‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 188 sur 207 · ROSBACH. - FRÉDÉRIC II · texte numérisé non relu

ROSBACH. - FRÉDÉRIC II

Les idées sont incohérentes, les vers en général mal faits, mais il y en a de bons; et c'est beaucoup pour un roi de faire une épître de deux cents mauvais vers dans l'état où il était. Il voulait qu'on dit qu'il avait conservé toute la présence et toute la liberté de son esprit dans un moment où les hommes n'en ont guère.

La lettre qu'il m'écrivit témoignait les mêmes sentiments; mais il y avait moins dé « myrtes et de roses, et d'Ixion et de douleur profonde ». Je combattis en prose ' la résolution qu'il disait avoir prise de mourir; et je n'eus pas de peine à le déterminer à vivre. Je lui conseillai d'entamer une négociation avec le maréchal de Richelieu, d'imiter le duc de Curaberland; je pris enfin toutes les libertés qu'on peut prendre avec un poète désespéré, qui était tout prêt de n'être plus roi. Il écrivit en effet au maréchal de Richelieu ; mais n'ayant pas de réponse, il résolut de nous battre. Il me manda qu'il allait combattre le prince deSoubise; sa lettre finissait par des vers plus dignes de sa situation, de sa dignité, de son courage et de son esprit.

Quand on est voisin du naufrage, .

Il faut, en affrontant l'orage, Penser, vivre, et mourir en roi.

En marchant aux Français et aux Impériaux, il écrivit à M™^ la margrave de Bareith, sa sœur, qu'il se ferait tuer : mais il fut plus heureux quïl ne le disait et qu'il ne le croyait. Il attendit, le o de novembre 1737, l'armée française et impériale dans un poste assez avantageux, à Rosbach, sur les frontières de la Saxe ; et comme il avait toujours parlé de se faire tuer, il voulut que son frère le prince Henri acquittât sa promesse à la tête de cinq bataillons prussiens qui devaient soutenir le premier effort des armées ennemies, tandis que son artillerie les foudroierait, et que sa cavalerie attaquerait la leur.

En eifet le prince Henri fut légèrement blessé à la gorge d'un

t. Voir Lettres choisies de VoUaire, page 207 (Ed. Dehgrave).

û02 VOLTAIRE

coup de fusil ; et ce fut, je crois, le seul Prussien blessé à cette journée. Les Français et les Autrichiens s'enfuirent à la première décharge. Ce fut la déroute la plus inouïe et la plus complète dont l'histoire ait jamais parlé. Cette bataille de Uosbach sera longtemps célèbre. On vit trente mille Français et vingt mille Impériaux prendre une fuite honteuse et précipitée devant cinq bataillons et quelques escadrons. Les défaites d'Azincourt, de Crécy, de Poitiers, ne furent pas si humiliantes.

La discipline et l'exercice militaire que son père avait établis, et que le fils avait fortifiés, furent la véritable cause de cette étrange victoire. L'exercice prussien s'était perfectionné pendantcinquante ans. On avait vouluTimiter en France comme dans tous les autres États; mais on n'avait pu faire en trois ou quatre ans, avec les Français peu disciplinables, ce qu'on avait fait pendant cinquante ans avec les Prussiens ; on avait même changé les manœuvres en France presque à chaque revue, de sorte que les officiers et les soldats, ayant mal appris des exercices nouveaux, et tous difierents les uns des autres, n'avaient rien appris du tout, et n'avaient réellement aucune discipline ni aucun exercice. En un mot, à la seule vue des Prussiens, tout fut en déroute, et la fortune fit passer Frédéric, en un quart d'heure, du comble du désespoir à celui du bonheur et de la gloire.

{Mémoires.)

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