‹ Extraits des moralistesChapitre 69 sur 299 · La tempérance · texte numérisé non relu

La tempérance

Les plaisirs du monde sont trompeurs; ils promettent plus qu'ils ne donnent; ils nous inquiètent dans leui recherche, ne nous satisfont point dans leur possession, et nous désespèrent dans leur perte. La vraie félicité est dans la paix de l'âme, dans la raison, dans l'accomplissement de nos devoirs. Ne nous croyons heureuses, ma tille*, que lorsque nous sentirons nos plaisirs naître du fond de notre âme.

Quand nous avons le cœur sain, nous tirons parti de tout, et tout se tourne en plaisirs. Nous approchons des plaisirs avec un goût de malade : souvent nous croyons être déhcats, que nous ne sommes que dégoûtés. Quand on ne s'est pas gâté l'esprit et le cœur par les sentiments qui séduisent l'imagination, ni par aucune passion ardente, la joie se trouve aisément : la santé et l'innocence €n sont les vraies sources; mais dès qu'on a eu le malheur de s'accoutumer aux plaisirs vifs, on devient insensible aux plaisirs modérés. On se gâte le goût par les divertissements : on s'accoutume tellement aux plaisirs ardents, qu'on ne peut se rabattre sur les simples.

Il faut craindre ces grands ébranlements de l'âme, qui prépa^'ent l'ennui et le dégoût : ils sont plus à redouter pour les jeunes personnes, qui résistent moins à ce qu'elles sentent. La tempérance, disait un ancien, est la meilleure ouvrière de la volupté: avec cette tempérance, qui fait la santé de l'âme et du corps, on a toujours une joie douce et égale; on n'a besoin ni de spectacles, ni

1. Ces conseils sont adressés par une mère à sa fille. Mais ils ont une portée grnéiale.

(le dépenses; une lecture, un ouvrage, une conversation font sentir une joie plus pure que l'appareil des plus grands plaisirs. Enfin les plaisirs innocents sont d'un meilleur usage, ils sont toujours prêts : ils sont bienlaisants. ils ne se font point acheter trop cher. Les autres flattent; mais ils nuisent : le tempérament de l'âme s'altère et se gâte, comme celui du corps.

Mettez de la règle dans toutes vos vues et dans toutes vos actions; il serait heureux de n'avoir jamais à compter avec sa fortune; mais, comme la vôtre est bornée, elle vous assujettit à la règle. Soyez retenue sur la dépense : si vous n'y apportez de la modération, vous verrez bientôt le désordre dans vos affaires; dès que vous n'avez plus d'économie, vous ne pouvez répondre de rien.

Le faste entraîne la ruine; la ruine est presque toujours suivie de la corruption des mœurs. Mais pour être réglée, il ne faut pas être avare; songez que l'avarice profite peu, etdeshonorebeaucoup.il ne faut retrancher les dépenses superflues que pour être en état de faire mieux celles que la bienséance, l'amitié, et la charité inspirent.

C'est le bon ordre, et non l'attention aux petites choses, qui fait les grands profits. Pline, en renvoyant à son ami une obUgation considérable qu'il avait de son père, avec une quittance générale, lui dit : fai peu de bien; je suis obligé à beaucoup de dépense; mais je me suis fait un fonds de frugalité; et c'est d'oiije tire les services que je reyids à mes amis. Prenez sur vos goûts et sur vos plaisirs, pour avoir de quoi satisfaire aux sentiments de générosité que toute personne qui a le cœur bien fait doit avoir.

N'écoutez pas les besoins de la vanité. Il faut être, diton, comme les autres : ce comme-là s'étend bien loin

Ayez une émulation plus noble ; ne souffrez pas que personne ait plus d'honneur et de droiture que vous. Sentez le besoin de la vertu : la pauvreté de l'àme est pire que

fortune.

Mme de Lambert.

A ris d'une mère à sa fille.

- Les petites vertus.

■yTneantmoins » des vertus, lesquelles ont leur usage presque universel, et qui ne doivent pas seulement faire leurs actions à part, ains doivent encor respandre leurs qualitez es actions de toutes les autres vertus. Il ne se présente pas souvent des occasions de pratiquer la force, la magnanimité, la magnificence; mais la douceur, la tempérance, l'honnesteté et l'humilité sont des certaines vertus, desquelles toutes les actions de nostre vie doivent estre teintes. Il y a des vertus plus excellentes qu'elles : l'usage néantmoins de celles-cy est plus requis. Le sucre est plus excellent que le sel : mais le sel a un usage plus fréquent et plus gênerai. C'est pourquoy il faut toujours avoir bonne et prompte provision de ces vertus generalles, puis qu'il s'en faut servir presque ordinairement *.

Entre les vertus qui ne regardent pas nostre devoir

1. Nous suivons, pour tous les extraits de saint François de Sales, l'orthographe qui a été reproduite par M. de Sacy dans son édition de l'Introduction à la vie dévote (librairie Techener, 1860).

2. Cf. : « La portion la meilleure de la vie dun homme de bien, ce sont ses petits actes sans nom, oubliés, de bonté et de tendresse ». WoRDswouTii. Montaigne et Pascal ont de même enseigné qu'il fallait juger de la vertu d'un homme « par son ordinaire ».

I arliculier, il faut préférer les plus excellentes et non pas les plus apparentes. Les comètes paroissent pour l'ordinaire plus grandes que les estoilles et tiennent beaucoup plus de place à nos yeux : elles ne sont pas neantmoins comparables, ny en grandeur, ny en qualité aux estoilles et ne semblent grandes, sinon parce qu'elles sont proches de nous et en un sujet plus grossier au prix des estoilles. Il y a de mesme certaines vertus, lesquelles, pour estre proches de nous, sensibles, et s'il faut ainsi dire, matérielles, sont grandement estimées et tousjours préférées par le vulgaire : ainsi prefere-il communément l'aumosne temporelle à la spirituelle : la haire, le jeusne, la nudité, la discipline et les mortifications du corps, à la douceur, à la debonnaireté, à la, modestie et autres mortifications du cœur, qui neantmoins sont bien plus excellentes. Choisissez donc, Philotée ', les meilleures vertus et non pas les plus estimées, les plus excellentes et non pas les plus apparentes; les meilleures et non pas les plus braves.

Salnt François de Sales.

Introduction à la vie dévote, III, 1.

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