‹ Extraits des romans champêtresChapitre 11 sur 37 · DANS LA LANDE · texte numérisé non relu

DANS LA LANDE

— Ah çà, dit Germain, lorsqu’ils eurent fait quelques pas, que va-t-on penser à la maison en ne voyant pas rentrer ce pefil bonhomme? Les parents vont être inquiets et le chercheront partout.

— Vous allez dire an cantonnier qui travaille là-hant sur la route, que vous l’emmenez,' et vous lui recommanderez d’avertir votre monde.

— C’est \Tai, Marie, tu t’avises de tout, toi; moi, je ne pensais plus que Jeannîe devait être par là...

Petit-Pierre se plaignit bientôt d’avoir faim et soif.

— Fh bien I nous allons donc entrer dans le cabaret de la mère hebec (t), à Corlny 2 ), au Point du Jour? Belle enseigne, mais pauvre gîtel Allons, Marie, tu boiras aussi un doigt de vin.

— Non, non, je n’aî besoin de rien, dit-elle, je tiendrai la, jument pendant que vous entrerez avec le petit.

— Mais j’y songe, ma bonne fille, tu as donné ce matin

(1) Marie Rehec^ qui tenait l’auberg-e du Poinl-cfu-Jour, vivait encore il y a une quinzaine d’années L’aubergre existe toujours. — (2 Coria^, nom de la côte qui domine toute la Vallée Noire. La vue est splendide, elle embrasse un vaste horizon aux lointains bleutés.

GEORGE SAND

le pain de ton goûter à mon Pierre, et tc i tu es à jeun ; tu n’as pas voulu dîner avec nous à la maison, tu ne faisais que pleurer.

— Oh I je n’avais pas faim, j’avais trop de peine! et je vous jure qu’à présent encore je ne sens aucune envie de manger...

Malgré ses protestations, la petite Marie consentit à prendre -quelque chose.

Ils se remirent en route, traversèrent la grande brande (i), et comme, pour ne pas fatiguer la jeune fille et l’enfant par un trop grand trot, Germain ne pouvait faire aller la Grise bien vite, le soleil était couché quand il quittèrent la route pour gagner les bois.

Germain connaissait le chemin jusqu’au Magnier; mais il pensa qu’il aurait plus court en ne prenant pas l’avenue de Chanteloube ( 2 ), mais en descendant par Presles (3) et la Sépulture (4), direction qu’il n’avait pas l’habitude de prendre quand il allait à la foire. Il se trompa et perdit encore un peu de temps avant d’entrer dans le bois; encore n’y entra-t-il point par le bon côté, et il ne s’en aperçut pas, si bien qu’il tourna le dos à Fourche et gagna beaucoup plus haut du côté d’Ardente TS).

Ce qui l’empêchait alors de s’orienter, s’était un brouillard qui s’élevait avec la nuit, un de ces brouillards des soirs d’automne, que la 'blancheur du clair de lune rend plus vagues et plus trompeurs encore. Les grandes flaques d’eau dont les clairières sont semées exhalaient des vapeurs si épaisses que, lorsque la Grise les traversait, on ne s’en apercevait qu’au clapotement de ses pieds et à la peine qu’elle avait à les tirer de la vase...

— Je crois que nous sommes ensorcelés, dit Germain en s’arrêtant : car ces bois ne sont pas assez grands pour qu’on s’y perde, à moins d’être ivre, et il y a deux heures au moins que nous y tournons sans pouvoir en sortir...

— Il ne faut pas nous obstiner davantage, dit la#petite Marie. Descendons, Germain : donnez-moi l’enfant, je le porterai fort bien, et j’empêcherai mieux que vous que la cape, se dérangeant, ne le laisse à découvert. Vous coriduirez la jument par la bride et nous verrons peut-être plus clair quand nous serons plus près de terre...

Mais la Grise, qui s’ennuyait fort de ce voyage, donna

(1) lirancle^ lieu où croît la bruyère (Berry). — (2) Chantelouhe, commune de Mers ; il y a de beaux bois, -r- (S*! Presles, commune d^ Mers ; ancien château construit au bord de l’Indre et dont il ne reste plus qu’une motte élevée et des traces de fossés. — ' ^) La ScpuUure, tumulus aux environs de Presles.— (5) Ardente, sur l'Indre, chef-lieu de canton, arrondissement de Châteauroux, 2.647 habitants environ.

LA MABE AU DIABLE

un coup de reins, dégagea les rênes, rompit les sangles, et lâchant, par manière d’acquit, une demi-douzaine de ruades plus haut que sa tête, partit à travers les taillis, montrant fort bien qu’elle n’avait besoin de personne pour retrouver son chemin.

— Çà, dit Germain, après avoir vainement cherché à la rattraper, nous voici à pied, et rien ne nous servirait de nous trouver dans le bon chemin, car il nous faudrait traverser la rivière à pied ; et à voir comme ces routes sont pleines d’eau, nous pouvons être sûrs que la prairie est sous la rivière. Nous ne' connaissons pas les autres passages. II nous faut donc attendre que ce brouillard se dissipe ; ça ne peut pas durer plus d’une heure ou deux...

sous LES GRANDS CHÊNES

— Eh bien ! prenons patience, Germain, dit la petite Marie. Nous ne sommes pas mal sur cette petite hauteur. La pluie ne perce pas la feuillée de ces gros chênes, et nous pouvons allumer du feu, car je sens de vieilles souches qui ne tiennent à rien et qui sont assez sèches pour flamber. Vous avez bien du feu, Germain P Vous fumiez votre pipe tantôt.

— J’en avais ! mon briquet était sur le bât dans mon sâo, avec le gibier que je portais à ma future ; mais la maudite jument a tout emporté, même mon manteau, qu’elle va perdre et déchirer à toutes les branches.

— Non pas, Germain; la bâtine (i), le manteau, le sac, tout est là par terre, à vos pieds. La Grise a cassé les sangles et tout jeté à côté d’elle en partant.

— C’est, vrai Dieu, certain I dit le laboureur ; et si nous pouvons trouver un peu de bois mort à tâtons, nous réussirons à nous sécher et à nous réchauffer.

— Ce n’est pas difficile, dit la petite Marie, le bois mort craque partout sous les pieds; mais donnez-moi d’abord ici la bâtine.

— Qu’en veux-tu faire ?

— Un lit pour le petit : non, pas comme ça, à l’cnvcrs ; il ne roulera pas dans la ruelle; et c’est encore tout chaud du dos de la bête. Calez-moi ça de chaque côté avec ces pierres que vous voyez là I

— Je ne les vois pas, moi I Tu as donc des yeux de chat !

(1) Bâtine^ selle (Berry).

• OEOKGE SAND

— Tenez 1 voilà qui est fait, Germain 1 Donnez-moi votre manteau, que j’enveloppe ses petits pieds, et ma cape pardessus son corps. Voyez! s’il n’est pas couché là aussi bien que dans son lit î cl.t>'Uez-le comme il a chaud I

— C’est vrai ! tu t’entends à soigrner les enfants, Marie î

— Ce n’est pas bien sorcier. A présent, cherchez votre briquet dans votre sac, et je vais aiTan"er le bois.

— Ce bois ne prendra jamais, il est trop humide.

— Vous doutez de tout, Germain I vous ne vous souvenez donc pas d’avoir, été pàtour et d’avoir fait de grands feux aux champs, au beau milieu de la pluie?

— Oui, c’est le talent des enfants qui gardent les bétes ; mais moi j’ai été toucheur (i) de bœufs aussitôt que j’ai su marcher.

— C’est pour cela que vous êtes plus fort de voë* bras qu’adroit de vos mains. Le voilà bâti ce bûcher, vous allez voir s’il ne flambera pas 1 Donnez-moi le feu et une poignée de fougère sèche. C’est bien I soufilez à présent; vous n’êtes' pas poumonique (a) ?

— Non pas que je sache, dît Germain en soiifllant comme un soufflet de forge. Au bout d’un instant, la flamme brilla, jeta d’abord une lumière rouge, et finit par s’élever en jets bleuâtres sous le feuillage des chênes, luttant contre la brume et séchant peu à peu l’atmosphère à dix pieds à la ronde.

— Maintenant, je vais m’asseoir auprès du petit pour qu’il ne lui tombe pas d’étincelles sur le corps, dit la jeune fille. Vous, mettez du bois et animez le feu, Germain I nous n’attraperons ici ni fièvre ni rhume, je vous en réponds.

— Ma foi, tu es une fille d’esprit, dit Germain, et tu sais faire' le feu comme une petite sorcière de nuit. Je me sens tout ranimé, et le cœur me revient; car avec les jambes mouillées jusqu’aux genoux, et l’idée de rester comme cela jusqu’au point du jour, j’étais de fort mauvaise humeur tout à l’heure.

— Et quand on est de mauvaise humeur, on ne s’avise de rien, reprit la petite Marie.

— Et tu n’es donc jamais de mauvaise humeur, toi?

— Eh non 1 jamais. A quoi bon ?

— Oh ! ce n’est bon à rien, certainement; mais le moyen de s’en empêcher, quand on a des ennuis I Dieu sait que tu n’en as pas manqué, toi, pourtant, ma pauvre petite : car tu n’as pas toujours été heureuse!

— C’est vrai, nous avons souffert, ma pauvre mère et moi. Nous avions du chagrin, mais nous ne perdions jamais courage.

(Vt Totichciir, condnctovir de bestiaux. — (2) Poiirnonique^ pulmo» nique (Rerry).

LA MARE AU DIABLE

— Je ne perdrais pas courage pour quelque ouvrage que ce fût, dit Germain; mais la misère me fâcherait; Car je n’ai jamais manqué de rien. Ma femme m’avait fait riche et je le suis encore ; je le serai tant que je travaillerai à la métairie : ce sera toujours, j’espère; mais chacun doit avoir sa peine I j’ai souffert autrement.

— Oui, vous avez perdu votre femme, et c’est grand’pitié.

— N’est-ce pas?

— Oh I je l’ai bien pleurée, allez, Germain I car elle était si bonne I Tenez, n’en parlons plus; car je la pleurerais encore, tous mes chagrins sont en train de me revenir aujourd’hui.

— C’est vrai qu’elle t’aimait beaucoup, petite. Marie I elle faisait grand cas de tui et de ta mère. Allons I tu pleures P Voyons, ma fille, je ne veux pas pleurer, nîoi...

— Vous pleurez, pourtant, Germain 1 Vous pleurez aussi I Quelle honte y a-t-il pour 'un homme à pleurer sa femme ? Ne vous gênez pas, allez 1 je suis bien de moitié avec vous dans cette pcine-là 1

— Tu as un bon cœur, Marie, et ça me fait du bien de pleurer avec toi. Mais approche donc tes pieds du feu ; tu as tes jupes toutes mouillées aussi, pauvre petite fille I Tiens, \ je vas prendre ta place auprès du petit, chauffe-toi mieux que ça.

— J’ai assez chaud, dit Marie; et si vous voulez vous asseoir, prenez un coin du manteau, moi je suis très bien.

— Le fait est que l’on n’est pas mal ici, dit Germain en s’asseyant tout auprès d’elle. Il n’y a que la faim qui me tourmente un peu. Il est bien neuf heures du soir, et j’ai eu tant de peine à marcher dans ces mauvais chemins, que je me sens tout affaibli. Est-ce que tu n’as pas faim, aussi, toi, Marie P

— Moi ? pas du tout. Je ne suis pas habituée,, comme vous, à faire’ quatre repas, et j’ai été tant de fois me coucher sans souper, qu’une fois de plus ne m’étonne guère.

— Eh bien, c’est commode une femme comme toi; ça ne fait pas de dépense, dit Germain en souriant.

— Je ne suis pas une femme, dit naïvement Marie, sans s’apercevoir de la tournure que prenaient les idées du laboureur. Est-ce que vous rêvez ?

— Oui, je crois que je rêve, répondit Germain ; c’est la faim qui me fait divaguer peut-être !

— Que vous êtes donc gourmand I reprit-elle en s’égayant un peu à son tour ; eh bien I si vous ne pouvez pas vivre cinq ou six heures sans manger, est-ce que vous n’avez pas là du gibier dans votre sac, et du feu pour le faire cuire ?

— Diantre I c’est une bonne idée I mais le présent à mon futur beau-père ?

GEORGE SAND

— Vous avez six perdrix et un lièvre I Je pense qu’il ne vous faut pas tout cela pour vous rassasier ?

— Mais faire cuire cela ici, sans broche et sans landiers (i), ça deviendra ^u charbon i

— Non pas, dit la petite Marie ; je me charge de vous le faire cuire sous la cendre sans goût de fumée. Est-ce que vous n’avez jamais attrapé d’alouettes dans les champs, et que vous ne les avez pas fait cuire entre deux pierres ? Ah I c’est vrai I j’oublie que vous n’avez pas été paslour 1 Voyons, plumez cette perdrix I Pas si fort I vous lui arrachez la peau I

— Tu pourrais bien plumer l’autre pour me montrer I

— Vous vouiez donc en manger deux ? Quel ogre I Allons, les voilà plumées, je vais les cuire.

— Tu fcrni^ une parfaite cantinière, petite Marie ; mais, par malheur, tu n’as pas de cantine, et je serai réduit à boire l’eau de cette mare.

— Vous voudriez, du vin, pas vrai? Il vous faudrait peutêtre du café ? vous vous croyez à la foire sous la ramée ( 2 ) I Appelez l’aubergiste : de la liqueur au fin laboureur de Belair I

— Ah i petite méchante, vous vous ftioquez de moi ? Vous ne boiriez pas du vin, vous, si vous en aviez?

— Moi ? j’en ai bu ce soir avec vous chez la Rebec, pour la seconde fois de ma vie; mais si vous êtes bien sage, je vais vous en donner une bouteille quasi pleine, et du bon encore 1

— Comment, Marie, tu es donc sorcière, décidément ?

— Est-ce que vous n’avez pas fait la folie de demander deux bouteilles de vin à la Rebec ? Vous en avez bu une avec votre petit, et j’ai à peine avalé trois gouttes de celle que vous aviez mise devant moi. Cependant vous les avez payées toutes les deux sans y regarder.

— Eh bien ?

— Eh bien, j’ai mis dans mon panier celle qui n’avait pas été bue, parce que j’ai pensé que vous ou votre petit auriez soif en route ; et la voilà.

— Tu es la fille la plus avisée que j’aie jamais rencontrée. Voyez I elle pleurait pourtant, cette pauvre enfant, en sortant de l’auberge I ça ne Ta pas empêchée de' penser aux autres plus qu’à elle-même. Petite Marie, l’homme qui t’épousera ne sera pas sot.

— Je l’espère, car je n’aimerais pas un sot. Allons, mangez vos perdrix, elles sont cuites à point ; et, faute de pain, vous vous contenterez de châtaignes.

(1) Landiers, gros chenets de cuisine, en fer. — (2) Ramée, branches entrelacées formant un couvert; mais en Berry la ramée est une sorte de lente faite avec des bois recourbés, recouverts d’une toile qui va des deux côtés jusqu’à terre et sous laquelle pn dresse des tables.

LA MALE AU DIABLE

— Et où diable as-tu pris aussi des châtaignes ?

~ C’est bien étonnant! tout le long du chemin, j’en ai pris aux branches en passant, et j’en ai rempli mes poches.

— Et elles sont cuites aussi ?

— A quoi donc aurais-je eu l’esprit si je ne les avais pas mises dans le feu dès qu’il a été allumé ? Ça se fait toujours, aux champs.

— Ah çâ, petite Marie, nous allons souper ensemble I je veux boire à ta santé et te souhaiter un bon mari...là, comme tu le souhaiterais toi-même. Dis-moi un peu cela I

— J’en serais fort empêchée, Germain, car je n’y ai pas encore songé.

— Comment, pas du tout ? jamais ? dit Germain, en commençant à manger avec un appétit de laboureur, mais coupant les meilleurs morceaux pour les offrir à sa compagne, qui refusa obstinément et se contenta de quelques châtaignes. Dis-moi donc, petite Marie, reprit-il, voyant qu’elle ne songeait pas à lui répondre, tu n’as pas encore eu l’idée du mariage ? tu es en âge, pourtant 1

— Peut-être, dit-elle ; mais je suis trop pauvre. II faut au moins cent écus poùr entrer en ménage, et je dois travailler cinq ou six ans pour les amasser...

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