‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 77 sur 207 · La représentation d'Athalie eut lieu le 3 mars · texte numérisé non relu

La représentation d'Athalie eut lieu le 3 mars

rue Saiiit-Denis jugent les campagnes des maréchaux de Turenne et de Saxe.

Je n'ai ici en vue que les réflexions sensées et patriotiques de plusieurs seigneurs considérables, soit français, soit étrangers : ils ont trouvé Joad beaucoup plus condamnable que ne l'était Grégoire A^II quand il eut l'audace de déposer son empereur Henri IV, de le persécuter jusqu'à la mort, et de lui faire refuser la sépulture.

Je crois rendre service à la littérature, aux mœurs, aux lois, en rapportant ici la conversation que j'eus dans Paris avec milord Cornsbury, au sujet d'une représentation cVAlhalie.

« Je ne puis aimer, disait ce digne pair d'Angleterre, le pontife Joad : comment! conspirer contre sa reine à laquelle il a fait serment d'obéissance! la trahir par le plus lâche des mensonges, en lui disant qu'il y a de l'or dans sa sacristie, et qu'il lui donnera cet or! la faire ensuite égorger par des prêtres à la Porte-aux-Chevaux, sans forme de procès ! une reine ! une femme ! quelle horreur ! Encore si Joad avait quelque prétexte pour commettre cette action abominable! mais il n'en a aucun. Athalie est une grand'mère de près de cent ans; le jeune Joas est son petit-fils, son unique héritier; elle n'a plus de parents; son intérêt est de l'élever et de lui laisser la couronne; elle déclare elle-même qu'elle n'a pas d'autre intention. C'est une absurdité insupportable de supposer qu'elle veuille élever Joas chez elle pour s'en défaire; c'est pourtant sur cette absurdité que le fanatique Joad assassine sa reine.

« Je l'appelle hardiment fanatique, puisqu'il parle ainsi à sa femme (à cette femme assez inutile dans la pièce), lorsqu'il la trouve avec un prêtre qui n'est pas de sa communion :

Ouoii fille de David, vous parlez à ce traître! Vous souffrez qu'il vous parle, et vous ne craignez pas Que, du fond de l'abîme eutr'ouvert sous ses pas, 11 uc sorte à l'iustaut des feux qui vous embrasent. Ou qu'eu tombant sur lui ces murs ne vous écrasent!

-' Je fus très content du parterre qui riait de ces vers, e( non moins content de l'acteur qui les supprima dans la re-

présentation suivante. Je me sentais une horreur inexprimable pour ce Joad; je m'intéressais vîVeraent à Athalie; je disais d'après vous-même :

Je pleure, hélas! de la pauvre Athalie, Si méchamment mise à mort par Joad.

« Car pourquoi ce grand prêtre conspire-t-il très imprudemment contre la reine? pourquoi la trahit-il? pourquoi Tégorge-t-il ? C'est apparemment pour régner lui-même sous le nom du petit Joas; car quel autre que lui pourrait avoir la régence sous un roi enfant dont il est le maître?

(( Ce n'est pas tout; il veut qu'on extermine ses concitoyens, qu'on se baigne dans leur sang sans horreur; il dit à ses prêtres :

Frappez et Tj-riens et même Israélites. -

« Quel est le prétexte de cette boucherie ? c'est que les uns adorent Dieu sous le nom phénicien d'Adonai; les auti'es, sous le nom chaldéen de Baal ou Bel. En bonne foi, est-ce là une raison pour massacrer ses concitoyens, ses parents, comme il l'ordonne? Quoi! parce que Racine est janséniste, il veut qu'on fasse une ■Saint-Barthélémy des hérétiques?

« 11 est d'autant plus permis d'avoir en exécration l'assassinat et les fureurs de Joad, que les livres juifs, que toute la terre sait être inspirés de Dieu, ne lui donnent aucun éloge. J'ai vu plusieurs de mes compatriotes qui regardent du même œil Joad et Cromwell : ils disent que l'un et l'autre se servent de la religion pour faire mourir leurs monarques. J'ai vu même des gens difficiles qui disaient que le prêtre Joad n'avait pas plus de droit d'assassiner Athalie que votre jacobin Clément n'en avait d'assassiner Henri III.

« On n'a jamais joué Athalie chez nous; je mïmagine que c'est parce qu'on y déteste un prêtre qui assassine sa reine sans la sanction d'un acte passé en parlement.

■" — C'est peut-être, lui répondis-je, parce qu on ne tue qu'une seule reine dans cette pièce; il en faut des douzaines aux Anglais, avec autant de spectres.

« — Non, croyez-moi, me répliqua-t-il, si on ne joue point Athalie à Londres, c'est qu'il n'y a point assez d'action pour nous; c'est que tout s'y passe en longs discours; c'est que les quatre premiers actes entiers sont des prépai'atifs ; c'est que Josabet et Mathan sont des personnages peu agissants; c'est que le grand mérite de cet ouvrage consiste dans l'extrême simplicité et dans l'élégance noble du style. La simplicité n'est point du tout un mérite sur notre théâtre; nous voulons bien plus de fracas, d'intrigue, d'action et d'événements variés. Les autres nations nous blâment; mais sontelles en droit de vouloir nous empêcher d'avoir du plaisir à notre manière? En fait de goût, comme de gouvernement, chacun doit être le maître chez soi. Pour la beauté de la versification, elle ne se peut jamais traduire. Enfin le jeune Éliacin, en long habit de lin, et le petit Zacharie, tous deux présentant le sel au grand prêtre, ne feraient aucun effet sur les têtes de mes compatriotes, qui veulent être profondément occupées et fortement remuées.

« Personne ne court véritablement le moindre danger dans cette pièce, jusqu'au moment où la trahison du grand prêtre éclate : car assurément on ne craint point qu'Athalie fasse tuer le petit Joas; elle n'en a nulle envie, elle veut l'élever comme son propre fils. Il faut avouer que le grand prêtre, par ses manœuvres et par sa férocité, fait tout ce qu'il peut pour perdre cet enfant qu'il veut conserver; car en attirant la reine dans le temple sous prétexte de lui donner de l'argent, en préparant cet assassinat, pouvait-il s'assurer que le petit Joas ne serait pas égorgé dans le tumulte?

« En un mot, ce qui peut être bon pour une nation peut être fort insipide pour une autre. On a voulu en vain me faire admirer la réponse que Joas fait à la reine quand elle lui dit :

J'ai mon dieu que je sers; vous servirez le vôtre : Ce sont deux puissants dieux.

u Le petit Juif lui répond :

11 faut craindre le mieu ; Lui seul est Dieu, madame, et le votre n'est rien.

« Qui ne voit que l'enfant aurait répondu de même s'il avait été élevé dans le culte de Baal par Matlian ? Cette réponse ne signifie autre chose sinon: « J'ai raison, et vous avez tort, car ma nourrice me Ta dit. »

« Enfin, monsieur, j'admire avec vous l'art et les vers de Racine dans Athalie, et je trouve avec vous que le fanatique Joad est d'un très dangereux exemple.

(c — Je ne veux point, lui répliquai-je, condamner le goût de vos Anglais ; chaque peuple a son caractère : ce n'est point pour le roi Guillaume que Racine fit son Athalie ; c'est pour M™*' de Maintenon et pour les Français. Peut-être vos Anglais n'auraient point été touchés du péril imaginaire du petit Joas : ils raisonnent, mais les Français sentent : il faut plaire à sa nation ; et quiconque n'a point avec le temps de réputation chez soi, n'en a jamais ailleurs. Racine prévit bien l'effet que sa pièce devait faire sur notre théâtre ; il conçut que les spectateurs croiraient en effet que la vie de lenfant est menacée, quoiqu'elle ne le soit point du tout. 11 sentit qu'il ferait illusion par le prestige de son art admirable ; que la présence de cet enfant et les discours touchants de Joad, qui lui sert de père, arracheraient des larmes.

« J'avoue qu'il n'est pas possible qu'une femme d'environ cent ans veuille égorger son petit-fils, son unique héritier ; je sais qu'elle a un intérêt pressant à l'élever auprès d'elle, qu'il doit lui servir de sauvegarde contre ses ennemis, que la vie de cet enfant doit être son plus cher objet après la sienne propre ; mais l'auteur a l'adresse de ne pas présenter cette vérité aux yeux ; il la déguise ; il inspire de l'horreur pour Athalie, qu'il représente comme ayant égorgé tous ses petits-fils, quoique ce massacre ne soit nullement vraisemblable. Il suppose que Joas a échappé au carnage ; dès lors le spectateur est alarmé et attendri. Un vrai poète, tel que Racine, est, si je l'ose dire, comme un dieu qui tient les cœurs des hommes dans sa main. Le potier qui donne k son gré des formes à l'argile n'est qu'une faible image du grand poète qui tourne comme il veut nos idées et nos passions. »

Tel fut à peu près l'enlrelien que j'eus autrefois avec milord Comsbury, l'un des meilleurs esprits qu'ait produits la Grande-Bretagne.

Athalie a d'ailleurs un avantage que rien ne peut compenser, celui d'être fondée sur une religion qui était alors la seule véritable, et qui n'a été, comme on sait, remplacée que par la nôtre. Les noms seuls d'Israël, de David, de Salomon, de Juda, de Benjamin, impriment sur cette tragédie je ne sais quelle horreur religieuse qui saisit un grand nombre de spectateurs. On rappelle dans la pièce tous les prodiges sacrés dont Dieu honora son peuple juif sous les descendants de David : Achab puni ; les chiens qui lèchent son sang, suivant la prédiction d'Élie, et suivant le psaume Lxvn : K Les chiens lécheront leur sang... »

Élie annonce qu'il ne pleuvra de trois ans ; il prouve à quatre cent cinquante prophètes du roi Achab qu'ils sont de faux prophètes, en faisant consommer son holocauste d'un bœuf par le feu du ciel; et il fait égorger les quatre cent cinquante prophètes qui n'ont pu opérer un pareil miracle : tous ces grands signes de la puissance divine sont retracés pompeusement dans la tragédie d' Athalie dus la première scène. Le pontife Joad lui-même prophétise et déclare que l'or sera changé en plomb. Tout le sublime de l'histoire juive est répandu dans la pièce, depuis le premier vers jusqu'au dernier.

{Discours sur la tragédie. Les Guèbrcs.)

Page 1