Il s'agit du Babylonien Zadig
qui donne son nom à ce roman. — D'est un lionnnc plein de sagesse et d'infortune, que la destinée a réduit, après avoir été ministre en son pays, à devenir l'esclave du marchand arabe Séloc.
2. Grande ville commerçanle sur l'Eupbrate, fondée en 656 par le calife Omar.
3. Nom donné pendant le moyen âge à la province septentrionale de la Chine (capitale Cambalu, aujourd'hui Pékin).
abominable pays que Bassora ! disait-il; on m'y refuse mille onces d"or sur le meilleur eflet du monde. — Comment donc! dit Sétoc: sur quel elTet vous a-t-on refusé cette somme? — Sur le corps de ma tante, répondit l'Égyptien ; c'était la plus brave femme d'Egypte. Elle m'accompagnait toujours; elle est morte en chemin; j'en ai fait une des plus belles momies que nous ayons; et je trouverais dans mon pays tout ce que je voudrais en la mettant en gage. Il est bien étrange qu'on ne veuille pas seulement me donner ici mille onces d'or sur un eflet si solide. » Tout en se courrouçant, il était près de manger une excellente poule bouillie, quand l'Indien, le prenant par la main, s'écria avec douleur : « Ah! qu'allez-vous faire? — Manger de cette poule, dit l'homme à la momie. — Gardez-vous en bien, dit le Gangaride; il se pourrait faire que l'àme de la défunte fût passée dans le corps de cette poule, et vous ne voudriez pas vous exposer à manger votre tante? Faire cuire les poules, c'est outrager manifestement la nature. — Oue voulez-vous dire avec votre nature et vos poules? reprit le colérique Égyptien; nous adorons un bœuf, et nous en mangeons bien. — Vous adorez un bœuf! est-il possible? dit l'homme du Gange. — 11 n'y a rien de si possible, repartit l'autre, il y a cent trente-cinq mille ans que nous en usons ainsi, et personne parmi nous n'y trouve à redire. — Ali! cent trente-cinq mille ans! dit l'Indien, ce compte est un peu exagéré; il n'y en a que quatre-vingt mille que l'Inde est peuplée, et assurément nous sommes vos anciens; et Brama ' nous avail défendu de manger des bœufs avant que vous vous fussiez avisés de les mettre sur les autels et à la broche. — Voilà un plaisant animal que votre Brama, pour le comparer à un Apis! dit l'Égyptien; qu'a donc fait votre
1 Dieu (les Hindous.
Brama de si beau? » Le bramiii répondit : « C'est lui qui a appris aux lioninies à lire et à écrire, et à qui toute lu terre doit le jeu des échecs. — Vous vous trompez, dit un Clialdéen (pii était auprès de lui; c'est le poisson Oannès à qui on doit de si grands bienfaits, et il est juste de ne rendre qu'à lui ses hommages. Tout le monde vous dira que c'était un être divin, qu'il avait la queue dorée, avec une belle tète d'homme, et qu'il sortait de l'eau pour venir prêcher à terre trois heures par jour. 11 eut plusieurs entants qui furent tous rois, comme chacun sait. J'ai son portrait chez moi que je révère comme je le dois. On peut manger du bœuf tant qu'on veut; mais c'est assurément une très grande impiété de faire cuire du poisson; d'ailleurs vous êtes tous deux d'une origine trop peu noble et trop récente pour me rien disputer. La nation égyptienne ne compte que cent trente-cinq mille ans, et les Indiens ne se vantent que de quatre-vingt mille, tandis que nous avons des almanachs de quatre mille siècles. Croyez-moi, renoncez à vos folies, et je vous donnerai à chacun un beau portrait d'Oannès. »
L'iiomme de Cambalu, prenant la parole, dit : « Je respecte fort les Égyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Celtes, Brama, le bœuf Apis, le beau poisson Oannès; mais peutêtre que le Li ou le Tien', comme on voudra l'appeler, vaut bien les bœufs et les poissons. Je ne dirai rien de mon pays; il est aussi grand que la terre d'Egypte, la Chaldée, et les Indes ensemble. Je ne dispute pas d'antiquité, parce qu'il sufht d'être heureux, et que c'est fort peu de chose d'être ancieii; mais s'il fallait parler d'almanachs, je dirais (pu- toute l'Asie prend les nôtres, et que nous eu avions de fort bons avant qu'on sût l'arithmétique en Chaldée. »
1. Mo(s chinois qui signifient pro- 1 la raison ; et tien, le ciel ; et qui si- ]ireinent : it, la lumière naturelle, | gnilient aussi Dieu. (Note de Voit.)
« Vous êtes de grands ignorants tous tant que vous êtes ! s'écria le Grec : est-ce que vous ne savez pas que le Chaos est le père de tout, et que la forme et la matière ont mis le monde dans l'état où il est'? « Ce Grec parla longtemps; mais il fut interrompu par le Celte, qui, ayant beaucoup bu pendant qu'on disputait, se crut alors plus savant que tous les autres, et dit en jurant qu'il n'y avait que Teutath et le gui de chêne qui valussent la peine qu'on en parlât; que, pour lui, il avait toujours du gui dans sa poche; que les Scythes, ses ancêtres, étaient les seuls gens de bien qui eussent jamais été au monde; qu'ils avaient, à la vérité, quelquefois mangé des hommes, mais que cela n'empêchait pas qu'on ne dût avoir beaucoup de respect pour sa nation; et qu'enfin, si quelqu'un parlait mal de Teutath, il lui apprendrait à vivre. La querelle s'échaulfa pour lors, et Séloc vit le moment où la table allait être ensanglantée. Zadig, qui avait gardé le silence pendant toute la dispute, se leva enfin : il s'adressa d'abord au Celte, comme au plus furieux ; il lui dit qu'il avait raison, et lui demanda du gui; il loua le Grec sur son éloquence, et adoucit tous les esprits échauffés. Il ne dit que très peu de chose à l'homme du Cathay, parce qu'il avait été le plus raisonnable de tous^. Ensuite il leur dit : « Mes amis, vous alliez vous quereller pour rien, car vous êtes tous du même avis. » A ce mot, ils se récrièrent tous. « N'est-il pas vrai, dit-il au Celle, que vous n'adorez pas ce gui, mais celui qui a fait le gui et le chêne? — Assurément, répondit le Celte. — Et vous, monsieur l'Égyptien, vous révérez apparemment dans un certain bœuf celui qui vous a donné les bœufs? — Oui, dit l'Kgyptien. — Le poisson Oannês, continua-l-il, doit céder à celui
1. C'est (le la mytliolosir cl de la 1 2. Voltaire a pour les Chinois une métaphysique, de l'Hésiode et de tendresse particulière. — Voy. ^»l'Arislotc mis hnut à bout, • trod., p, xxvi.
qui a fait la mer et les poissons. — D'accord, dit le Chaldéen. — L'Indien, ajouta-t-il, et le Catliayen, reconnaissent comme vous un premier principe ; je n'ai pas trop bien compris les clioses admirables que le Grec a dites, mais je suis sûr qu'il admet aussi un Être supérieur, de qui la forme et la matière dépendent. » Le Grec qu'on admirait, dit que Zadig avait très bien pris sa pensée*. « Vous êtes donc tous du même avis, répliqua Zadig, et il n'y a pas là de quoi se quereller. )>
[Zadig, cliap. xii.)