‹ Extraits. Publié avec une introd. et des notesChapitre 111 sur 196 · Cette constatation dissimule · texte numérisé non relu

Cette constatation dissimule

mal un véritable appel à la discorde.

3. Les deux Conseils, le Vingtcinq et le Deux cents, se recrutent par cooptation mutuelle.

teur des lois qui le gênent, il s'en fait une arme offensive et défensive, qui le rend redoutable, respectable, sacré pour tous ceux qu'il veut outrager. C'est au nom même de la loi qu'il peut la transgresser impunément. Il peut atlacpier la constitution en feignant de la défendre; il peut punir comme un rebelle quiconque ose la défendre en ellet'. Toutes les entreprises de ce corps lui deviennent faciles ; il ne laisse à personne le droit de les arrêter ni d'en conii;Mtre : il peut agir, différer, suspendre; il peut séduire, effrayer, punir ceux qui lui résistent; et s'il daigne employer pour cela des prétextes, c'est plus par bienséance que par nécessité. Il a donc la volonté d'étendre sa puissance, et le moyen de parvenir à tout ce qu'il veut. Tel est l'état relatif du petit Conseil et de la bourgeoisie de Genève. Lequel de ces deux corps doit avoir le pouvoir négatif pour arrêter les entreprises de l'autre? L'auteur des Lettres ;issiire (jne c'est le premier.

Dans la plupart des États, les troubles internes vienneu' d'une popidace abrutie et stupide, écbauflée d'abord pai «l'insupportablos vexations, puis ameutée en secret par des brouillons adroits, revêtus de quelque autorité qu'ils veulent étj^iidre. Mais est-il rien de plus faux (pi'une pareille i(lé«» a|tj)li(juée à la bourgeoisie ûo G»Miéve, à sa partie au moins (|ui fait face à la puissance pour le maintien des lois? Dans tous les temps, cette partie a toujours été l'ordre moyen entre les riches et les pauvres, entre les chefs de l'État et la populace. Cet ordre, composé d'hommes à peu \)U'M égaux en fortune, en étal, ou huuiéres, n'est ni assez élevé pour avoir des prétentions, ni assez bas pour n'avoir rien à perdre. Leur grand intérêt, leur intérêt conununest (lue les lois soient observées, les magistrats respectés, que

1. H fait allusion à lui-même. | 2. Voy. p. 233, note 1. J.-J. RocssKAL. — Extraits. 25

la coiistilution se soutienne, et que l'État soit Iranquillec Personne dans cet ordre ne jouit à nul égard d'une telle supériorité sur les autres, qu'il puisse les mettre en jeu pour son intérêt particulier. C'est la plus saine partie de la république, la seule qu'on soit assuré ne pouvoir, dans sa conduite, se proposer d'autre objet que le bien de tous. Aussi voit-on toujours dans leurs démarches communes une décence, une modestie S une fermeté respectueuse, une certaine gravité d'hommes qui se sentent dans leur droit et qui se tiennent dans leur devoir. Voyez, au contraire, de quoi l'autre partie s'étaye : de gens qui nagent dans l'opulence, et du peuple le plus abject. Est-ce dans ces deux extrêmes, l'un fait pour acheter, l'autre pour se vendre, qu'on doit chercher l'amour de la justice et des lois? C'est par eux toujours que l'État dégénère : le riche tient la loi dans sa bourse, et le pauvre aime mieux du pain que la liberté. Il suffit de comparer ces deux partis pour juger lequel doit porter aux lois la première atteinte. Et cherchez en effet dans votre histoire si tous les complots ne sont pas toujours venus du côté de la magistrature, et si jamais les citoyens ont eu recours à la force que lorsqu'il l'a fallu pour s'en garantir.

On raille sans doute, quand, sur les conséquences du droit que réclament vos concitoyens, on vous représente l'État en proie à la brigue, à la séduction, au premier venu. Ce droit négatif que veut avoir le Conseil fut inconnu jusqu'ici^ : quels maux en est-il arrivé? Il en fût arrivé d'affreux, s'il eût voulu s'y tenir quand la bourgeoisie a fait valoir le sien. Rétorquez l'argument qu'on tire de deux conts ans de prospérité; que peut-on répondre? Ce gou- V(>rnenient, direz-vous, établi par le temps, soutenu par

1. Modération (latin morfcsim.) l t. Jusqu'à la médiation de 1758.

LETTRES ECRITES DE LA MONTAGNE. 'lôO

tant de titres, autorisé par un si long usage, consacré par ses succès, et où le droit négatif des Conseils fut toujours ignoré, ne vaut-il pas bien cet autre gouvernement arbitraire dont nous ne connaissons encore ni les propriétés, ni ses rapports avec notre bonheur, et où la raison ne peut' nous montrer que le comble de notre misère?

Supposer tous les abus dans le parti qu'on attaque, et non supposer aucun dans le sien, est un sophisme bien L;rossier et bien ordinaire, dont tout homme sensé doit se u;iranlir. H faut supposer des abus de part et d'autre, parce • |u*il s'en glisse partout; mais ce n'est pas à dire qu'il y ait égalité dans leurs conséquences. Tout abus est un mal, souvent inévitable, pour lequel on ne doit pas proscrire ce (|ui est bon en soi. Mais comparez, et vous trouverez, d'un coté, des maux sûrs, des maux terribles, sans bornes et iiis tin; de l'autre, l'abus même difficile, qui, s'il estgrand, lia passager, et tel que, quand il a lieu, il porte toujours avec lui son remède. Car, encore une fois, il n'y a de liberté possible que dans l'observation des lois ou de la volonté ut'uérale; et il n'est pas plus dans la volonté générale de iniire à tous, que dans la volonté particulière de nnire à -oi-nième*. Mais supposons cet abus de la liberté aussi nahuel que l'abus de la puissance; il y aura toujours cette (litrérence entre l'un et l'autre, que l'abus de la liberté li)urne au préjudice du peuple qui en abuse, et, le punissant de son propre tort, le force à en chercher le remède : ainsi, de ce côté, le mal n'est jamais (ju'une crise, il ne pt-'ut faire un État permanent; au lieu que l'abus de la puissance, ne tournant point au préjudice du puissant, mais du iaible, est, par sa nature, sans mesure, sans frein, sans limites; il ne Unit que par la destruction de celui qui seul

l.O'esl l'un th'S lliéorèine!» fondamenlaux du Cunlvat tucial.

en ressent le mal. Disons donc qu'il faut que le gouvernement appartienne au petit nombre, l'inspection sur le gouvernement à la généralité; et que si de part ou d'autre l'abus est inévitable, il vaut encore mieux qu'un peuple soit malheureux par sa faute qu'opprimé sous la main d'auli'ui.

Le premier et le plus grand intérêt public est toujours la justice. Tous veulent que les conditions soient égales pour tous, et la jusiice n'est que cette égalité. Le citoyen ne veut que les lois et que l'observation des lois. Chaque particulier dans le peuple sait bien que, s'il y a des exceptions, elles ne seront pas en sa faveur. Ainsi tous craignent les exceptions; et qui craint les exceptions aime la loi. Chez les chefs, c'est tout autre chose : leur état même est un état do préférence; et ils cherchent des préférences partout^ S'ils veulent des lois, ce n'est pas pour leur obéir, c'est pour en être les arbitres. Ils veulent des lois pour se mettre à leur place et pour se faire craindre en leur nom. Tout les favorise dans ce projet : ils se servent des droits qu'ils ont pour usurper sans risque ceux qu'ils n'ont pas. Comme ils parlent toujours au nom de la loi, même en la violant, quiconque ose la défendre contre eux est un séditieux, un rebelle; il doit périr : et pour eux, toujours sûrs de l'impunité dans leurs entreprises, le pis qui leur arrive est de ne pas réussir. S'ils ont besoin d'appui, partout ils en trouvent. C'est une ligue naturelle que celle des forts; et

1. La justice dans le peuple est une vertu d'État; la violence et la tyrannie sont de même dans les <;hefs des vices d'Élat. Si nous étions à leurs places, nous autres particuliers, nous deviendrions comme eux violents, usurpateurs, iniques. Quand des magistrats viennent donc nous prêcher leur intégrité, leur modé-

ration, leur justice, ils nous trompent, s'ils veulent obtenir ainsi la confiance que nour, ne leur devons pas : non qu'ils ne puissent avoir personnellement ces verlus dont ils se vantent; mais alors ils font une exception, et ce n'est pasaux exceptions que la loi doit avoir égard.

(Note de Rousseau.)

LETTRES tCRlTES DE LA MONTAGNE. 241

qui fait la faiblesse des faibles est de ne pouvoir se liguer ainsi. Tel est le destin du peuple, d'avoir toujours au dedans et au dehors ses parties pour juges. Heureux quand il en |M'ut trouver d'assez équitables pour le protéger contre leurs propres maximes, contre ce sentiment si gravé dans le cœur humain, d'aimer et favoriser les intérêts semblables aux nôtres ! Vous avez eu cet avantage une fois, et ce fut contre toute attente. Quand la médiation fut acceptée, on vous crut écrasés; mais vous eûtes des défenseurs éclairés et fermes, des médiateurs intègres et généreux : la justice . t la vérité triomphèrent*. Puissiez-vous être heureux deux fois! vous aurez joui d'un bonheur bien rare, et dont vos oppresseurs ne paraissent guère alarmés.

Après vous avoir étalé tous les maux imaginaires d'undroit aussi ancien que votre constitution, et qui jamais n'a produit aucun mal, on pallie, on nie ceux du droit nouveau qu'on usurpe, et qui se font sentir dès aujourd'hui. Forcé d'avouer que le gouvernement peut abuser du droit négatif jusqu'à la plus intolérable tyrannie, on affirme que ce qui arrive n'arrivera pas, et l'on change en possibilité sans vraisemblance ce qui se passe aujourd'hui sous vos yeux. Personne, ose-t-on dire, ne dira que le gouvernement ne soit équitable et doux ; et remarquez que cela se dit en réponse à des représentations où l'on se plaint des injustices et des violences du gouvernement. C'est là vraiment ce qu'on peut appeler du beau style; c'est l'éloquence de Périclès, qui, renversé par Thucydide à la lutte*, prouvait aux spectateurs que c'était lui qui l'avait terrassé.

1. C»' ci>ni|iliinent s'adresse spécialement à la France, dont Rousseau cherche à se ménager toul au moins la neutralité bieuveillantu, en dépit de l'arrôt du Parlement.

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