J.-J. Rousseau, Discours sur l'origine, etc
Je sens invinciblement que mes premières idées et mes sensations me sont venues malgré moi. Je conçois très clairement que je ne puis me donner aucude idée. Je ne puis me rien donner; j'ai tout reçu. Les objets qui m'entourent ne peuvent me donner ni idée ni sensation par eux-mêmes; car comment se pourrait-il qu'un morceau de matière eût en soi la vertu de produire dans moi une pensée ?
Donc je suis mené malgré moi à penser que l'Être éternel, qui donne tout, me donne mes idées, de quelque manière que ce puisse être.
Mais qu'est-ce qu'une idée ? qu'est-ce qu'une sensation, une volonté, etc.? C'est moi apercevant, moi sentant, moi voulant.
On sait enfin qu'il n'y a pas plus d'être réel appelé idée que d'être réel nommé mouvement ; mais il y a des corps mus.
De même, il n'y a point d'être particulier nommé mémoire, imagination, jugement ; vaa\s nous nous souvenons, nous imaginons, nous jugeons.
Tout cela est d'une vérité triviale; mais il est nécessaire de rebattre souvent cette vérité ; car les erreurs contraires sont plus triviales encore.
Maintenant, comment l'Être éternel et formateur produirait-il tous ces modes dans des corps organisés ?
A-t-il mis deux êtres dans un grain de froment, dont l'un fera germer l'autre? a-t-il mis deux êtres dans un cerf, dont l'un fera courir l'autre? Non, sans doute. Tout ce qu'on en sait, est que le grain est doué de la faculté de végéter, et le cerf de celle de courir.
C'est évidemment une mathématique générale qui dirige toute la nature, et qui opère toutes les productions. Le vol des oiseaux, le nagement des poissons, la course des quadru-
pèdes, sont des eflets démontrés des règles du mouvement connues. Mens agitât molemK
Les sensations, les idées de ces animaux, peuvent-elles être autre chose que des effets plus admirables de lois mathématiques plus cachées?
C'est par ces lois que tout animal se meut pour chercher sa nourriture. Vous devez donc conjecturer qu'il y a une loi par laquelle il a l'idée de sa nourriture, sans quoi il n'irait pas la chercher.
L'intelligence étetnelle a fait dépendre d'un principe toutes les actions de l'animal; donc l'intelligence éternelle a fait dépendre du même principe les sensations qui causent ces actions.
L'auteur de la nature aura-t-il disposé avec un art si divin les instruments merveilleux des sens; aura-t-il mis des rapports si étonnants entre les yeux et la lumière , entre l'atmosphère et les oreilles, pour qu'il ait encore besoin d'accomplir son ouvrage par un autre secours? La nature agit toujours par les voies les plus courtes. La longueur du procédé est impuissance ; la multiplicité des secours est faiblesse ; donc il est à croire que tout marche par le même ressort.
Non seulement nous ne pouvons nous donner aucune sensation, nous ne pouvons même en imaginer au delà de celles que nous avons éprouvées. Que toutes les académies de l'Europe proposent un prix pour celui qui imaginera un nouveau sens; jamais on ne gagnera ce prix. Nous ne pouvons donc rien purement par nous-mêmes, soit qu'il y ait un être invisible et intangible dans notre cervelet, ou répandu dans notre corps, soit qu'il n'y en ait pas; et il faut convenir que, dans tous les systèmes , l'auteur de la nature nous a donné tout ce que nous avons, organes, sensations, idées qui en sont la suite.
Puisque nous naissons ainsi sous sa main, Malebranche, malgré toutes ses erreurs, aurait donc raison de dire philosophiquement que nous sommes dans Dieu, et que nous voyons