés ni bienfaiteurs, la différence sociale se fera par l'écu. Toute la hiérarchie reposera sur le dollar, et la plus brutale, la plus hideuse, la plus inhumaine des inégalités sera le fruit de l'égalitarisme effréné. Joli résultat ! La ploutolâtrie*, le culte de la richesse, la frénésie de l'or se chargera de châtier un principe inexact et ses adorateurs. Et la ploutocratie sera à son tour exécutée par l'égalité. Il serait assez curieux que l'individualisme anglo-saxon vînt s'engloutir dans le socialisme latin.
Amiel.
Fragments d'un journal intime. (Bâle, Georg et C:'. Paris, librairie Fischbacher.)
3. — Comment la démocratie modifie les rapports des serviteurs et des maîtres.
Dans les aristocraties, le serviteur occupe une position subordonnée, dont il ne peut sortir; près de lui se trouve un autre homme, qui tient un rang supérieur qu'il ne peut perdre. D'un côté, l'obscurité, la pauvreté, l'obéissance à perpétuité ; de l'autre, la gloire, la richesse, le commandement à perpétuité. Ces conditions sont tcu-