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De la douleur

On est reconnaissant à la douleur de ce qu'elle nous pousse à agir, à chercher ce qui est ami, à fuir ce qui

1. Ces pages ont été écrites pendant une affreuse maladie dont souffrait Bersot, et dont il devait mourir deux ans après. Elles sont une proicstatioD contre une apologie trop optimiste de la douleur.

110 EXTFIAITS DES MORALISTES.

est ennemi; connbien de fois l'ennemi, c'est elle! On souffre dans son corps de mille manières; est-ce cela qui est bon? On ne trouve pas la vérité qu'on cherche, on finit même par croire qu'elle n'existe pas ; est-ce cela qui est bon? On perd ceux qu'on aime et on retombe sur soi-même, accablé; est-ce cela qui est bon? La douleur ne nous pousse pas à agir; elle nous empêche d'agir, elle absorbe, dans le combat qu'il faut lui hvrer, des forces qui serviraient à d'admirables ouvrages. Estce vivre, de se consumer dans le regret de pertes irrcparal)les?Et quand la santé est irréparable, quand on en)ploie toute son énergie à subsister quelques jours ou quelques années de plus, est-ce vivre de ne vivre que pour durer?

Toules les ressources du génie humain se déploient dans )e duel contre la douleur. L'un supporte parce qu'il n'y a pas de moyen de ne pas souffrir, que c'est la condition humaine et sa condition. Un autre s'industrie à écarter toutes les causes de souffrances. Un autre nie la douleur, argumente contre elle et lui démontre qu'elle n'existe pas. Un autre, possédé par quelque grand sentiment, ne la sent même plus. Un autre avoue qu'elle existe et la sent, il se borne à essayer de s'en distraire. Un autre tâche de s'y habituer, de se familiariser avec elle, et pour ainsi dire de l'apprivoiser. Un autre se souvient qu'il est homme et la supporte avec constance. Un autre la regarde comme un châtiment et l'accepte. Un autre la regarde comme une épreuve et la subit. Un autre y voit la main de Dieu qui l'afflige pour le récompenser plus tard; il bénit la douleur, il l'appelle et il l'aime. C'est l'héroïsme où tout le monde ne vise pas et n'atteint pas. Cependant la médecine travaille. Elle ne demanderait pas mieux que de guérir la maladie, et

comme elle n'y réussit pas toujours, elle se rabat à calmer la douleur et la calme pour un temps; grâce à elle, le chloroforme et l'opium ont remplacé la philosophie. V

Bersot.

Un Moraliste. Du plaisir et de la douleur.

(Hachette et C", éditeurs.)

7. — Que les causes de notre joie et de notre tristesse sont le plus souvent en nous-mêmes.

C'est une chose singulière pour un homme réfléchi et qui s'étudie, de suivre les diverses modification? par lesquelles il passe. Dans un jour, dans une heure même, ces modifications sont quelquefois si opposées, qu'on douterait si on est bien la même personne. Je conçois qu'à tel état du corps répond toujours tel état de l'âme, et que tout dans notre machine étant dans une fluctuation continuelle, il est impossible que nous restions un quart d'heure dans la même situation absolue d'esprit. Aussi suis-je bien persuadé que ce que l'on appelle coups de la fortune contribue généralement beaucoup moins à notre mal-être, à notre inquiétude, que les dérangements insensibles (parce qu'ils ne sont pas accompagnés de douleurs) qu'éprouve par diverses causes notre frêle machine. Mais peu d'hommes s'étudient assez pour se convaincre de cette vérité. Lorsque le défaut d'équilibre des fluides et des solides les rend chagrins, mélancoliques, ils attribuent ce qu'ils éprouvent à des causes étrangères, et, parce que leur imagination montée sur le ton lugubre ne leur retrace que des objets affligeants, ils pensent que la cause de leur chagrin est dans les objets mêmes. Mais qu'il s'opère un heureux changement dans leur état physique, vous verrez tout à coup

ces fronts se dérider, ces visages tristes s'épanouir. D'où vient la métamorphose? Rien n'a changé autour d'eux : la cause de leur peine n'était donc pas hors d'euxmêmes. Quelle que soit la cause de ces altérations produites si subitement dans les individus, il est certain c^u'elle existe. Peut-être la physiologie pourrait-elle aider à la connaître. Je conçois confusément que, dans tel état du cerveau, les fibres appropriées aux objets agréables sont pour ainsi dire paralysées ou incapables de ressort comme une corde détendue, tandis que celles que les affections tristes peuvent faire mouvoir sont de la plus grande mobihté. Dans ces cas-là, nous sommes disposés à la mélancohe, rien ne peut nous égayer; que la machine se remonte sur un autre ton, nous voilà dans un état tout à fait opposé.

Cette explication qui me vient dans l'esprit n'est peutêire qu'une foUe, mais ce qui n'en est pas une, c'est l'utilité que nous pourrions retirer, pour nous conduire dans la vie, de la persuasion que la source des maux de notre condition est bien plus en nous-mêmes que dans les choses extérieures auxquelles nous les rapportons K Si nous étions bien convaincus de cette vérité, no:is murmurerions beaucoup moins contre le sort; nous ne nous agiterions pas pour nous déhvrer de ces états d'anxiété, nous aurions plus de résignation. Etudiant continuellement ce qui peut le mieux éloigner le trouble, le malaise de notre esprit, et nous mettre dans cet état de paix, de quiétude, qui seul peut nous faire jouir de la vie, indépendamment de tout ce qu'on regarde com-

1. C'est là une id«'r stoïcienne, et qui avait déjà inspiré une des règles de morale de Descartes : « Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire q l'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoL: que dm pensées.^. »

miinénionl comme le véhicule des plaisirs, nous ne tarderions pas à découvrir que la modération en tout, Téloignement des plaisirs bruyants, surtout la bienlaisance et le soulagement de l'infortune d'autrui, en un mot les plaisirs attachés à une conscience pure et à une santé ferme, pourraient seuls nous rapprocher de cet état physique dans lequel je fais consister le bonheur. Nous chercherions donc par ces moyens à parvenir à cet état, ou à nous le rendre habituel; nous deviendrions moins malheureux et par conséquent moins méchants.

On ne saurait imagmer combien l'étude de nousmêmes, si rare, si peu connue, nous serait utile ; de combien d'illusions elle servirait à nous guérir ; combien elle nous mettrait sur la voie du bonheur. D'après mes' premières idées, si nous reconnaissions que l'état de trouble, d'anxiété, est presque purement physique, nous le regarderions comme une maladie, et ayant éprouvé ce qui peut nous en garantir ou nous empêcher d'y tomber aussi souvent, nous mettrions ces moyens en pratique. Alors nous aurions pour parvenir au bonheur un but bien plus fixe, bien plus certain que ceux que nous suivons ordinairement, c'est-à-dire ces chimères, ces plaisirs tumultueux, qui nous éloignent de ce que nous cherchons, ou qui ne nous distraient un moment que pour nous plonger ensuite dans l'ennui de nous-même, dans la satiété, dans le vide, dans la misère. Continuellement occupés à rectifier ce que nous trouverions de défectueux, de contraire à notre nature, nous ferions chaque jour de nouveaux pas vers la perfection et, par conséquent, vers la félicité. Je crois donc que le seul qui soit sur la roule de la sagesse ou du bonheur (car je ne crois pas qu'on puisse séparer ces deux choses), c'est celui qui, sans cesse occupé de l'analyse

de ses affections, n'a presque pas un sentiment, pas une pensée dont il ne se rende compte à lui-même, attentif à proscrire tout ce qui pourrait contrarier le modèle de perfection qu'il s'est fait.

Voilà, je crois, l'être moral, car je ne crois pas qu'on puisse donner ce nom à celui qui n'agit que d'après des sensations ou des impressions presque mécaniques. L'être dont je parle suivrait aussi avec attention les changements physiques qu'il éprouverait. Ne pouvant y remi'dier absolument, il chercherait au moins à les prévenir et à se maintenir dans un état où il n'eût point à rougir de lui. Si quelquefois il était entraîné, au moins il ne le serait pas sans qu'il s'en aperçût, et il reprendrait l'empire dès qu'il le pourrait. Esclave, pour quelques instants, de certains mouvements impétueux, au moins il n'en serait pas la dupe; ils l'entraîneraient sans le perdre.

Je suis toujours occupé de ce qui se passe en moi. Lorsque je me sens très disposé à la joie bruyante, que les esprits animaux* sont chez moi dans un grand mouvement, cet état, si je m'y laissais aller, pourrait être agréable pour quelques instants, mais jo m'en méfie et je le redoute presque autant que son contraire. Ma grande ambition serait de me maintenir dans la situation moyenne. Celle-là m'offre l'unage d'une paix si douce ! D'ailleurs, comme je sais qu'il est de la nature des grands mouvements de ne pouvoir conserver la stabilité, je cherche la situation qui soit la moins sujette aux variations, mais souvent je la cherche en vain.

MaLNE de BlRAN.

Pensées, 179S.

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