‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 131 sur 207 · LETTRES FAMILIERES. - VOITURE · texte numérisé non relu

LETTRES FAMILIERES. - VOITURE

a choisi pour juge, et qu'elle croie que j'y aie contribué en quelque chose, vous ne sauriez croire l'honneur que cela me fera dans le monde, et combien j'en serai plus agréable à tous les honnêtes gens. Je ne vous propose que mes intérêts pour vous gagner; car je sais bien, monsieur, que vous ne pouvez être touché des vôtres; sans cela je vous promettrais son amitié. C'est un bien par lequel les plus sévères juges se pourraient laisser corrompre, et dont un aussi honnête homme que vous doit être tenté. Vous le pouvez acquérir justement; car elle ne demande de vous que la justice. Vous m'en ferez une que vous me devez, si vous me faites l'honneur de m'aimer toujours autant que vous avez fait autrefois, et si vous croyez que je suis votre, etc. » (Lettre 140.)

Mais il faut avouer, avec l'auteur du Temple du goût, que l'on trouve dans Voiture bien peu de lettres de ce prix, et que tout ce qui est marqué à un si bon coin pourrait, comme il le dit, se réduire à un très petit nombre de feuillets. A l'égard de Balzac, personne ne le lit aujourd'hui. Ses lettres ne serviraient qu'à former un pédant. On y trouve, à la vérité, du nombre et de l'harmonie prosaïque; mais c'est précisément cela qu'on ne voudrait pas trouver dans ses lettres. C'est le mérite propre des harangues, des oraisons funèbres, de l'histoire, de tout ce qui demande une éloquence d'appareil et de style soutenu.

Qui peut tolérer que Balzac écrive à un cardinal qu' « il a le sceptre des rois et la livrée des roses, et qu'à Rome on se sauve à la nage au milieu des eaux de senteur »?

Qui peut ne pas mépriser ces pitoyables hyperboles? Si les déclamations froides et forcées ont tant servi à décréditer le style de Balzac; si la contrainte, l'affectation, les jeux de mots, les plaisanteries recherchées, ont fait tant de tort à Voiture, que doit-on penser de ces lettres imaginaires, qui sont sans objet, et qui n'ont jamais été écrites que pour être imprimées? C'est une entreprise fort ridicule que de faire des lettres comme on fait un roman, de se donner pour un colonel, de parler de son régiment, et de faire des récits

d'aventures qu'on n'a jamais eues. Les Lettres du chevalier d'IhrK.. n ont pas seulement ce défaut, mais elles ont encore celui d'être écrites d'un style forcé et tout à lait impertinent. On y obtient des lettres d'État pour sa maltresse ; on la fait pemdre en Iroquoise, mangeant une demi-douzaine de cœurs. Enfin on n'a jamais rien écrit de plus mauvais goût; et cependant ce style a eu des imitateurs.

Il y a des lettres d'une autre espèce, comme celles de VEApion turc, de M-"» Dunoyer; les Lettres juives, chinoises, cabalistiques. On ne se méprend pas à leur titre. On voit bien que ce ne sont pas de véritables lettres, mais un petit arlillce usité, soit pour débiter des choses hardies, soit pour écrire des nouvelles vraies ou fausses. Tous ces ouvrages, qui amusent quelque temps la jeunesse crédule et oisive, sont tort méprisés des honnêtes gens. Il en faut excepter les Lt'«m persanes^ : elles sont à la vérité une imitation de ïEspion turc, mais leur style les distingue fort de leur original. Il est nerveux, hardi, singulier, sentencieux; et il ne manque à cet ouvrage qu'un sujot'plus solide.

On a beaucoup réussi en France dans un autre genre de lettres, écrites moitié vers et moitié prose. Ce sont de véritables lettres écrites en efl'et à des amis, mais écrites avec délicatesse et avec soin. Telle est la lettre dans laquelle Bachaumont et Chapelle rendent compte de leur voyage ; telles sont quelques-unes du comte Antoine Hamilton, de M. Pavillon.

En voici une écrite par l'auteur de la Hcnriade à un grand roi 3 :

« Les vers que Votre Majesté a faits dansNeiss ressemblent à ceux que Salomon faisait dans sa gloire, quand il disait, après avoir tâté de tout : « Tout n'est que vanité. » Il est vrai que le bonhomme parlait ainsi au milieu de sept cents femmes et de trois cents concubines, le tout sans avoir donné de bataille ni fait de siège. Mais n'en déplaise, sire, à Salo-

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