L'impureté
Voilà comme ce vice rend le pécheur insupporlable à lui-même, insupportable par le fonds d'inquiétude qu'il laisse dans la conscience impure. Je sais que le trouble intérieur est la peine de tout péché qui tue l'âme ; que le crime n'est jamais tranquille, et que la région de l'iniquité est toujours un triste théâtre de la faim et de la plus affreuse indigence : Fada est famés valida in regione illa. Mais il y a dans le vice dont je parle je ne sais quoi de si opposé à l'excellence de la raison, à
la dignité de notre nature, qui fait que le pécheur se reproche sans cesse à lui-même sa propre faiblesse, et qu'il rougit en secret de ne pouvoir secouer le joug qui l'accable. Tel est le caractère de ce vice, de laisser dans le cœur un fonds de tristesse qui le mine, qui le suit partout, qui répand une amertume secrète sur tous ses plaisirs : le charme fuit et s'envole, la conscience impure ne peut plus se fuir elle-même; on se lasse de ses troubles, et l'on n'a pas la force de les finir; on se dégoûte de soi-même, et on n'ose changer; on voudrait pouvoir fuir son propre cœur, et on se retrouve partout; on envie la destinée de ces pécheurs endurcis qu'on voit tranquilles dans le crime, et on ne peut parvenir à cette atTreuse tranquillité : on essaye de secouer le joug de la foi, et on a d'abord plus horreur de cet essai que du crime même; enfin les plaisirs que l'on goûte ne sont que des instants rapides et fugitifs; les remords cruels forment comme l'état durable et le fond de toute la vie criminelle.
Insupportable, secondement, par les dégoûts, les jalousies, les fureurs, les contraintes, les frayeurs, les tristes événements inséparables de cette passion : on a tout à craindre du côté de la réputation et de la gloire : il faut acheter le plaisir injuste au prix des mesures les plus gênantes, où si une seule vient à manquer, tout est perdu; il faut soutenir les discours pubhcs et les murmures domestiques; soutenir les caprices, les inégahtés, les mépris, la perfidie peut-être de l'objet qui vous captive; soutenir vos devoirs, vos bienséances, vos intérêts, toujours incompatibles avec vos plaisirs; se soutenir soi-même contre soi-même. Ah! les commencements de la passion n'offrent rien que de riant et d'agréable ; les premiers pas que l'on fait dans la voie de l'iniquité, on ne marche que sur dos fleurs: les pre
NOS VERTUS ET NOS VICES iol
mières fureurs de ce vice surtout enivrent la raison, et ne lui laissent pas le loisir de sentir toute sa misère ; les id«'M^s qu'on se fait alors de la passion sont encore nobles et flatteuses; le langage répond aux idées; on ne l'annonce mutuellement que par l'élévation des sentiments, la bonté du cœur, la discrétion, l'honneur, la bonne foi, la distinction du mérite, la destinée des penchants : tout flatte encore alors la vanité. Mais les suites, dit l'Esprit de Dieu, en sont toujours amères comme l'absinthe; mais la passion un peu refroidie; mais le plaisir injuste approfondi; mais les premiers égards affaiblis par la familiarité et le long usage ; mais la vanité détrompée par tout ce que la passion a de plus honteux : ah! viennent les bruits désagréables, les murmures publics, les dissensions domestiques, des affaires ruinées, des étabhssements manques, les soupçons, les jalousies, les dégoûts, les infidélités, les fureurs : que vous reste-t-il alors, âme infidèle, que des retours affreux sur vous-même ; qu'un poids d'amertume sur votre cœur; qu'une honte secrète de votre faiblesse ; que des regrets de n'avoir pas suivi des conseils plus sages ; que des réflexions tristes sur tout ce que vous pouviez vous promettre de repos, de gloire, de bonheur dans le devoir et dans l'innocence? et avez-vous pu réussir jusqu'ici à vous calmer, et à vous faire une conscience tranquille dans le crime?
Insupportable, troisièmement, par les nouveaux désirs que ce vice allume sans cesse dans le cœur. Une passion naît des cendres d'une autre passion; un désir satisfait lait naître un nouveau désir; on est dégoûté, et on n'est pas rassasié. C'est le caractère de cette infortunée passion, dit l'Apôtre, d'être insatiable : Insatiabilis delicti. On ne sait plus se prescrire de bornes dans la honteuse volupté; les emportements les plus monstrueux ne peuvent encore satisfaire la fureur d'une âme impure; la
là'2 EXTRAITS DES MORALISTES.
débauche la plus immodérée laisse encore quelque chose à désirer au dérèglement des sens; on cherche avidement de nouveaux crimes dans le crime même; on forme, comme le prodigue, des désirs plus honteux, et qui vont encore plus loin que les actions mêmes : Cupiebot impJere ventrem de siliquis qiias porci manducahant. Toute sorte de joug révolte, et devient insupportable : la seule gêne des réflexions inséparables de la condition humaine déplaît et fatigue; on va jusqu'à envier la condition des bêtes : Cupiehat hnplere ventrem de siliquis qiias porci manducahant; on trouve leur sort plus heureux que celui de Ihomme, parce que rien ne traverse leur instinct brutal: que l'honneur, le devoir, les réflexions, les bienséances ne troublent jamais leurs plaisirs, et qu'un penchant aveugle est le seul devoir qui les conduit, et la seule loi qui les guide : Cupiehat implere ventrem de siliquis quas porci manducahant. Mon Dieu! et un souhait si impie, si extravagant, si honteux à toute la nature, si sacrilège dans la bouche du chrétien surtout, qui a l'honneur d'être membre de votre Fils, retentit tous les jours sur des théâtres infâmes, et embellit même les expressions d'une poésie lascive. 0 mon peuple! dit le Seigneur, qui vous a donc enivré de ce vin de fornication? Qui a changé mon héritage en la retraite des esprits immondes, et hvré Jérusalem à tous les excès des nations?
Insupportable, en quatrième heu, si j'osais le dire ici, par les tristes suites du dérèglement, qui font presque toujours expier dans un corps chargé de douleurs la honte des passions du premier âge, traîner des jours languissants et malheureux, et sentir à tous les moments de la vie l'usage indigne qu'on en a fait.
Eniin il n'est pas de vice qui rende le pécheur plus vil t plus méprisable aux yeux des autres hommes : der-
nière circonstance des excès du prodigue, et dernier caractère de cette passion. Il tomba dans un arilissement qu'on ne peut lire sans horreur : il se mit au service d'un des habitants du pays : il fut envoyé à sa maison des champs pour y garder des pourceaux : et là il eût souhailé de se rassasier des glands que ces sales animaux mangeaient, et persoime ne lui en donnait. Ouelles images! et qu'elles sont propres à peindre toute la honte (M toute l'indignité du vice dont nous parlons!
Oui, mes frères, en vain le monde a donné des noms spécieux à cette passion honteuse; en vain un usage insensé et déplorable a tâché de l'ennoblir par la pompe des théâtres, par l'appareil des spectacles, par la délicatesse des sentiments, et par tout l'art d'une poésie lascive; en vain des écrivains profanes prostituent leurs plumes, leurs talents, à des apologies criminelles de ce vice : les louanges qu'on lui donne n'ont rien de plus réel que les scènes elles-mêmes où on les débite : sur les théâtres fabuleux, c'est la passion des héros, c'est la faiblesse des grandes âmes : au sortir de là, c'est-à-dire dans la vérité et la réalité des choses, dans la conduite ordinaire de la vie, c'est un avilissement qui déshonore l'homme et le chrétien; c'est une tache qui flétrit les I lus grandes actions, et qui jette un nuage sur la plus belle vie du monde; c'est une bassesse qui, loin de nous approcher des héros, nous confond avec les bêtes. Et en cU'et, vous qui vous en faites, ce semble, honneur devant les honmies, voudriez-vous qu'on mît au grand jour toutes les faiblesses secrètes, toutes les indignités, toutes es démarches, tous les sentiments insensés, toutes les situations puériles où cette passion vous a conduit, que lœil de Dieu a éclairées, et que sa justice manifestera au jour (le ses vengeances ? seriez-vous fort content de vons-iiirino, si rolto partie do votre vie, si cachée, si
hontv?use, si différente de celle qui paraît aux yeux des hommes, était publiée sur les toits, aussi connue que cerl aines actions d'éclat qui vous ont peut-être attiré l'estime publique, et passait avec elles jusqu'à la dernière postérité? 0 homme! telle est votre destinée dans vos passions, de n'être jamais de bonne foi avec vousmême. Non, mes frères, le monde lui-même, ce monde si corrompu, respecte la pudeur; il couvre d'une confusion éternelle ceux qui s'en écartent; il en fait le sujet de ses dérisions et de ses censures : il leur fait sentir, par des distinctions d'oubh et de mépris, l'indignité de leur conduite; c'est-à-dire que, malgré le rang que vous tenez dans le monde, chacun vous dégrade dans son esprit : on vous dépouille de cette naissance, de ces litres, de cet éclat qui vous environne; on ne voit de vous que vous-même, c'est-à-dire la honte de vos penchants; plus vous êtes élevé, plus on vous rabaisse, plus vos faiblesses passent de bouche en bouche, et peut-être de siècle en siècle, dans les annales publiques ; et votre ignominie croît à proportion de votre gloire : Secundum gioriamejus muUipIicata est ignominia ejus^i
Massillon.
Sermon sur l'enfant prodigue.