‹ Extraits des moralistesChapitre 295 sur 299 · Sur l'injustice envers les grands hommes · texte numérisé non relu

Sur l'injustice envers les grands hommes

Avouons l'injustice de notre siècle* : s'il est vrai que l'erreur des temps barbares ait été de rendre aux grands hommes un culte superstitieux, il faut convenir en même temps que celle des siècles polis est de se plaire à dégrader ces mêmes hommes, à qui nous devons notre politesse et nos lumières. On ne peut nommer un personnage illustre en aucun genre que la critique n'ail

1. Ce défaut de la blague, s'il a été baptisé de nos jours, n'est pas absolument nouveau. Témoin le passage suivant de Vauvenargues (Réflexions sur divers sujets) :

« Un Athénien pouvait parler avec véhémence de la gloire à des Athéniens ; un Français à des Français, nullement; il serait honni. L'imitation des anciens est fort trompeuse : telle hardiesse qu'on admire avec raison dans Démosthènes, passerait pour une déclamation dans noire bouche. J'en suis fort fâché, nous sommes un peu troi> philoso!)lies; à force d'avoir ouï dire que tout était petit ou incertain parmi les hommes, nous croyons qu'il est ridicule de parler ariirmalivemcnt et avec chaleur de quoi que ce soit. Cela a banni l'éloquence des écrits modernes; car l'unique objet de l'éloquenci' esl de persuadei' et de convaincre; or, on ne va point à ce but quand on no parle pas très sérieusement. Celui qui est de sang-froid iréchaufl'e pas, celui qui doute ne persuade pas; rien n'est plus sen- -ible. Mais la maladie de nos jours est de vouloir badiner de tout; on n ■ souflre (lu'à peine un autre ton. »

2. C'est du XVIII* siècle qu'il s'agit. Et cette page de Vauvenargues a (•(Mit cinquante ans. Elle a néanmoins un tel degré d'actualité'. (,ue MOM>; l'avons classée paimi nos Questions contemporaines. Reaucoiq» (II- questions conltinporaines ont ainsi (juclque chose d'éternel.

attaqué, et n'attaque encore. Les uns nous apprennent que Virgile était un petit esprit ; d'autres regardent en pitié les admirateurs d'Homère; j'en ai vu qui m'ont dit que M. de Turenne manquait de courage, que le cardinal de Richelieu n'était qu'un sot, et le cardinal Mazarin un fourbe sans esprit. Il n'y a point d'opinion si extravagante qui ne trouve des partisans. Il y a même des gens qui, sans aucune animosité ni raison particulière, se font une sorte de devoir d'attaquer les grandes réputations, et de mépriser l'autorité des jugements du public, dans la seule pensée peut-être d'affecter plus d'indépendance dans leurs sentiments, et de peur de juger d'après les autres. Ce que l'envie la plus basse n'aurait osé dire, le désir d'être remarqué le leur fait hasarder avec confiance; mais ils se trompent dans l'espérance qu'ils ont de se distinguer par ces bizarres sentiments. Je les compare à ces personnes faibles qui, dans la crainte de paraître gouvernées, rejettent opiniâtrement les meilleurs conseils, et suivent follement leurs fantaisies pour faire un essai de leur liberté. De tout temps il y a eu des hommes que la petitesse de leur esprit a réduits à chercher pour toute gloire de combattre celle des autres, et, quand cette espèce domine, c'est peut-être un signe que le siècle dégénère ; car cela n'arrive que dans la disette des grands hommes.

Vauvenargues.

Réflexions sur divers sujets *.

1. Celte page deVauvenarguesétait inédite jusqu'à l'édition Gilbert.

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