XX VII
L'imagination active est celle qui joint la réflexion, la combinaison à la mémoire. Elle rapproche plusieurs objets distants ; elle sépare ceux qui se mêlent, les compose et les change; elle semble créer quand elle ne fait qu'arranger; car il n'est pas donné à l'homme de se faire des idées : il ne peut que les modifier.
Cette imagination active est donc au fond une faculté aussi indépendante de nous que l'imaginatio-^ passive; et une preuve qu'elle ne dépend pas de nous, c'est que, si vous proposez à cent personnes également ignorantes d'imaginer telle machine nouvelle, il y en aura quatre-vingt-dix-neuf qui n'imagineront rien, malgré leurs elforts. Si le centième imagine quelque chose, n'esl-il pas évident que c'est un don particulier qu'il a reçu? C'est ce don que l'on appelle génie; c'est là qu'on a reconnu quelque chose d'inspiré et de divin.
Ce don de la nature est imagination d'invention dans les arts, dans l'ordonnance d'un tableau, dans celle d'un poème. Elle ne peut exister sans la mémoire ; mais elle s'en sert comme d'un instrument avec lequel elle fait tous ses ouvrages.
Après avoir vu qu'on soulevait avec un bâton une grosse pierre que la main ne pouvait remuer, l'imagination active inventa les leviers, et ensuite les forces mouvantes composées, qui ne sont que des leviers déguisés ; il faut se peindre d'abord dans l'esprit les machines et leurs effets pour les exécuter.
Ce n'est pas cette sorte d'imagination que le vulgaire ap-
pelle, ainsi que la mémoire, l'ennemie du jugement. Au contraire, elle ne peut agir qu'avec un jugement profond ; elle combine sans cesse ses tableaux, elle corrige ses erreurs, elle élève tous ses édifices avec ordre. Il y a une imagination étonnante dans la mathématique pratique ; et Archimède avait au moins autant d'imagination qu'Homère. C'est par elle qu'un poète crée ses personnages, leur donne des caractères, des passions, invente sa fable, en présente l'exposition, en redouble le nœud, en prépare le dénoûment, travail qui demande encore le jugement le plus profond, et en même temps le plus fin.
Il faut un très grand art dans toutes ces imaginations d'invention, et même dans les romans. Ceux qui en manquent sont méprisés des esprits bien faits. Un jugement toujours sain règne dans les fables d'Ésope ; elles seront toujours les délices des nations. Il y a plus d'imagination dans les contes des fées; mais ces imaginations fantastiques, dépourvues d'ordre et de bon sens, ne peuvent être estimées ; on les lit par faiblesse, on les condamne par raison.
Le seconde partie de l'imagination active est celle de détail ; et c'est elle qu'on appelle communément imagination dans le monde. C'est elle qui fait le charme de la conversation ; car elle présente sans cesse à l'esprit ce que les hommes aiment le mieux, des objets nouveaux. Elle peint vivement ce que les esprits froids dessinent à peine ; elle emploie les circonstances les plus frappantes ; elle allègue des exemples : et, quand ce talent se montre avec la sobriété qui convient à tous les talents, il se concilie l'empire de la société. L'homme est tellement machine, que le vin donne quelquefois cette imagination que l'ivresse anéantit; il y a là de quoi s'humilier, mais de quoi admirer. Comment se peut-il faire qu'un peu d'une certaine liqueur, qui empêchera de faire un calcul, donnera des idées brillantes ?
C'est surtout dans la poésie que cette imagination de détail et d'expression doit régner. Elle est ailleurs agréable, mais là elle est nécessaire. Presque tout est image dans Homère, dans Virgile, dans Horace, sans même qu'on s'en aperçoive.
La tragédie demande moins d'images, moins d'expressions pittoresques, de grandes métaphores, d'allégories, que le poème épique ou l'ode ; mais la plupart de ces beautés, bien ménagées, font dans la tragédie un efîet admirable. Un homme qui, sans ôtre poète, ose donner une tragédie, fait dire à Hippolyte :
Depuis que je vous vois j'abandonne la chasse.
(Pradou.)
Mais Hippolyte, que le vrai poète fait parler, dit :
Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importuue.
(Racine, Phèdre, acte II, scène i.)
Ces imaginations ne doivent jamais être forcées, ampoulées, gigantesques. Ptolémée, parlant dans un conseil d'une bataille qu'il n'a pas vue, et qui s'est donnée loin de chez lui, ne doit point peindre
Ces montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes Que la nature force à se venger eux-mêmes, Et dont les troncs pourris exhalent daus les vents De quoi faire la guerre au reste des vivants.
(Corneille, Mort de Pompée, acte I, scène i.)
Une princesse ne doit point dire à un empereur :
La vapeur de mon sang ira grossir la foudre Que Dieu tient déjà prête à le réduire en poudre.
[Uéraclius, acte 1, scêue ni.)
On sent assez que la vraie douleur ne s'amuse point à une métaphore si recherchée.
L'imagination active qui fait les poètes leur donne l'enthousiasme, c'est-à-dire, selon le mot grec, cette émotion interne qui agite en effet l'esprit, et qui transforme l'auteur dans le personnage qu'il fait parler : car c'est là l'enthousiasme; il consiste dans l'émotion et dans les images; alors l'auteur dit précisément les mêmes choses que dirait la personne qu'il introduit :
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue;
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue.
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler.
(Racine, Phèdre, acte I, scène m.)
L'imagination alors ardente et sage n'entasse point de figures incohérentes; elle ne dit point, par exemple, pour exprimer un homme épais de corps et d'esprit, qu'il est
Flanqué de chair, gabionné de lard ;
et que la nature,
En maçonnant les remparts de son ame.
Songea plutôt au fourreau qu'à la lame i.
Il y a de l'imagination dans ces vers ; mais elle est grossière, elle est déréglée, elle est fausse : l'image de rempart ne peut s'allier avec celle de fourreau ; c'est comme si on disait qu'un vaisseau est entré dans le port à bride abattue.
On permet moins l'imagination dans l'éloquence que dans la poésie. La raison en est sensible. Le discours ordinaire doit moins s'écarter des idées communes. L'orateur parle la langue de tout le monde ; le poète a pour base de son ouvrage la fiction : aussi l'imagination est l'essence de son art ; elle n'est que l'accessoire dans l'orateur.
Certains traits d'imagination ont ajouté, dit-on, de grandes beautés à la peinture. On cite surtout cet artifice avec lequel un peintre mit un voile sur la tête d'Agamemnon, dans le sacrifice d'Iphigénie ; artifice cependant bien moins beau que si le peintre avait eu le secret de faire voir sur le visage d'Agamemnon le combat de la douleur d'un père, de l'autorité d'un monarque et du respect pour "ses dieux; comme Rubens a eu l'art de peindre dans les regards et dans l'attitude de Marie de Médicis la douleur de l'enfantement, la joie d'avoir un fils, et la complaisance dont elle envisage cet enfant.
En général les imaginations des peintres, quand elles ne sont qu'ingénieuses, font plus d'honneur à l'esprit de l'artiste