‹ ExtraitsChapitre 11 sur 285 · VISITE AU GENERAL WASHINGTON · texte numérisé non relu

VISITE AU GENERAL WASHINGTON

Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le grand Washington n'y était pas. Je fus obligé de l'attendre une quinzaine de jours; il revint. Je le vis passer dans une voiture qu'emportaient avec rapidité quatre chevaux fringants, conduits à grandes guides. Washington, d'après mes idées d'alors, était nécessairement Cincinnatus- : Cincin-

1. Un compagnon de traversée de Chateaubriand, l'abbé de Mondésir, a rai-unté, un demi-siècle plus tard, à sa manière, cet accident, dans une sorte de relation que j'aie puldiée au complet dans mes Nouvelles Éludes sur Chateaubriand {Hachetle, 1912). Voici cette version :

(( Le chevalier, je dirais presque le Don Quichotte, qui aimait à faire des L'Ssais souvent téméraires, voulut prendre un bain de mer dans l'océan même. Les matelots eurent beau lui demander s'il en avait déjà pris, et sur sa réponse que non, cherchèrent à le détourner d'une fantaisie dangereuse : il fallut lui céder. On nous fit descendre tous, prêtres et lévites, dans les iliambres. Le baigneur se mit tout nu, on lui passa des sangles et des cordages sous les aisselles, et il fut ainsi descendu sur le sol humide. A peine ses pieds y eurent-ils porté, que le héros s'évanouit, et qu'il fallut se hâter de le hisser à bord, crainte aussi qu'un requin ne le coupât en deux. Revenu à lui sur le tiUac, il se mit à dire : a Eh bien! je sais maintenant à quoi m'en tenir. »

2. Était nécessairement Cincinnatus : devait avoir toute la simplicité ili' Cincinnatus, ce Romain qui fut consul, puis dictateur, et se démit de la dictature pour retourner à sa charrue (458 av. J-C).

4 CllATEAlBHIAND.

nalus en carrosse dérangeait un ijcu ma n'-publiqiie de l'an de Home 296. Le dictateur Washington pouvait-il être autre chose qu'un rustre piquant ses bœufs de Faiguillon, et tenant le manche de sa charrue! Quand j'allai porter ma lettre de recommandation k ce grand homme, je retrouvai la simplicité du vieux Romain.

Une petite maison dans le genre anglais, ressendilant aux maisons voisines, était le palais du président des États-Unis : point de garde, pas même de valets. Je frappai; une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général était chez lui; elle me répondit qu'il y était. Je répliquai que j'avais une lettre à lui remettre. La servante me demanda mon nom, difficile à jirononcer en anglais, et qu'elle ne put retenir. Elle me dit alors doucement : Walk in, si)\ « Entrez, monsieur »; et elle marcha devant moi dans un de ces étroits et longs corridors qui servent de vestibule aux maisons anglaises; elle m'introduisit dans un parloir, où elle me pria d'attendre le général.

Je n'étais pas ému. La grandeur de l'âme ou celle de la fortune ne m'imposent point : j'admire la première sans en être écrasé ; la seconde m'inspire plus de pitié ([ue de respect. Visage d'homme ne me troublera jamais.

Au bout de quelques minutes le général entra. C'était un homme d'une grande taille, d'un air calme et froid, plutôt que noble : il est ressemblant dans ses gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à la signature, qu'il lut tout haut avec exclamation : « Le colonel Armand! » C'était ainsi qu'il appelait et (ju'avait signé le marquis de la Rouerie'.

1. Charles-Armand Tuffin de la Rouarie ou de la Rouerie, gentilhomme breton, né en 17ôO, el l'un des premiers organisateurs de la chouannerie; mort en 1793. Il avait servi dans la guerre de l'indépendance d'Amérique, sous le nom de colonel Armand, et sa famille était liée avec celle de Chateaubriand.

VOY.VfIF. F.X VMKRIQIE. T.

Nous noii> assimos; jr lui expliquai, lunL bien que mal. le motif de mon voyao-e. Il me répondait par mo nosyllabes français ou anglais, et m'écoutait avec un >orle d'étonnement. Je m'en aperçus, et je lui dis avr un peu de vivacité : « Mais il est moins difficile de déco « vrir le passage du nord-ouest que de créer un peuj « comme vous l'avez fait. — WclL wcll. young man^ s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dî pour le jour suivant, et nous nous quittâmes.

Je fus exact au rendez-vous : nous n'étions que ciu' six convives. La conversation roula presque entièrei sur la Révolution française. Le général nous montrr clef de la Bastille : ces clefs de la Bastille étaient jouets assez niais qu'on se distribuait alors dans les de mondes. Si Washington avait vu, comme moi, dans le. ruisseaux de Paris, les vainqueurs de la Bastille^ il aurait eu moins de foi dans sa relique 2. Le sérieux et la force de la révolution n'étaient pas dans ces orgies sanglantes. Lors de la révocation de l'édit de Nantes, en 1685, la même populace du faubourg Saint-.\ntoine démolit le temi)le protestant k Charenton avec autant de zèle qu'elle dévasta l'église de Saint-Denis en 1793.

Je quittai mon hôte k dix heures du soir, et je ne l'ai jamais n vu; il partit le lendemain pour la campagne, et je continuai mon voyage.

Telle fut ma rencontre avec cet homme qui a aflVanchi loul un monde. Washin"-ton est descendu dans la tombe

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