L'orgueil, I
L'orgueil est une enflure du cœur par laquelle l'homme s'étend et se grossit en quelque sorte en lui-même, et rehausse son idée par celle de force, de grandeur et d'excellence. C'est pourquoi les richesses nous élèvent, parce qu'elles nous donnent lieu de nous considérer nous-mêmes comme plus forts et plus grands. Nous les regardons, selon l'expression du Sage, comme une ville forte qui nous met à couvert des injures de la fortune, et nous donne moyen de dominer sur les autres : a Les richesses du riche sont comme une ville qui le fortifie. » Siibstantia divitisurbsroboris ejus^; et c'est ce qui cause cette élévation intérieure qui est le ver des richesses, comme dit saint Augustin.
L'orgueil des grands est de même nature que celui des riches, et il consiste de même dans cette idée qu'ils ont de leur force. Mais comme en se considérant seuls ils ne pourraient pas trouver en eux-mêmes de quoi la former, ils ont accoutumé de joindre à leur être l'image de tout ce qui leur appartient et qui est lié à eux ^. Un grand, dans son idée, n'est pas un seul homme, c'est un homme environné de tous ceux qui sont à lui, et qui s'imagine avoir autant de bras qu'ils en ont tous ensemble, parce qu'il en dispose et qu'il les remue. Un général d'armée se représente toujours à lui-même au milieu de ses soldats; ainsi chacun tâche d'occuper k plus de place qu'il peut dans son imagination, et l'on
convient, remplies d'honneur, de bonne foi, de probité, mais de c<t honneur chrétien qui n'a rien de superbe ni de païen, » Avis aux maîtresses des classes, 1692.