Et les châtaignes que mon Amaryllis aimait tant
2. u Le héros tragique exprime souvent ses douleurs çn style de prose. »
Ainsi ces deux beaux vers de Titus, si naturels et si tendres,
Depuis ciuq ans entiers chaque jour je la vois, Et crois toujours la voir pour la pi'emière fois,
(Racine, Bére'mce, acte II, se. ii.)
ne seraient point du tout déplacés dans le haut comique ; mais ce vers d'Antiochus :
Dans l'Orient désert quel devint mou ennui !
(Racine, Bérénice, acte I, se. vi.)
ne pourrait convenir à un amant dans une comédie, parce que cette belle expression dans l'Orient désert, est d'un genre trop relevé pour la simplicité des brodequins. Nous avons remarqué déjà, au mot Esprit, qu'un auteur qui a écrit sur la physique, et qui prétend qu'il y a eu un Hercule physicien; ajoute qu' « on ne pouvait résister à un philosophe de cette force ■>■>. Un autre, qui vient d'écrire un petit livre (lequel il suppose être physique et moral) contre l'utilité de l'inoculation, dit que « si on mettait en usage la petite vérole artificielle, la Mort serait bien attrapée ».
Ce défaut vient d'une aflectation ridicule. Il eh est un autre qui n'est que l'effet de la négligence : c'est de mêler au style simple et noble qu'exige l'histoire, ces termes populaires, ces expressions triviales que la bienséance réprouve. On trouve trop souvent dans Mézerai, et même dans Daniel, qui, ayant écrit longtemps après lui, devrait être plus correct, « qu'un général, sur ces entrefaites, se mit aux trousses de l'ennemi ; qu'il suivit sa pointe, qu'il le battit à plate couture ». On ne voit point de pareille bassesse de style dans Tite Live, dans Tacite, dans Guichardin, dans Clarendon.
Remarquons ici qu'un auteur qui s'est fait un genre de style peut rarement le changer quand il change d'objet. La Fontaine dans ses opéras emploie le même genre qui lui est si naturel dans ses contes et dans ses fables. Benserade mit dans sa traduction des Métamorphoses d'Ovide le genre de plaisanterie qui l'avait fait réussir dans des madrigaux. La perfection consistera à savoir assortir toujours son style
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à la matière qu'on trai'e ; mais qui peut être le maître de son habitude, et ployer son génie à son gré?
TUÉATRE (l'amour AU).
11 n'est pas question ici d'examiner s'il est bien de mettre tant d'amour dans les pièces de théâtre. Je veux que ce soit une faute : elle est, et sera universelle ; et je ne sais quel nom donner aux fautes qui font le charme du genre humain.
Ce qui est certain, c'est que, dans ce défaut, les Français ont réussi plus que toutes les autres nations anciennes et modernes mises ensemble. L'amour parait sur nos théâtres avec des bienséances, une délicatesse, une vérité qu'on ne trouve point ailleurs. C'est que de toutes les nations, la française est celle qui aie plus connu la société.
Le commerce continuel si vif et si poli des deux sexes a introduit en France une politesse assez ignorée ailleurs.
La société dépend des femmes. Tous les peuples qui ont le malheur de les enfermer sont insociables. Et des mœurs encore austères parmi vous^ des querelles politiques, des guerres de religion, qui vous avaient rendus farouches , vous ôtèrent, jusqu'au temps de Charles II, la douceur de la société, au milieu même de la liberté. Les poètes ne devaient donc savoir, ni dans aucun pays, ni même chez les Anglais, la manière dont les honnêtes gens traitent l'amour.
La bonne comédie fut ignorée jusqu'à Molière , comme l'art d'exprimer sur le théâtre des sentiments vrais et délicats fut ignoré jusqu'à Racine, parce que la société ne fut, pour ainsi dire, dans sa perfection que de leur temps. Un poète, du fond de son cabinet, ne peut peindre des mœurs
1. Voltaire s'adresse à un personnage anglais, M. le rhcvalier Falkcner, ambassadeur d'Angleterre à la Porte Ottomane.