JOURNAL SANS DATE
Le ciel est pur sur ma lète, Fonde limpide sous mon canot, qui fuit devant une légère brise. A ma gauche sont des collines taillées à pic et llanquées de rochers d'où pendent des convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de bignonias, de longues graminées, des plantes saxatiles- de toutes les couleurs; à ma droite régnent de vastes prairies. A mesure que le canot avance, s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de vue : tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes, tantôt des collines nues; ici c'est une forêt de cyprès, dont on aperçoit les portiques sombres, là c'est un bois léger d'érables, où le soleil se joue comme à travers une dentelle.
Liberté primitive, je le retrouve enfin! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-Puissant m'a créé, souverain
1. On a contesté, pour des raisons d'ailleurs plus spécieuses que solides, la réalité de cette visite à Washington. Mais on a retrouvé depuis, dans li's papiers de Washington, la lettre de recommandation de la Rouerie.
2. Qui poussent sur des rochers ou des terrains pierreux : saxitm, rocher.
VOYAGE KN AMKiaori-. 7
(le kl nature, porté triom})luint sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hynmes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre origine? Courez vous enferme)dans vos cités, allez vous souuiettre à vos petites lois; gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou tlévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses; moi, j'irai errant dans mes solitudes; pas un seul battement de mon cœur ne sera eouiprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre comuie la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui alhnna la tlajumc des soleils, et qui, d'un seul coup do sa main, fit rouler tous les mondes*....
Ti'ois heures. — Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces forêts aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la création, telle qu'elle sortit des mains de Dieu? Le jour, tombant d'en haut à travers un voile de feuillage, répand dans la profondeur du bois une demi-luuuère changeante et mobile, qui donne aux objets une gran<leur fantastique. Partout il faut franchir des arbres abattus, sur lesquels s'élèvent d'autres générations d'arbres. Je cherche en
1. Je laisse toutes ces choses de la jeunesse : on voudin bien les pardonner {Note de Chateaubriand, 1827).
Cette note semble bien indiquer que Ciiateaubriand n'a pas trop retouciié ces pages. Et s'il en est ainsi, on peut y voir, d'une part, combien à cette époque il était nourri de Konsseau, mais d'autre part combien son talent d'écrivain et de poète descriptif était déjà formé : aux descriptions encore un peu grêles et monochromes de Rousseau il a substitué déjà les descriptions opulentes et magnifiquement orchestrées qu'on admirera si justement chez lui. a Oh! moi, disait Bernardin de Saint-Pierre, je n'ai qu'un tout petit pinceau : M. de Chateaubriand, lui, a une brosse. »
s CllATKAlJîIilAM).
vain une issuo dans ces soliliidos; lronii»r par un jonr |plns vif, i'avanc' à Iravcrs les herbes, les orties, les mousses, les lianes, et l'épais Ininuis composé il(!s débris des végélaux ; mais je n'arrive ([u'à une ciairière formée par quelques ])ins tombés. Bicnlùl la lurèt redevient plus sombre; l'œil n'aperçoit que des troncs de chênes et do noyers qui se succèdent les uns aux autres, et qui semblent se serrer en s'éloignant : l'idée de l'infini se ])résenle à moi....
Sept heures. — Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons canqjé. La réverbération de notre bûcher s'étend au loin; éclairé en dessous par la lueur scarlatine*, le feuillage paraît ensanglanté; les troncs des arbres les plus proches s'élèvent comme des colonnes de granit l'uuge, mais les plus distants, atteints à peine de la lumière, ressemblent, dans l'enfoncement du bois, à de pâles fantômes l'angés en cercle au bord d'une nuit profonde.
Minuit. — Le feu commence à s'éteindre, le cercle de .sa lunnère se rétrécit. J'écoute : un calme formidable pèse sur ces forêts; on dirait que des silences succèdent à des silences. Je cherche vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui décèle la vie. D'où vient ce soupir? D'un de mes conqjagnons : il se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis, donc lu souffres : voilà l'homme.