‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 47 sur 207 · GUILLAUME 111 ET LOUIS XIV · texte numérisé non relu

GUILLAUME 111 ET LOUIS XIV

Guillaume laissa la répulalion d'un grand politique, quoiqu'il n'eût point été populaire; et d'un général à craindre, quoiqu'il eût perdu beaucoup de batailles. Toujours mesuré dans sa conduite, et jamais vif que dans un jour de combat, il ne régna paisiblement en Angleterre que parce qu'il ne voulut pas y être absolu. On l'appelait, comme on sait, le stathouder des Anglais et le roi des Hollandais. Il savait toutes les langues de l'Europe, et n'en parlait aucune avec agrément, ayant beaucoup plus de réflexion dans l'esprit que d'imagination. Son caractère était en tout l'opposé de Louis XIV * ; sombre, retiré, sévère, sec, silencieux, autant que Louis était affable. Louis faisait la guerre en roi, et Guillaume en soldat. Il avait combattu contre le grand Condé et contre Luxembourg, laissant la victoire indécise entre Condé et lui à Senef, et réparant en peu de temps ses défaites à Fleurus, à Steinkerque, à Nervinde ; aussi fier que Louis XIV, mais de cette fierté triste et mélancolique qui rebute plus qu'elle n'impose. Si les beaux-arts fleurirent en France parle soin de son roi, ils furent négligés en Angleterre, où l'on ne connut plus qu'une politique dure et inquiète, conforme au génie du prince.

Ceux qui estiment plus le mérite d'avoir défendu sa patrie, et l'avantage d'avoir acquis un royaume sans aucun droit de la nature, de s'y être maintenu sans être aimé, d'avoir gou-

1. On a fait dire à Guillaume : Le roi de France ne devrait point me haïr; je l'imite en beaucoup de choses, je le craiTis en plusieurs et je l'admire en tout. On cite sur cela les Mémoires de M. de Dangrau. Je ne me souviens point d'y avoir vu ces paroles : elles ne sont ni dans le caractère ni dans le style du roi Guillaume. Elles ne se trouvent dans aucun mémoire anglais concernant ce prince ; et il n'csl pas possible qu'il ait dit qu'il imitait Louis XIV, lui dont les mœurs, les goûts, la conduite dans la guerre et dans la paii furent en tout l'opposé de ce monarque. (Voltaihe.)

REVERS DE LOUIS XIV ItiD

verné souverainement la Hollande sans la subjuguer, d'avoir été l'ame et le chef de la moitié de l'Europe, d'avoir eu les ressources d'un général et la valeur d'un soldat, de n'avoir jamais persécuté personne pour la religion , d'avoir été simple et modeste dans ses mœurs ; ceux-là sans doute donneront le nom de grand à Guillaume plutôt qu'à Louis. Ceux qui sont plus touchés des plaisirs et de l'éclat d'une cour brillante, de la magniflcence, de la protection donnée aux arts, du zèle pour le bien public, de la passion pour la gloire, du talent de régner ; qui sont plus frappés de cette hauteur avec laquelle des ministres et des généraux ont ajouté des provinces à la France sur un ordre de leur roi; qui s'étonnent davantage d'avoir vu un seul État résister à tant de puissances ; ceux qui estiment plus un roi de France qui sait donner l'Espagne à son petit-fils, qu'un gendre qui détrône son beaupère ; enfin ceux qui admirent davantage le protecteur que le persécuteur du roi Jacques, ceux-là donneront à Louis XIV la préférence.

{Siècle de Louis XIV.)

XYII

Tandis que les affaires de la France devenaient de jour en jour plus mauvaises, le roi crut qu'en faisant paraître le duc de Bourgogne, son petit-fils, à là tête des armées de Flandre, la présence de l'héritier présomptif de la couronne ranimerait l'émulation, qui commençait trop à se perdre. Ce prince, d'un esprit ferme et intrépide, était pieux, juste et philosophe. Il était fait pour commander à des sages. Élève de Fénelon, archevêque de Cambrai, il aimait ses devoirs : il aimait les hommes ; il voulait les rendre heureux. Instruit dans l'art de la guerre, il regardait cet art plutôt comme le fléau du genre humain et comme une nécessité malheureuse que comme

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une source de véritable gloire. On opposa ce prince philosophe au duc de Marlborough ; on lui donna pour Taider le duc de Vendôme. 11 arriva ce qu'on ne voit que trop souvent : le grand capitaine ne fut pas assez écouté, et le conseil du prince balança souvent les raisons du général. Il se forma deux partis; et dans l'armée des alliés il n'y en avait qu'un, celui de la cause commune. Le prince Eugène était alors sur le Rhin ; mais toutes les fois qu'il fut avec Marlborough, ils n'eurent jamais qu'un sentiment.

Le duc de Bourgogne était supérieur en forces ; la France, que l'Europe croyait épuisée, lui avait fourni une armée de près de cent mille hommes ; et les alliés n'en avaient alors que quatre-vingt mille. Il avait encore l'avantage des négociations dans un pays si longtemps espagnol, fatigué de garnisons hollandaises, et où beaucoup de citoyens penchaient pour Philippe V. Des intelligences lui ouvrirent les portes de Gand et d'Ypres; mais les manœuvres de guerre firent évanouir le fruit des manœuvres de politique. La division, qui mettait de l'incertitude dans le conseil de guerre, fit que d'abord on marcha vers laDandre, et que deux heures après on rebroussa vers l'Escaut, à Oudenarde : ainsi on perdit du temps. On trouva le prince Eugène et Marlborough qui n'en perdaient point, et qui étaient unis. (11 juillet 1708) On fut mis en déroute vers Oudenarde : ce n'était pas une grande Ijataille, mais ce fut une fatale retraite. Les fautes se multiplièrent. Les régiments allaient où ils pouvaient, sans recevoir aucun ordre. Il y eut même plus de quatre mille hommes qui furent pris en chemin, par l'armée ennemie, à quelques milles du champ de bataille.

L'armée, découragée, se retira sans ordre sous Gand, sous Tournai, sous Ypres, et laissa tranquillement le prince Eugène, maître du terrain, assiéger Lille avec une armée moins nombreuse.

Mettre le siège devant une ville aussi grande et aussi fortifiée que Lille, sans être maître de Gand, sans pouvoir tirer ses convois que d'Ostende, sans les pouvoir conduire que par une chaussée étroite, au hasard d'être à tout moment sur-

pris : c'est ce que l'Europe appela une action témérair'-» ^ïiais que la mésintelligence et l'esprit d'incertitude a''-' ï"egnaient dans l'armée française rendirent excusablp» ^ ^^^ enfin ce que le succès justifia. Leurs grands r'--iVOis, qui pouvaient être enlevés, ne le furent point. Le= '^ o^pes qui les escortaient, et qui devaient être battues r^'^" ^"^ nombre supérieur, furent victorieuses. L'armée ri- duc de Bourgogne, qui pouvait attaquer les retranc^"-'^^'^''^ ^^ l'armée ennemie, encore imparfaits ne le'- attaqua pas. (23 octobre 1708) Lille fut prise, au „j.j^pj etonnement de toute l'Europe, qui croyait le duc de bourgogne plus en état d'assiéger Eugène et Marlborough, que ces généraux en état d'assiéger Lille. Le maréchal de Boufflers la défendit pendant près de quatre mois.

Les habitants s'accoutumèrent tellement au fracas du canon et à toutes les horreurs qui suivent un siège, qu'on donnait dans la ville des spectacles aussi fréquentés qu'en temps de paix; et qu'une bombe qui tomba près de la salle de la comédie n'interrompit point le spectacle.

Le maréchal de Boufflers avait mis si bon ordre à tout, que les habitants de cette grande ville étaient tranquilles sur la foi de ses fatigues. Sa défense lui mérita l'estime des ennemis, les cœurs des citoyens et les récompenses du roi. Les historiens, ou plutôt les écrivains de Hollande qui ont affecté de le blâmer, auraient dû se souvenir que, quand on contredit la voix publique, il faut avoir été témoin, et témoin éclairé, ou prouver ce qu'on avance.

Cependant l'armée qui avait regardé faire le siège de Lille se fondait peu à peu; elle laissa prendre ensuite Gand, Bruges, et tous ses postes, l'un après l'autre. Peu de campagnes furent aussi fatales. Les officiers attachés au duc de Vendôme reprochaient toutes ces fautes au conseil du duc de Bourgogne; et ce conseil rejetait tout sur le duc de Vendôme. Les esprits s'aigrissaient par le malheur. Un courtisan du duc de Bourgogne dit un jour au duc de Vendôme : « Voilà ce que c'est que de n'aller jamais à la messe; aussi vous voyez quelles sont nos disgrâces. — Croyez-vous, lui répondit le duc de Vendôme, que Marlborough y aille plus souvent que

nio'i9 „ Les succès rapides des alliés enflaient le cœur do 1 empertir Joseph. Despotique dans l'Empire, maître de Landau, il voyaui^ chemin de Paris presque ouvert par la prise de LilJe. Deja méi^i ,jjj parti hollandais avait eu la hardiesse de pénétrer de Courtra-. jusqu'auprès de Versailles, et avait enlevé, sur le pont de Sè\..,, le premier écuyer du roi, croyant se saisir de la personne Ou Hauphin, père du duc de Bourgogne. La terreur était dans Paris.

L'Empereur avait autant d'espérance au ^-nins d'établir son frère Charles en Espagne, que Louis XIV d'y i^-nserver son petit-fils. Déjà cette succession, que les Espagnols avaii^.t voulu rendre indivisible, était partagée entre trois têtes. L'Empereur avait pris pour lui la Lombardie et le royaume de Naples. Charles, son frère, avait encore la Catalogne et une partie de l'Aragon. L'Empereur força alors le pape Clément XI à reconnaître l'archiduc pour roi d'Espagne. Le pape avait toujours reconnu Philippe V, h l'exemple de son prédécesseur; et il était attaché à la maison de Bourbon. L'Empereur l'en punit en déclarant dépendants de l'Empire beaucoup de fiefs qui relevaient jusqu'alors des papes, et surtout Parme et Plaisance, en ravageant quelques terres ecclésiastiques, en se saisissant de la ville de Comacchio.

(Août 1708) Restait à. la monarchie espagnole, au delà du continent, l'île de Sardaigne, avec celle de Sicile. Une flotte anglaise donna la Sardaigne à l'empereur Joseph ; car les Anglais voulaient que l'archiduc son frère n'eût que l'Espagne. Leurs armes faisaient alors les traités de partage. Ils réservèrent la conquête de la Sicile pour un autre temps, et aimèrent mieux employer leurs vaisseaux à chercher sur les mer.> les galions de l'Amérique, dont ils prirent quelques-uns, qu'à donner à l'Empereur de nouvelles terres.

La France était aussi humiliée que Bome, et plus en danger : les ressources s'épuisaient, le crédit était anéanti ; les peuples, qui avaient idolâtré leur roi dans ses prospérités, murmuraient contre Louis XIV malheureux.

Des partisans, à qui le ministère avait vendu la nation pour quelque argent comptant, dans ses besoins pressants, s'en-

graissaient du malheur public et insultaient à ce malheur par leur luxe. Ce qu'ils avaient prêté était dissipé. Sans l'industrie hardie de quelques négociants, et surtout de ceux de Saint-Malo, qui allèrent au Pérou, et rapportèrent trente millions, dont ils prêtèrent la moitié à l'État, Louis XIV n'aurait pas eu de quoi payer ses troupes. La guerre avait ruiné la France, et des marchands la sauvèrent. Il en fut de même en Espagne. Les galions qui ne furent pas pris parles Anglais servirent à défendre Philippe. Mais cette ressource de quelques mois ne rendait pas les recrues de soldats plus faciles. Chamillart, élevé au ministère des finances et de la guerre, se démit, en 1708, des finances, qu'il taissa dans un désordre que rien ne put réparer sous ce règne ; et en 1709 il quitta le ministère de la guerre, devenu non moins difficile que l'autre. On lui reprochait beaucoup de fautes. Le public, d'autant plus sévère qu'il souffrait, ne songeait pas qu'il y a des temps malheureux où les fautes sont inévitables. Voisin, qui, après lui, gouverna l'état militaire, et Desmarets, qui administra les finances, ne purent ni faire des plans de guerre plus heureux, ni rétablir un crédit anéanti.

(1709) Le criiel hiver de 1709 acheva de désespérer la nation. Les oliviers, qui sont une grande ressource dans le raidi de la France, périrent. Presque tous les arbres fruitiers gelèrent. Il n'y eut point d'espérance de récolte. On avait très-peu de magasins. Les grains qu'on pouvait faire venir ù grands frais des Échelles du Levant et de l'Afrique pouvaient être pris par les flottes ennemies, auxquelles on n'avait presque plus de vaisseaux de guerre à opposer. Le fléau de cet hiver était général dans l'Europe; mais les ennemis avaient plus de ressources. Les Hollandais surtout, qui ont été si longtemps les facteurs des nations, avaient assez de magasins pour mettre les armées florissantes des alliés dans l'abondance, tandis que les troupes de France, diminuées et découragées, semblaient devoir périr de misère.

Le roi vendit pour quatre cent mille francs de vaisselle d'or. Les plus grands seigneurs envoyèrent leur vaisselle d'argent à la Monnaie. On ne mangea dans Paris que du

pain bis pendant quelques mois. Plusieurs familles h \ saillos même, se nourrirent de pain d'avoine. Mad'anu Maintenon en donna l'exemple. '«ludmf

Louis XIV qui avait déjà fait quelques avances pour l.i pa.x, n hésita pas. dans ces circonstances funestes " demamler à ces mêmes Hollandais autrefois si mal'tra. ^

Les États-Ge^néraux n'avaient plus de stathouder depui. ' mor du rox Guillaume, et les magistrats hollandais, , appui unt deja leurs familles les ramilles patriciennes, étaient au ant de rois Les quatre commissaires hollandais députas

à eur^'nn T'"' T' '''''' ^^^"^^ P^'-- d-Allemagn; a leur =olde. 0«'on fasse venir Holstetn, disaient-ils; qL, dise a liesse de nous venir parler K Ainsi s'expliquaient de< niarchands qui dans la simphcité de leurs Vtements .. dan. la frugah e de leurs repas, se plaisaient à écraser à 1. fois 1 orgueil allemand, qui était à leurs gages, et la flert. d un grand roi, autrefois leur vainqueur

Lou?s Viv™î«r ""'"^"' ^ ^^' P"" ^'''' attachement à LOUIS .MV en I660; soutenir leurs malheurs en 167-^ et l^s réparer avec un courage intrépide; et alors ils voulaient use,de leur fortune. Ils étaient bien loin de s'en tenir à faire voir aux hommes, par de simples démonstrations de supénorite, qu il ny a de vraie grandeur que la puissance: il. voulaient que leur État eût en souveraineté di:. villes en Flandre, entre autres Lille qui était entre leurs ma.ns, et Tourna, qui n'y était pas encore. Ainsi, les Hollandais prétendaient retirer le fruit de la guerre, non seulement aux dépens de a France, mais encore aux dépens de l'Autriche pour laquelle ils combattaient, comme Venise avait autrefois augmenté son territoire des terres de tous ses voisins. L'esprit républicain est au fond aussi ambitieux que l'esprit m'onarchique.

ront Sîe^'L'sTà LUirUl'?.'' ''■"'"/'' ^' ""^' P'^""""" "^ '^ --'linique assc. en usage dans les armefs '" ^""'"' '»"%'"" ''''? '^^^

Il y parut bien quelques mois après; car, Jorsque ce fan-

eurent encore de nouveaux avantages, le duc de Marlborough, plus maître alors que sa souveraine "en Angleterre et

S ^r^e :'r?'".'^' ''r''^'' ^'-'^ ^- États-Géné::;

en i m, ce célèbre traité de la Barrière, par lequel ils reste

.urla France, auraient garnison dans vingt places de la Flandre aux dépens du pa^s, dans Huy, dan^ L^iège et dan B nn; et auraient en toute souveraineté la Haute-Gueldre II. seraient devenus en effet souverains des dix-sept pro: vinces des Pays-Bas, ils auraient dominé dans Lièg et dans Cologne G est ainsi qu'ils voulaient s'agrandir sur les ruine mêmes de leurs alliés. Ils nourrissaient déjà ces prot s Tle

I^eTa er^r;;"-: '"""''^ ^^^^^^^"^^"^ le présid^ent^Rou^llè pour essayer de traiter avec eux.

Ce négociateur vit d'abord dans Anvers deux maoistrats

queurf : Tji'r ^r '' ^^"^-^"--' ^- parlèrent en v m! queurs, et qui déployèrent, avec l'envoyé du plus fier des rois, toute la hauteur dont ils avaient été accablés en 67 On affecta ensuite de négocier quelque temps avec lui dans" un de ces villages que les généraux de Lo'uis Xiy i-^'e" nus autrefois à feu et à sang. Quand on l'eut joué as.e!Ton' emps, on lui déclara qu'il fallait que le roi de Fran;' forc^ï I roi son petit-fils à descendre du trône sans auc n dédom magement; que l'électeur de Bavière Francois-Mar^et son frère 1 électeur de Cologne demandassent 'grâce ou aue le sort des armes ferait les traités. ^

Les dépèches désespérantes du président Rouillé arrivaient coup sur coup au conseil, dans le temps de la plus dél

plus tunestes.L hiver de 1709 laissait des traces aflreusestrS^l^Tr ''^ '^"'^^' ''' *-"P- n'étaien p ^t

t™r;lrbh "''"*P"^°"^- ^^^ gé--ementse' les terreur, du pubhc augmentaient encore le mal

^otne'sorrllf f T^''' '" ^'-^"P^""' ^^ duc de Bour- ,ogne son fils, du chancelier de France Pontchartrain, du

duc de Deauvilliers, du marquis de Torcy, du secrétaire d'État de la guerre Chamillart et du contrôleur général Desmarets. Le duc de Beauvilliers fit une peinture si touchante de l'état où la France était réduite, que le duc de Bourgogne en versa des larmes, et tout le conseil y mêla les siennes. Le chancelier conclut à faire la paix à quelque prix que ce pût être. Les ministres de la guerre et des finances avouèrent qu'ils étaient sans ressources. « Une scène si triste, dit le marquis de Torcy, serait difficile à décrire, quand môme il serait permis de révéler le secret de ce qu'elle eut de plus touchant. » Ce secret n'était que celui des pleurs qui coulèrent.

Le marquis de Torcy, dans cette crise, proposa d'aller lui-même partager les outrages qu'on faisait au roi dans la personne du président Rouillé; mais comment pouvait-il espérer d'obtenir ce que les vainqueurs avaient déjà refusé? il ne devait s'attendre qu'à des conditions plus dures.

Les alliés commençaient déjà la campagne. Torcy va, sous un nom emprunté, jusque dans La Haye (22 mai 1709). Le grand pensionnaire Heinsius est bien étonné quand on lui annonce que celui qui est regardé chez les étrangers comme le principal ministre de France est dans son antichambre. Heinsius avait été autrefois envoyé en France par le roi Guillaume, pour y discuter ses droits sur la principauté d'Orange. Il s'était adressé à Louvois, secrétaire d'État ayant le département du Dauphiné, sur la frontière duquel Orange est située. Le ministre de Guillaume parla vivement, non seulement pour son maître, mais pour les réformés d'Orange. Croirait-on que Louvois lui répondit qu'i! le ferait mettre à la Bastille ? Un tel discours tenu à un sujet eût été odieux ; tenu à un ministre étranger, c'était un insolent outrage au droit des nations. On peut juger s'il avait laissé des impressions profondes dans le cœur du magistrat d'un peuple libre.

H y a peu d'exemples de tant d'orgueil suivi de tant d'humiliations. Le marquis de Torcy, suppliant dans La Haye, au nom de Louis XIV, s'adressa au prince Eugène et au duc de

Marlborough, après avoir perdu son temps avec Heinsius. Tous trois voulaient la continuation de la guerre. Le prince y trouvait sa grandeur et sa vengeance ; le duc, sa gloire et une fortune immense qu'il aimait également; le troisième, gouverné par les deux autres, se regardait comme un Spartiate qui abaissait un roi de Perse. Ils proposèrent non pas une paix, mais une trêve; et pendant cette trêve une satisfaction entière pour tous leurs alliés, et aucune pour les alliés du roi; à condition que le roi se joindrait à ses ennemis pour chasser d'Espagne son propre petit-fils dans l'espace de deux mois, et que pour sûreté il commencerait par céder à jamais dix villes aux Hollandais dans la Flandre, par rendre Strasbourg et Brisach et par renoncer à la souveraineté de l'Alsace. Louis XIV ne s'était pas attendu, quand il refusait autrefois un régiment au prince Eugène, quand Churchill n'était pas encore colonel en Angleterre, et qu'à peine le nom de Heinsius lui était connu, qu'un jour ces trois hommes lui imposeraient de pareilles lois. En vain Torcy voulut tenter Marlborough par l'offre de quatre millions : le duc, qui aimait autant la gloire que l'argent, et qui, par ses gains immenses produits par des victoires, était au-dessus de quatre millions, laissa au ministre de France la douleur d'une proposition honteuse et inutile. Torcy rapporta au roi les ordres de ses ennemis. Louis XIV fit alors ce qu'il n'avait jamais fait avec ses sujets. Il se justifia devant eux; il adressa aux gouverneurs des provinces, aux communautés des villes, une lettre circulaire, par laquelle, en rendant compte à ses peuples du fardeau qu'il était obhgé de leur faire encore soutenir, il excitait leur indignation, leur honneur, et même leur pitié. Les politiques dirent que Torcy n'était allé s'humilier à La Haye que pour mettre les ennemis dans leur tort, pour justifier Louis XIV aux yeux de l'Europe, et pour animer les Français par le ressentiment de l'outrage fait en sa personne à la nation; mais il n'y était allé réellement que pour demander la paix. On laissa même encore quelques jours le président Rouillé à La Haye pour tâcher d'obtenir des conditions moins accablantes : et pour toute réponse, les États

ordonnèrent à Rouillé de partir dans les vingt- quatre heures.

Louis XIV, à qui l'on rapporta des réponses si dures, dit en plein conseil : Puisqu'il faut faire la yiierre, j'aime mieux la faire à mes ennemis qu'à mes enfants. Il se prépara donc à tenter encore la fortune en Flandre. La famine, qui désolait les campagnes, fut une ressource pour la guerre. Ceux qui manquaient de pain se firent soldats. Beaucoup de terres restèrent en friche; mais on eut une armée. Le maréchal de Villars, qu'on avait envoyé commander, l'année précédente, en Savoie, quelques troupes dont il avait réveillé l'ardeur, et qui avait eu quelques petits succès, fut rappelé en Flandre comme celui en qui l'État mettait son espérance.

{Siècle de Louis XIV.)

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