Le respect des morts
Le respect des morts est un sentiment naturel, universel. Il se produit chez les hommes à des degrés très inégaux, et sous des formes très diverses : aucun ne l'ignore absolument.
In cavaher, dans l'ardeur du combat ou l'enivrement de la victoire, pousse son cheval par-dessus les cadadres. J'admets qu'il le fasse sans hésitation, sans répugnance. Est-ce à dire que tout respect des morts lui soit étranger? Nullement; une passion actuelle, forte, étouffe
1. Chateaubriand a plusieurs fois parlé de la poésie des tombeaux, et en particulier dans les lignes suivantes : « Il y a une autre preuve morale de limraortalité de l'àme sur laquelle il faut insister : c'est la vénération des hommes pour les tombeaux. Là, par un charme invincible, la vie est attachée à la mort; là la nature humaine se montre supérieure au reste de la création, et déclare ses hautes destinées. La bête connaît-elle le cercueil et s'inquiète-t-elle de ses cendres? Que lui font les ossements de son père? ou plutôt sait-elle quel est son père, après que les besoins de l'enfance sont passés? D'où nous vient donc la puissante idée que nous avons du trépas? Quelques grains de poussière mériteraient-ils nos hommages? Non sans doute : nous respectons les cendres de nos ancêtres parce qu'une voix nous dit que tout n'est pas éteint en eux. Et, c'est cette voix qui consacre le culte funèbre chez tous les peuples de la terre, tous sont également persuadés que le sommeii n'est pas durable, même au tombeau, et que la mort n'est qu une transfiguration glorieuse. » (Le Génie du christianisme^ liv. VI, chap. m.*
un sentimeiil loinlaiii, conrus. 0(ez la passion; donnez au nuMnc honnno, hors du champ de balaihe, par simple passe-temps, un cadavre à fouler aux pieds : probablement il n'en fera rien; à coup sûr, il hésitera; et, s'il le fait, ce sera par bravade, pour répondre à un défi; autre passion, dont le triomphe atteste le sentiment qu'elle a surmonté.
Des fossoyeurs bouleversent un cimetière avec une complète indilTérence; ils manient, remuent, jettent çà et là les ossements, sans y plus regarder qu'à la terre et aux pierres auxquelles ces ossements sont mêlés. Au lieu d'ossements, couvrez celle plaine de cadavres tués naguère; mettez les fossoyeurs à cheval; demandezleur de fouler aux pieds ces morts; ils reculeront. Dans leur métier, l'habitude avait étouffé l'instinct; hors du métier, l'habitude manque, l'instinct reparaît.
Ce sont des tribus anthropophages qui ne veulent pas quitter le sol où reposent les ossements de leurs pères.
C'est le propre des sentiments naturels et universels qu'ils cèdent souvent à la nécessité, à la passion, à l'intérêt, aux accidents du caractère ou de la destinée des hommes; et que, cependant, ils subsistent au fond de l'âme humaine, même à son insu, et reparaissent quand la cause qui les comprimait vient à s'écarter. Ils peuvent se taire, jamais s'aboHr. Le respect des morts a cette vertu.
Supposez un homme en qui, indé])endamment de toute passion, de toute situation particulière, le respect des morts semble aboli, qui se montre incapable de le ressentir ou seulement trop lent à en éprouver quelque atteinte; la conscience du genre humain déclarera aussitôt qu'il y a là dépravation. Ce sentiment est si bien inhérent à l'humanité que, là où il paraît manquer non
par accident, mais par nature, le caractère de l'humanité paraît perverti.
Et si l'absence du sentiment semble volontaire, si, au lieu de respecter les morts, quelqu'un les méprise et les outrage, sciemment et à dessein, son intention est détestée, son action réprouvée comme criini nclle.
Le développement de ce sentiment, au conlrairc, l'extension de son empire, le respect croissant des morts, si je puis ainsi parler, est considéré connue un symptôme favorable de l'état des mœurs, un développement de notre nature morale, un progrès de l'humanité.
On peut donc tenir pour certain que le respect des morts est un sentiment naturel, universel, légitime et obligatoire dans la croyance du genre humain.
Je remarque d'abord qu'il n'a rien de personnel ni à celui qui l'éprouve, ni à celui qui en est l'objet. Sans nul doute les relations, les afTeclions du vivant au mort exaltent et perpétuent le sentiment; il n'en a pas besoin pour naître; il subsiste par lui-même, sans le secours d'aucun sentiment étranger. On respecte morts ceux qu'on ne connaissait pas vivants.
Il y a plus : la conscience du genre humain veut que toute animosité personnelle, tout sentiment haineux cède et tombe devant celui-là. Elle peut comprendre, excuser même le meurtre d'un ennemi justement détesté; elle peut, du moins, ne pas s'en indigner; elle s'indigne de l'outrage à son cadavre, à son tombeau.
La conscience humaine va bien plus loin : elle prononce que le respect des morts est indépendant de leur caractère moral et de l'estime accordée à leur mémoire.
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Voi!< n'iiiiiiii^z pas ccl liomiius l)ien plus, vous le délcslirz, lii(>ii plus, vous le môinisicz, et à bon droit : n'impoile;ilost mort, vous lui devez un certain respect. (Juoi? autant qu'.'i l'homme de bien qui n'est plus? Non : la conscience humaine, qui tient compte de tout ce (ju'elle voit, a des mesures intiniment variées : vous devez aux restes, aux funérailles, au nom, à la tombe de rhonnne de bien, un respect qui se nourrit et s'acci oit de tous les sentiments que réveille sa mémoire. Le coupable mort n'a auprès de vous aucun titre, sinon (pi'il est mort; mais c'en est un. Jadis les corps des criminels étaient, après l'exécution, publiquement Hvrés à toutes sortes d'outrages : la conscience humaine repousse aujourd'hui ces pratiques comme barbares; dans l'origine elle les a probablement exigées; un seul sentiment, une passion exclusive, une idée puissante mais confuse, le besoin d'une justice vengeresse la dominait alors. Elle s'est développée; elle a connu un plus grand nombre de sentiments également moraux et sacrés; elle a appris à les contrôler, à les réformer l'un par l'autre, à n'accorder à chacun que ce qui lui revient légitimement. Elle maintient encore le supplice du criminel; elle a interdit l'insulte du cadavre. Dans les pays même où de telles lois subsistent encore, comme en Angleterre, on ne les applique point ; et, quand on veut les appliquer, des cris d'indignation s'élèvent du sein de ce peuple encore assez barbare pour se presser autour de l'échafaud.
Ceci est donc évident : le respect des morts ne dérive d'aucun sentiment, d'aucun jugement sur leur personne; il est indépendant de toutes les différences qui distinguent les hommes pendant leur vie. C'est à la qualité d'homme, à l'être humain en général, abstraction faite de toute considération individuelle, que ce senti-
ment s'adresse. L'humanité dans la mort, tel est son unique objet*.
Glizot.
Méditalions et études morales.
Sur l'immortalité de l'âme.
(Perrin et C", éditeurs.)
1. Guizot. dans la suite de cette méditation, poursuit sa démon stration, et montre dans le respect des morts un pressentiment de l'immortalité. Chateaubriand a dit la même chose de la vénération des hommes pour les tombeaux {Génie du christinumme. liv. VI, chap. III, Texte déjà cité dans une noie, à propos de l'extrait précédent).
I/IMMOr.TALITÉ.
Cil A PI TUE IV