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LA VIE A COMBOURG

Le calme morne du ciiàtcau de (iombourg était augmenté par l'humeur taciturne et insociable de mon père.... Au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires de vent de l'édifice.... Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut de la tourelle de l'escalier qui communiquait de la cour intérieure aux diverses parties du château.... Mon père se levait à quatre heures du matin, hiver comme été : il venait dans la cour intérieure appeler et éveiller son valet de chambre à l'entrée de l'escalier de la tourelle. On lui apportait un peu de café à cinq heures; il travaillait ensuite dans son cabinet jusqu'à midi. Ma mère et ma sœur déjeunaient

1. Le croit-il, liien sincèrement? S'il l'a cru, ce dont il est permisse douter, comme il s'est trompé I Combourg est aussi immortel que la langue française.

2. Le père de Chateaubriand avait racheté Combourg en 1764. C'est en 1776, à l'âge de huit ans, que l'enfant fil connaissance avec le célèbre manoir.

3. Portier, et non Porcher, d'après les recherches récentes de M. l'abbé F.Duine.

cliacunc dans leur chambre, à huit licures du malin. Je n'avais aucune heure fixe, ni |»our me lever, ni jiour déjeuner; j'étais censé étudier jusqu'à midi : la plupart du temps je ne faisais rien.

A onze heures et demie, on sonnait le dincr que Ion servait à midi. La grand'sallc était à la lois salle à manger et salon : on dînait et l'on soupait à l'une de ses extrémités du côté de l'est; après le repas, on se venait placer à l'autre extrémité du côté de l'ouest, devant une énorme cheminée. La grand'salle était boisée, peinte en gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de François P' jusqu'à celui de Louis XIV; parmi ces portraits, on distinguait ceux de Gondé et de Turenne : un tableau, rejjrésenlant Hector tué par Achille sous les murs de Troie, était suspendu audessus de la cheminée.

Le dîner fait, on restait ensemblejusqu'à deuxheuies.... Mon père parti et ma mère en prière, Lucile s'enfermait dans sa chambre; je regagnais ma cellule, ou j'allais courir les champs.

A huit heures, la cloche annonçait le souper. Après le souper, dans les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de son fusil, tirait des chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures, on rentrait et l'on se couchait.

Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise' flambée; on mettait

1. Étoffe mêlée de soie et de coton, imitant celle que portaient les ambassadeurs de Siam envoyés à Louis XIV. — La siamoise flambée était le nom donné au chiné, qui imitait très bien la siamoise.

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(levaiil elle un guéridun avec une bougio. Je m'asseyais auprès du feu avec Lucile; les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père commençait alors une promenade, qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine* blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tète, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus; on l'entendait soulcment encore marcher dans les ténèbres; puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l'obscurité comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi, nous échangions quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salle; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en passant : « De quoi parliez-vous? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée (|ue du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du vent-.

Dix heures sonnaient à l'horloge du château; mon père s'arrêtait; le même ressort qui avait soulevé le marteau de l'horloge semblait avoir suspendu ses pas. 11 tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait.

1. Étoffe de laine croisée dont le poil est tiré au dehors de manière à former de petits grains.

2. Ce qui me frappe dans ses pages admirables, c'en est, si je puis ainsi parler, la portée symbolique. Ce que Chateaubriand nous dépeint ici — avec quelle vigueur, et en quels traits ineffaçables! — c'est bien sa propre vie de Combourg. Mais, en même temps, et par je ne sais quel sortilège, que de « vies de château » sous l'ancien régime, dans nos vieilles provinces

rançaises, n'évoque-t-il pas sous nos yeux!

CHATEAUKRIWh. 21

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son Ihunbeaii à la main, ni s'avaneail vers sa cliamlji'o ;i coucher, dépendante de la petite tour de l'est. Liicile e| moi, nous nous tenions sur son passage; nous l'embrassions, en lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vpr? nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre, continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous entendions les portes se refermer sur lui.

Le talisman était brisé : ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par un débordement de paroles : si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher.

Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de chambre, et je reconduisais ma mère et ma sœur ;i leur appartement. Avant de me retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées, derrière les portes, A"isiter les escaliers, les passages et les corridors voisins. Toutes les traditions du château, voleurs et spectres, leur revenaient en mémoire. Les gens étaieni persuadés qu'un certain comte de Combourg, k jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle; sa jambe de bois se promenail aussi quelquefois seule avec un chat noir.

Ces récits occupaient tout le temps du coucher do ma mère et de ma sœur; elles se mettaient au lit mourantes de peur; je me relirais au haut de ma tourelle; la cuisinière rentrait 'dans la grosse tour, et les domestiques descendaient dans leur souterrain.

La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intérieure; le jour, j'avais en perspective les créneau.x de la courtine opposée, où végétaient des scolopendres et croissait un prunier sauvage. Quelques martinets, qui, durant l'été, s'enfonçaient en criant dans les trous des

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