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JUGEMENT SUR L\ « PAIX PERPÉTUELLE

miner plutôt par l'habitude de commander que par le pouvoir de se faire obéir. En effet, la révolte des Pays-Bas, les armements contre l'Angleterre, les guerres civiles de France, avaient épuisé les forces d'Espagne et les trésors des Indes; la maison d'Autriche, partagée en deux branches, n'agissait plus avec le même concert; et, quoique l'empereur s'efforçât de maintenir ou recouvrer en Allemagne l'autorité de Charles-Quint, il ne faisait qu'aliéner les princes et fomenter des ligues (pii ne tardèrent pas d'éclore et faillirent à le détrôner. Ainsi se préparait de loin la décadence de la maison d'Autriche et le rétablissement de la liberté commune. Cependant nul n'osait le premier hasarder de secouer le joug, et s'exposer seul à la guerre; l'exemple de UenrilV même, qui s'en était tiré si mal, ôtait le courage à tous les autres. D'ailleurs, si Pou excepte le duc de Savoie, trop faible et trop subjugué pour rien entreprendre, il n'y avait pas parmi tant de souverains un seul homme de tête en état de former et soutenir une entreprise; chacun attendait du temps et des circonstances le moment de briser ses fers. Voilà (juel était en gros l'état des choses, quand IleiuM forma le plan de la républicpie chrétienne*, et se prépara à l'exécuter. Projet bien grand, bien admirable en lui-même, et dont je ne veux pas ternir l'honneur, mais qui, ayant pour raison secrète l'espoir d'abaisser un ennemi redoutable, recevait de ce pressant motif une activité qu'il eût diflkilement tirée de la seule utilité commune.

Voyons maintenant (juols moyens ce grand homme avait employés à préparer une si haute entreprise. Je compterais

1. Il s'agissait de réunir en une seule république, avec une diète intcrnulionale, un empereur électif, et sans dislinclion de roli','iûns, tous les étals chrétiens d'Europe.

La puissance militaire de cette république aurait eu pour but unique de chasser les Turcs au delà tlu Bosphore et de refouler les lîusses.

58 EXTRAITS DE J.-J. IlOUSSEAU.

volontiers pour le premier d'en avoir bien vu toutes les difficultés; de telle sorte qu'ayant formé ce projet dès son enfance, il le médita toute sa vie, et réserva l'exécution pour sa vieillesse : conduite qui prouve premièrement ce désir ardent et soutenu qui seul, dans les choses difficiles, peut vaincre les grands obstacles; et, de plus, cette sagesse patiente et réfléchie qui s'aplanit les routes de longue main à force de prévoyance et de préparation. Car il y a bien de la différence entre les entreprises nécessaires, dans lesquelles la prudence même veut qu'on donne quelque chose au hasard, et celles que le succès seul peut justifier, parce qu'ayant pu se passer de les faire on n'a dû les tenter qu'à coup sûr. Le profond secret qu'il garda toute sa vie, jusqu'au moment de l'exécution, était encore aussi essentiel que difficile dans une si grande alfaire, où le concours de tant de gens était nécessaire, et que tant de gens avaient intérêt de traverser. Il paraît que, quoiqu'il eût mis la plus grande partie de l'Europe dans son parti, et qu'il lut ligué avec les plus puissants potentats, il n'eut jamais qu'un seul, confident qui connût toute l'étendue de son plan, et, par un bonheur que le ciel n'accorda qu'au meilleur des rois, ce confident fut un ministre intègre. Mais sans que rien transpirât de ses grands desseins, tout marchait en silence vers leur exécution. Deux fois Sully était allé à Londres : la partie était liée avec le roi Jacques, et le roi de Suède était engagé de son côté; la ligue était conclue avec les proiestants d'Allemagne ; on était même sûr des princes d'Itahe, et tous concouraient au grand but sans pouvoir dire quel il était, comme les ouvriers qui travaillent séparément aux pièces d'une nouvelle machine dont ils ignorent la forme et l'usage. Qu'est-ce donc qui favorisait ce mouvement général? Était-ce la paix perpétuelle, que nul ne prévoyait et dont peu S6 seraient souciés? Était-ce l'intérêt public, qui

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nVst jamais celui de personne? L'abbé de Saint-Pierre eût jm l'espérer. Mais réellement chacun ne travaillait que dans la vue de son intérêt particulier, cpie Henri avait eu le secret de leur montrer à tous sous une face très attrayante. Le roi d'Angleterre avait à se délivrer des continuelles conspirations des catholiques de son royaume, toutes fomentées par l'Espagne. Il trouvait de plus un grand avantage à l'aflranchissement des Provinces-Unies, qui lui coûtaient beaucoup à soutenir, et le mettaient chaque jour à la veille d'une guerre qu'il redoutait, ou à laquelle il aimait mieux contribuer une fois avec tous les autres, afin de s'en délivrer pour toujours. Le roi de Suède voulait s'assurer de la Poméranie, et mettre un pied dans l'Allemaigne. L'électeur palatin, alors protestant et chef de la confession d'Augsbourg, avait des vues sur la Bohême, et entrait dans toutes celles du roi d'Angleterre. Les princes d'Allemagne avaient à réprimer les usurpations delà maison d'Autriche. Le duc de Savoie obtenait Milan et la couronne de Lombardie, qu'il désirait avec ardeur. Le pape même, fatigué de la tyrannie espagnole, était de la partie, au moyen du royaume de Naples qu'on lui avait promis. Les Hollandais, mieux payés que tous les autres, gagnaient l'assurance de leur liberté. Enfin, outre l'intérêt commun d'abaisser une |njissance orgueilleuse qui voulait dominer partout, chacun en avait lui particulier, très vif, très sensible, et (jui n'était point balancé par la crainte de substituer un tyran à l'autre, puisqu'il était convenu que les conquêtes seraient partagées entre tous les alliés, excepté la France et l'Angleterre, qui ne pouvaient rien garder pour elles. C'en était assez pour (aimer les plus inquiets sur l'ambition de Henri IV. Mais ( t'sage prince n'ignorait pascpi'en ne se réservant rien par retraité, il y gagnait poiu'taul plus (ju'aucun autre; car, sans rien ajouter à son patrimoine, il lui «aflisait de divser

celui du seul plus puissant que lui, pour devenir le plus puissant lui-même; et l'on voit très clairement qu'en prenant toutes les précautions qui pouvaient assurer le succès de l'entreprise, il ne négligeait pas celles qui devaient lui donner la primauté dans le corps qu'il voulait- instituer.

De plus, ses apprêts ne se bornaient point à former au dehors des ligues redoutables, ni à contracter alliance avec ses voisins et ceux de son ennemi. En intéressant tant de peuples à l'abaissement du premier potentat de l'Europe, il n'oubliait pas de se mettre en état par lui-même de le devenir à son tour. Il employa quinze ans de paix à faire des préparatifs dignes de l'entreprise qu'il méditait. 11 remplit d'argent ses colïres, ses arsenaux d'artillerie, d'armes, de munitions; il ménagea de loin des ressources pour les besoins imprévus; mais il lit plus que tout cela sans doute en gouvernant sagement ses peupb^s, en déracinant insensiblement toutes les semences de divisions, et en mettant un si bon ordre à ses finances, qu'elles pussent fournir à tout sans fouler ses sujets; de sorte que, tranquille au dedans et redoutable au dehors, il se vit en état d'armer et d'entretenir soixante mille hommes et vingt vaisseaux de guerre, de quitter son royaume sans y laisser la moindre source de désordre, et de faire la guerre durant six ans sans toucher à ses revenus ordinaires, ni mettre un sou de iH)Uvelles impositions.

A tant de préparatifs, ajoutez, pour la conduite de l'entreprise, le même zèle et la même prudence qui l'avaient formée, tant de la part de son ministre que de la sienne; enfin, à la tête des expéditions militaires, un capitaine tel que lui, tandis que son adversaire n'en avait plus à lui opposer : et vous jugerez si rien de ce qui peut annoncer un heureux succès man(|Mait à l'espoir du sien. Sans avoir pénétré ses vues, l'Europe altentive à ses immenses prépara-

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tifs en attendait l'efTet avec une sorte de frayeur. Un léger prétexte* allait commencer celte grande révolution; une guerre, qui devait être la dernière, préparait une paix immortelle, quand un événement, dont l'horrible mystère doit augmenter l'effroi, vint bannir à jamais le dernier espoir du monde. Le même coup qui trancha les jours de ce bon roi replongea l'Europe dans d'éternelles guerres qu'elle ne doit plus espérer de voir finir. Quoi qu'il en soit, voilà les moyens que Henri IV avait rassemblés pour former le même établissement que l'abbé de Saint-Pierre prétendait faire avec un livre.

(Ju'on ne dise donc point ipie, si son système n'a pas été adopté, c'est qu'il n'était pas bon ; qu'on dise au contraire qu'il était trop bon pour être adopté : car le mal et les abus, dont tant de gens profitent, s'introduisent d'euxmêmes; mais ce qui est utile au i)iiblic ne s'introduit guère que par la force, attendu que les intérêts particuliers y sont pres(jue toujours opposés. Sans doute la paix perpétuelle est à présent un projet bien absurde; mais (pion nous rende un Henri IV et un Sully, la paix perpétuelle redeviendra un projet raisonnable : ou plutôt admirons un si beau plan, mais consolons-nous de ne pas le voir exécuter; car cela ne peut se faire que par des moyens violents et redoutables à rinnnanité.

On ne voit point de ligues fédératives s'établir autrement que par des révolutions : et, sur ce principe, (|ui de nous oserait dire si cette ligue européenne est à désirer ou à craindre? Elle ferait peut-être plus de mal tout d'un coup (lu'elle n'en préviendrait pour des siècles.

1. Le rè^lcmenl de la succession i sur les<iuels l'empereur b'ap|>rètail des(]uchc:i de Cièves et de Juiici-s, ù l'aire main basse.

LA NOUVELLE HÉLOlSE

NOTICE

Julie ou la Nouvelle IléloUe^ou Lettres de deux amants habitants d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies et publiées par J.-J. liousseau : tel est le titre sous lequel parut ce roman. On voit que Rousseau s'en donnait simplement pour l'éditeur. Beaucoup s'y trompèrent. Même aux plus clairvoyants il sembla, non sans raison, que rouvia{,'e n'était pas entièrement imaginaire, et qu'il se trouvait, tant dans la conception des principales ligures, «pie dans certains accents de passion et dans l'expression très personnelle de certaines idées, (picWpic chose de vrai, de vivant, et, comme nous dirions, de vécu. Ce fut un attrait de plus. Ce roman, composé par Rousseau dans le temps même où il brûlait pour Mme d'Iloudetot, en porte la trace en maint endroit. Renseignés connue nous le sonnnes, nous |)Ouvons nous en rendre un compte exact ; les contemporains ne faisaient que l'entrevoir, et ce petit mystère sollicitait vivement la curiosité, surtout celle des femmes, qui lirenl la vogue de l'ouvrage.

En voici le court résumé :

L'béroïne est une jeune lillc séduite par son précepteur. De là le titre de Nouvelle llcloise, (pii rappelle la mallieureuse amante d'Abélard. Julie l'Étanges est noble, et Saint-Preux ne l'est pas. Ils sont donc séparés par les préjugés de caste, aveuglément suivis par le père de Julie. Après avoir cédé à l'entraincmcnt du cœur, Julie rentre dans le devoir et se résigne a recevoir le-

poux que lui impose la volonté paternelle : c'est M. de Volmar homme d'un âge un peu mûr, mais d'une haute, froide et sereine sagesse. Julie se voue tout entière à son nouveau rôle d'épouse et de mère ; elle y déploie toutes les vertus et toutes les grâces. Mais elle ne peut anéantir en elle le souvenir de l'ancien amour, et si elle rougit de sa faute, elle ne renie pas son inclination pour l'homme qui en était digne. Saint-Preux absent ne lui inspire plus le sentiment passionné qui l'avait égarée, et cependant lui apparaît toujours comme le plus généreux cœur auquel pût s'abandonner le sien. M. de Volmar le savait, mais Julie tient à lui en faire elle-même l'aveu. Ce sage n'en est pas troublé. 11 connaît l'âme de Julie, et se fie à l'honneur de l'homme qu'elle a aimé. II rappelle lui-même Saint-Preux et l'installe à son foyer en qualité d'ami. Ni Julie ni Saint-Preux en effet ne sauraient trahir tant de générosité; ils connaissent leur devoir et mourraient plutôt que d'y faillir. Mais l'épreuve leur est cruelle, et leurs souvenirs, ranimés par l'intimité, livrent à leur vertu de douloureux assauts. Saint-Preux est le premier à reprendre foi dans l'énergie de sa volonté. Plus forte, Julie est pourtant plus craintive, et c'est seulement dans la religion qu'elle trouve un refuge contre les surprises de son cœur. Elle sent le danger toujours prochain et voudrait marier Saint-Preux, pour l'assurer, lui aussi, contre lui-même. Au milieu de ces soins, dont l'issue demeure plus que douteuse, Julie meurt, victime de son dévouement maternel. C'est pour elle une délivrance. Elle rend grâce à Dieu, (pii l'a préservée d'une rechute irréparable et qui lui ôte encore à temps une vie dont les fautes ont été couvertes par de grandes vertus, mais dont elle ne pouvait entrevoir la suite sans une secrète angoisse....

On comprend sans peine tout ce qu'il y a dans ces situations de hardiesse à la fois et d'invraisemblance. Rousseau l'ignorait moins que personne ; le paradoxe était son élément favori. Sa réponse, ici comme toujours, consistait à opposer l'homme originellement bon, l'homme de la nature, à l'homme prétendu vrai, dépravé par la société. Les deux amants « habitants d'une petite ville au pied des Alpes », et la plupart de ceux qui les entourent, n'ont pas subi cecontact pernicieux, ou n'en ont été qu'effleurés; ils sont d'une essence presque pure, et s'ils avaient vécu plus loin encore des grandes capitales et de la civiUsation. ils eussent été vraiment parfaits. Tels quels, ils sont encore très

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voisins de cet idéal. Us ne pèchent que par excès d'amour, et ne sont amoureux que par vertu; et l'anioiu' et la vertu, réunis et comme confondus, les relèvent de leur chute et les prémunissent contre la récidive. Accordons à Uousseau cette donnée de i"oman, et nous ne pourrons nier qu'il s'en soit servi pour nous peindre de belles âmes. Cela n'est pas un mince mérite.

C'en était surtout un fort grand à l'époque où il écrivait. Le roman français d'alors, frivole et licencieux, ne représentait que trop fidèlement la société qu'il se proposait d'amuser, et dont il nourrissait l'innuoralité tranquille et sceptique. Sans doute il s'en faut que dans la Nouvelle Iléloise il n y ait que de chastes peintures; au moins rinqiureté n'en est-elle pas le but principal et l'intention dernière. L'intérêt y i-éside dans le drame du cœur et de la conscience, et les plus hauts problèmes y sont abordés avec une franchise, traités avec une anipletu- et une gravité qui mettent cette onivre infiniment au-tlessus de celles qui l'avaient précédée dans le même genre. Le charme qu'elle exerce n'est pas sans danger, mais elle force notre sympathie; elle nous trouble, mais nous ravit et nous élève. Les spectacles qu'elle olfre étaient, à tout prendre, salutaires pour un public qui ne connaissait même plus l'essor de la passion. La Nouvelle Héloïxe tira les cœurs, surtout les cœurs féminins, de leur eugoui'dissement; elle leur rendit la faculté de s'émouvoir et lit jaillir toute vive la source du lyrisme. En fait d'influence morale, une œuvre d'imagination peul-elle davantage? Quant à l'influence littéraire, celle de la Nouvelle IJrloisc fut immense : c'est d'elle que procède tout notre roman idéaliste : M""" de Staël, Chateaubriand, George Sand... Enlin, ne l'oublions pas, c'est dans un site d'une incomparable beauté, à Vevey, à Clarens, sur les bords enchantés du lac et au pied des montagnes, que se déroule l'action, et c'était la première fois qu'un écrivain français relevait par la majesté d'un tel cadre la |xîinlure d'une grande scène morale. Sur ce point encore, on sait à combien de chefs-d œuvre la Nouvelle Iléloise a frayé la voie.

C'est cependant aujourd'hui un livre peu lu et difficile à lire. Il paraît long. La marche du récit y est à chaque instant coupée par des pauses qui nous semblent autant de digressions. Rousseau s'est mis tout entier dans son roman. Cha(pie question qui se présente à lui, il l'étudié ù loisir et l'épuisé : religion, morale, '•rlucation, l)eaux-arts, tout est traité sous forme de lettres,

Minmc en autant d'opuscules distincts, et rattaché par un lien

fragile au sujet principal. Mais nos pères, et même nos mères, apportaient à leurs lectures des dispositions plus patientes que les nôtres. En outre Rousseau, même en faisant œuvre de romancier, avait la prétention d'instruire au moins autant que d'amuser. Il s'agissait pour lui, à la faveur d'un récit pathétique, de bouleverser les idées de ses contemporains. En écrivant la Nouvelle Hétoise, pendant son séjour à l'Ermitage, il avait la tête toute pleine de systèmes, ébaucliés seulement dans ses premiers Discours, et qu'il s'apprêtait à développer dans ses deux grands ouvrages, le Contrat social et VEniile. Tout cela était alors d'ime nouveauté pleine d'intérêt et même de scandale. Rousseau avait hâte de le prêcher au monde, et le monde se jetait avidement sur cette proie. Mais, il faut l'avouer, cette prédication prend sous la plume'Vle personnages, dont l'élat permanent est l'enthousiasme, un tour oratoire souvent voisin de la déclamation. A cet égard surtout notre goût a changé, — dont je n'ai garde de me plaindre. Aujourd'hui plus que jamais « l'éloquence continue ennuie ». Mais en 1761 elle enchantait les esprits et les oreilles ; elle redevenait à la mode, et cela devait durer plus d'un demi-siècle. Cette mode déplorable, malheureusement, doit beaucoup à Rousseau en général, à la Nouvelle Héloïsc eu particulier, et c'est là peut-être la principale cause de l'abandon relatif dans lequel est tombé ce remarquable ouvrage.

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