G. — A. M. DE FORMONT
A Paris, 23 juin 1752.
Grand merci, mon cher ami. des bons conseils que vous me donnez sur le plan d'une tragédie; mais ils sont venus trop tard. La tragédie était faite. Elle ne m'a coûté que vingt-deux jours. Jamais je n'ai travaillé avec tant de vitesse. Le sujet m'entraînait, et la pièce se faisait toute seule. J'ai enfin osé traiter l'amour*, mais ce n'est pas l'amour galant et français^. Mon amoureux n'est pas un jeune abbé-*, à la toilelle d'iinr bégueule^; c'est le plus pas-
1. Forniout était un ami de Cideville. conseiller, comme lui, au liarlement de Rouen. Vollaird 1'; connut eu 1723, lors du voyage qu'il fit dans cette ville pour y surveiller l'impression delà Ligue.
Les qualités morales de Formonl et l'amour des le'Ires le rapprochèreul étroitement île Voltaire, avec qui nous le voyons dès 1751 en correspondance suivie et intime. Un nouveau lien entre eux, ce fut, peu de temiis ai)ros, l'amitié de Mme du Deilant. Formonl mourut en 1738.
2. C'est la tragédie de Zaïre Plusieurs circonstances animaient aussi Voltaire, outre la beauté même du sujet : Èriphijle venait d'avoir, le 7 mars précédent, un médiocre succès, dont il voulait
prendre sa revanche; on lui reprochait généralement, surtout les femmes, de ne pas donner à l'amour une place assez grande dans ses .
pièces; enfin le salon le plus brillant du temps, celui de Mme de Ti'uciu, où les Fontenelle et les La Motle domiaient le ton, avait été jusqu'à lui dénier le génie draraati((ue et lui conseiller de renoncer au théâtre.
3. Comme chez Racine dont les amom-eux, dira Vollaire lui-même dans le Temple du goûl (1755), ont tous l'air d'être des << courtisans français ».
4. Un abbé genre liègence , n'ayant d'ecclésiastique que les revenus de son bénéfice.
5. Les dames du grand monde, au dix-septième siècle et au' di.x-
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sioniié, le plus fier, le plus tendre, le plus généreux, le plus justement jaloux, le plus cruel, et le plus malheureux de tous les hommes. J'ai enfin tâché de peindre ce que j'avais depuis si longtemps dans la tète, les mœurs turques opposées aux mœurs chrétiennes, et de joindre, dans un même tableau, ce que notre rehgion peut avoir de plus imposant et même de plus tendre, avec ce que l'amour a de plus touchant et déplus furieux*. Je fais transcrire à présent la pièce; dès que j'en aurai un exemplaire au net, il partira pour Rouen, et ira à MM. de Formont et Cideville. A peine eus-je achevé les derniers vers de ma pièce turcochrétienne, que je suis revenu à Ériphyle, comme Perrin- Dandin se délassait à voir des procès*. Je crois avoir trouvé le secret de répandre un véritable intérêt sur un sujet (pii semblait n'être fait que pour étonner. J'en retranche absolument le 'grand prêtre. Je donne plus au tragique et moins à r(''pique, et je substitue, autant que je peux, le vrai au merveilleux. Je conserve pourtant toujours mon ombre, qui n'en fera que plus d'effet lorsqu'elle parlera à des gens pour lesquels on s'intéressera davantage. Voilà en général quel est mon plan. Je me sais bon gré d'en avoir arrêté l'impression, et de m'ètre retenu sur le bord du précipice dans lequel j'allais tomber comme un sot'.
Iiuitième, recevaient assises à leur toilette, tandis qu'on les coilfait.
Une bégueule rst une femme qui fait la prude par coquetterie.
1. Zaïre est une imitation d'O- Ihello, mais où la peinluie de l'amour, n'en déplaise à Voltaire, est singulièrement afladie et francisée.
2. C'est le dernier mot de.Perrni-Dandin dan= les plaideurs. .
ô. Le sujet {VÉriphyle est une mèie (,Éiipliyle) luee par son fils
(■Alcméon), vengeur de son père (AmphiaraiJs) ; on voyait l'ombre d'Ampliiaraiis sortir de son tombeau. Voltaire n'eut pas le loisir ou la persévérance d'opérer les modifications indiquées ici, nuiis il ne fit pas imprimer sa pièce, et le texte ([ue nous avons fut publié eu 1779, après la mort du poète, sur une copie que possédait l'acteur Lekain On voit dans cette pièce le germe de Scmiramis
Adieu, je vous aime bien lendrement, mon cher ami; il faudra que vous reveniez ici, ou que je retourne à Rouen, car je ne peux plus me passer de vous voir.