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ADÉLAÏDE DU GUE3CLIN

« Quand vous m'apprîtes, monsieur, qu'on jouait à Paris une Adélaïde Du Guesdin avec quelque succès, j'étais très

loin d'imaginer que ce fût la mienne ; et il importe fort peu au public que ce soit la mienne ou celle d'un autre. Vous savez ce que j'entends par le public. Ce n'est pas l'univers, comme nous autres barbouilleurs de papier l'avons dit quelquefois. Le public, en fait de livres, est composé de quarante ou cinquante personnes, si le livre est sérieux ; de quatre ou cinq cents, lorsqu'il est plaisant; et d'environ onze ou douze cents, s'il s'agit d'une pièce de théâtre. Il y a toujours dans Paris plus de cinq cent mille âmes qui n'entendent jamais parler de tout cela.

« 11 y avait plus de trente ans que j'avais hasardé devant ce public une Adélaïde du Guesclin, escortée d'un duc de Vendôme et d'un duc de Nemours qui n'existèrent jamais dans l'histoire. Le fond de la pièce était tiré des annales de Bretagne, et je l'avais ajustée comme j'avais pu au théâtre, sous des noms supposés. Elle fut sifflée dès le premier acte; les sifflets redoublèrent au second, quand on vit arriver le duc de Nemours blessé et le bras en écharpe ; ce fut bien pis lorsqu'on entendit au cinquième le signal que le duc de Vendôme avait ordonné ; et lorsque, à la fin, le duc de Vendôme disait : Es-tu content, Coucy ? plusieurs bons plaisants crièrent : Coucî-couci.

« Vous jugez bien que je ne m'obstinai pas contre cette belle réception. Je donnai, quelques années après, la même tragédie sous le nom du Duc de Foix; mais je l'affaiblis beaucoup, par respect pour le ridicule. Cette pièce, devenue plus mauvaise, réussit assez; et j'oubliai entièrement celle qui valait mieux.

« 11 restait une copie de celte Adélaïde entre les mains des acteurs de Paris ; ils ont ressuscité, sans m'en rien dire, cette défunte tragédie, ils l'ont représentée telle qu'ils l'avaient donnée en 1734, sans y changer un seul mot, et elle a été accueillie avec beaucoup d'applaudissements : les endroits qui avaient été le plus siffles ont été ceux qui ont excité le plus de battements de mains. Vous me demanderez auquel des deux jugements je me tiens. Je vous répondrai ce que dit un avocat vénitien aux sérénissimes sénateurs devant lesquels

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