PULTAVA
laille décisive de Pultava, entre les deux plus singuliers monarques qui fussent alors dans le monde : Charles XII, illustre par neuf années de victoires ; Pierre Alexiowitz par neuf années de peines, prises pour former des troupes égales aux troupes suédoises ; l'un glorieux d'avoir donné des États, l'autre d'avoir civilisé les siens ; Charles aimant les daneers et ne combattant que pour la gloire ; Alexiowitz ne fuyant point le péril, et ne faisant la guerre que pour ses intérêts ; le monarque suédois libéral par grandeur d'ame, le moscovite ne donnant jamais que par quelque vue; celui-là d'une sobriété et d'une continence sans exemple, d'un naturel magnanime, et qui .n'avait été barbare qu'une fois ; celui-ci n'ayant pas dépouillé la rudesse de son éducation et de son pays, aussi terrible à ses sujets qu'admirable aux étrangers, et trop adonné à des excès qui ont même abrégé ses jours. Charles avait le titre à." invincible, qu'un moment pouvait lui ôter; les nations avaient déjà donné à Pierre Alexiowitz le nom de grand, qu'une défaite ne pouvait lui faire perdre, parce qu'il ne le devait pas à des victoires.
Pour avoir une idée nette de cette bataille et'du lieu où elle fut donnée, il faut se figurer Pultava au nord, le camp du roi de Suède au sud, tirant un peu vers l'orient, son bagage derrière lui à environ un mille, et la rivière de Pultava au nord de la ville, coulant de l'orient à l'occident.
Le czar avait passé la rivière à une lieue de Pultava, du côté de l'occident, et commençait à former son camp.
A la pointe du jour, les Suédois parurent hors de leurs tranchées avec quatre canons defer pour toute artillerie : le reste fut laissé dans le camp avec environ trois mille hommes; quatre mille demeurèrent au bagage : de sorte que l'armée suédoise marcha aux ennemis forte d'environ vingt et un mille hommes, dont il y avait environ seize mille Suédois. Les généraux Rehnskold, Roos, Levenhaupt, Slipenbach, Hoorn, Sparre, Hamilton, le prince de Vurtenberg, parent du roi, et quelques autres dont la plupart avaient vu la bataille de Narva, faisaient tous souvenir les officiers subalternes de cette journée où huit mille Suédois avaient détruit une armée
de quatre-vingt mille Moscovites dans un camp retranché. Les officiers le disaient aux soldats ; tous s'encourageaient en marchant.
Le roi conduisait la marche, porté sur un brancard* à la tête de son infanterie. Une partie de la cavalerie s'avança par son ordre pour attaquer celle des ennemis ; la bataille commença par cet engagement à quatre heures et demie du matin : la cavalerie ennemie était à l'occident, à la droite du camp moscovite; le prince MenzikofT et le comte GoUovin l'avaient disposée par intervalles entre des redoutes garnies de canons. Le général Slipenbach, à la tète des Suédois, fondit sur cette cavalerie. Tous ceux qui ont servi dans le troupes suédoises savent qu'il était presque impossible de résister à la fureur de leur premier choc. Les escadrons moscovites furent rompus et enfoncés. Le czar accourut luimême pour les rallier; son chapeau fut percé d'une balle de mousquet; MenzikofT eut trois chevaux tués sous lui : les Suédois crièrent victoire.
Charles ne douta pas que la bataille ne fiU gagnée; il avait envoyé au milieu de la nuit le général Creutz avec cinq mille cavaliers ou dragons, qui devaient prendre les ennemis en flanc, tandis qu'il les attaquerait de front; mais son malheur voulut que Creutz s'égarât et ne parût point. Le czar, qui s'était cru perdu, eut le temps de rallier sa cavalerie. Il fondit à son tour sur celle du roi, qui, n'étant point soutenue par le détachement de Creutz, fut rompue à son tour; Slipenbach même fut fait prisonnier dans cet engagement. En même temps soixante et douze canons tiraient du camp sur la cavalerie suédoise, et l'infanterie russienne, débouchant de ses lignes, venait attaquer celle de Charles.
Le czar détacha alors le prince MenzikofT pour aller se poster entre Pultava et les Suédois : le prince Menzikoff exécuta avec habileté et avec promptitude l'ordre de son maître : non seulement il coupa la communication entre l'armée suédoise et les troupes restées au camp devant Pultava,
1. Le ±1 juin il avait eu l'os du talon fracassé par une balle.