‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 57 sur 207 · PU LIA VA 1S · texte numérisé non relu

PU LIA VA 1S

Le roi, fuyant ^ et poursuivi, eut son cheval tué sous lui , le colonel Gierta, blessé et perdant tout son sang, lui donna le sien. Ainsi on remit deux fois à cheval, dans sa fuite, ce conquérant qui n'avait pu y monter pendant la bataille.

Cette retraite étonnante était beaucoup dans un si grand malheur; mais il fallait fuir plus loin : on trouva dans le bagage le carrosse du comte Piper, car le roi n'en eut jamais depuis qu'il sortit de Stockholm. On le mit dans cette voiture, et l'on prit avec précipitation la route du Borysthène. Le roi qui, depuis le moment où on l'avait mis à cheval jusqu'à son arrivée au bagage, n'avait pas dit un seul mot, demanda alors ce qu'était devenu le comte Piper. « Il est pris avec toute la chancellerie, lui répondit-on. — Et le général Rehnskold, et le duc de Vurtenberg? ajouta-t-il. — Ils sont aussi prisonniers, lui dit Poniatowski. — Prisonniers chez, des Russes I reprit Charles en haussant les épaules ; allons donc, allons plutôt chez les Turcs. » On ne remarquait pourtant point d'abattement sur son visage, et quiconque l'eût vu alors, et eût ignoré son état, n'eût point soupçonné qu'il était vaincu et blessé.

Pendant qu'il s'éloignait, les Russes saisirent son artillerie dans le camp devant Pultava, son bagage, sa caisse militaire, où ils trouvèrent six millions en espèces, dépouilles des Polonais et des Saxons. Près de neuf mille hommes. Suédois ou Cosaques, furent tués dans la bataille ; environ six mille furent pris. Il restait encore environ seize mille hommes, tant Suédois et Polonais que Cosaques , qui fuyaient vers le Borysthène, sous la conduite du général Levenhaupt. Il marcha d'un côté avec ses troupes fugitives ; le roi alla par un autre chemin avec quelques cavaliers. Le carrosse où il était rompit dans la marche ; on le remit à cheval. Pour comble de disgr.àce, il s'égara pendant la nuit dans un' bois ; là, son courage ne pouvant plus suppléer à ses forces épuisées, les douleurs de sa blessure devenues plus insupportables par la

1. " Le roi. fuyant. » Lord Byron a placé ce paragraphe en tête de son poème de Mazeppa, ainsi que le passage qu'on lit plus bas, depuis : « Le roi alla par un autre chemin », jusqu'à : " ... le cherchaient de tous côtés. »

fatigue, son cheval étant tombé de lassitude, il se coucha quelques heures au pied d'un arbre, en danger d'être surpris à tout moment par les vainqueurs qui le cherchaient de tous côtés.

Enfin la nuit du 9 au 10 juillet il se trouva vis-à-vis le Borysthène. Levenhaupt venait d'arriver avec les débris de l'armée. Les Suédois revirent, avec une joie mêlée de douleur, leur roi qu'ils croyaient mort. L'ennemi approchait; on n'avait ni pont pour passer le fleuve, ni temps pour en faire, ni poudre pour se défendre, ni provision pour empêcher de mourir de faim une armée qui n'avait mangé depuis deux jours. Cependant les restes de cette armée étaient des Suédois, et ce roi vaincu était Charles XIL Presque tous les officiers croyaient qu'on attendrait là de pied ferme les Russes, et qu'on périrait ou qu'on vaincrait sur le bord du Rorysthène. Charles eût pris sans doute cette résolution s'il n'eût été accablé de faiblesse. Sa plaie suppurait, il avait la fièvre ; et on a remarqué que la plupart des hommes les plus intrépides perdent dans la fièvre de la suppuration cet instinct de valeur qui, comme les autres vertus, demande une tête libre. Charles n'était plus lui-même : c'est ce qu'on m'a assuré, et ce qui est le plus vraisemblable. On l'entraîna comme un malade qui ne se connaît plus.

[Histoire de Charles XII.)

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