I. Voy. Inlroil., p. xliii
de ce fracas, plus llalteur à mon oreille que celui de la rue Saint-Martin.
L'élévation des montagnes qui forment le vallon n'est pas excessive , mais le vallon même est montagne, étant fort élevé au-dessus du lac; et le lac, ainsi que le sol de toute la Suisse, est encore extrêmement élevé sur les pays de plaines, élevés à leur tour au-dessus du niveau de la mer. On peut juger sensiblement de la pente totale par le long et rapide cours des rivières, qui, des montagnes de Suisse, vont se rendre, les unes dans la Méditerranée et les autres dans TOcéan. Ainsi, quoique la Reuss traversant le vallon soit sujette à de fréquents débordements , qui font des bords de son lit une espèce de marais, on n'y sent point le marécage, l'air n'y est point humide et malsain, la vivacité qu'il tire de son élévation l'empêchant de rester longtemps chargé de vapeurs grossières; les brouillards, assez fréquents les matins cèdent pour l'ordinaire à l'action du soleil à mesure qu'il s'élève.
Comme entre les montagnes et les vallées la vue est toujours réciproque, celle dont je jouis ici dans un fond n'est pas moins vaste que celle que j'avais sur les hauteurs de Montmorency, mais elle est d'un autre genre; elle ne flatte pas, elle frappe, elle est plus sauvage que riante: l'art n'y étale pas ses beautés , mais la majesté de la nature en impose; et, quoique le parc de Versailles soit plus grand que ce vallon, il ne paraîtrait qu'un colilichet en sortant d'ici. Au premier coup d'oeil, le spectacle, tout grand qu'il est, semble un peu nu; on voit très peu d'arbres dans la vallée; ils y viennent mal, et ne donnent presque aucun fruit; l'escarpement des montagnes, étant très rapide, montre en divers endroits le gris des rochers ; le noir des sapins coupe ce gris d'une nuance qui n'est pas riante, et ces sapins si grands, si beaux quand on est dessous, ne
paraissant au loin que. des arbrisseaux, ne promettent ni l'asile ni l'ombre qu'ils donnent : le fond du vallon, presque au niveau de la rivière , semble n'ollrir à ses deux bords (|u'un larj^o marais où l'on ne saurait marcher; la réverbération des rochers n'annonce pas, dans un lieu sans :iibres, une promenade bien Iraîche quand le soleil luit; ilôt qu'il se couche, il laisse à peine un crépuscule, et la hauteur des monts, interceptant toute la lumière, fait passer presque à l'instant du jour à la nuit.
Mais, si la première inqu-ession de tout cela n'est pas ,ii;réable, elle change insensiblement par un examen plus li'taillé; et, dans un pays où l'on croyait avoir tout vu du premi<'r coup d'œil, on se trouve avec surprise environné tl'objets cha<pie jour plus intéressants. Si la promenade de la vallée est un peu uniforme, elle est en revanche extrêmement commode; tout y (;sl du niveau le plus parfait, les rhenuns y sont unis connue des allées de jardin, les bords (le la rivière offrent par jjlaces de larges pelouses d'un plus beau vert (|ue les gazons du Palais-Royal, et l'on s'y promène avec délices le long de cette belle eau, (jui dans le vallon prend un cours paisible en (juittant ses cailloux et ses rochers, (ju'elle retrouve au sortir du Val-<le-Travers. On a proposé de planter ses bords de saules et de peuphers, pour donner, durant la chaleur du jour, de l'ombre au bétail désolé |>ar les mouches. Si jamais ce projet s'exécute, les bords de la Heuss deviendront aussi charmants (|ue ceux du Lignon ', et il ne leur manquera plus que des Astrées, des Silvandres, et un d'Urfé,
Comme la direction du vallon coupe oUiquement le cours ilu soleil, la hauteur des monts jette toujours d«' l'ombre par (piehpn; côté sur la plaine; de sorte qu'en dirigeant ses
1 Uiviére du Korez jm-s de laquelle dTrfii ;i placé la scèue île VAstrée.
promenades, et choisissant ses heures, on peut aisément faire à l'abri du soleil tout le tour du vallon. D'ailleurs, ces mêmes montagnes, interceptant ses rayons, font qu'il se lève tard et se couche de bonne heure, en sorte qu'on n'en est pas longtemps brûlé. Nous avons presque ici la clef de l'énigme du ciel de trois aunes * , et il est certain que les maisons qui sont près de la source de la Reuss n'ont pas trois heures de soleil, même en été.
Lorsqu'on quitte le bas du vallon pour se promener à mi-côte , comme nous fîmes une fois , monsieur le maréchal, le long des Champeaux, du côté d'Andilly -, on n'a pas une promenade aussi commode ; mais cet agrément est bien compensé par la variété des sites et des points de vue, par les découvertes que l'on fait sans cesse autour de soi, par les jolis réduits qu'on trouve dans les gorges des montagnes, où le cours des torrents qui descendent dans la vallée, les hêtres qui les ombragent, les coteaux qui les entourent, offrent des asiles verdoyants et frais quand on Suffoque à découvert. Ces réduits, ces petits vallons, ne s'aperçoivent pas tant qu'on regarde au loin les montagnes, et cela joint à l'agrément du lieu celui de la surprise lorsqu'on vient tout d'un coup à les découvrir. Combien de fois je me suis figuré, vous suivant à la promenade et tournant autour d'un rocher aride, vous voir surpris et charmé de retrouver des bosquets pour les dryades, où vous n'auriez cru trouver que des antres et des ours!...
On peut vivre ici, puisqu'il y a des habitants. On y trouve même les principales commodités de la vie, quoique un peu moins facilement qu'en France. Les denrées y sont chères.
1. Allusion à ces vers des Bucoliques : Die quilnis in terris^ et eris mihi magnus Apollo, || Très pateat cœli spatium non amplius
nkios. Ecl. III, V. 100. C'est une énigme proposée par l'un des deux bergers de l'Églogue.