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Dans la lettre II de la 5" par

tie, Mme de Volraar a expliqué que tous les vins de diverse saveur que l'on boit chez elle, et qui semblent de crus exotiques, ont été préparés par elle-niême avec celui de sa récolte.

simples. Tous ces vins différents ont leur apprêt particulier; toutes ces préparalionssont saines et naturelles : c'esl ainsi qu'une économe industrie supplée à la diversité des terrains, et rassemble vingt climats en un seul.

Vous ne sauriez concevoir avec quel zèle, avec quelle gaieté tout cela se fait. On chante, on rit toute la journée, et le travail n'en va que mieux. Tout vit dans la plus grande familiarité ; tout le monde est égal, et personne ne s'oublie. Les dames sont sans airs, les paysannes sont décentes, les hommes badins et non grossiers. C'est à qui trouvera les meilleures chansons, à qui fera les meilleurs contes, à qui dira les meilleurs traits. L'union même engendre les folâtres querelles; et l'on ne s'agace mutuellement que pour montrer combien on est sûr les uns des autres. On ne revient point ensuite faire chez soi les messieurs; on passe aux vignes toute la journée : Julie y a fait faire une loge où l'on va se chautfer quand on a froid, et dans laquelle on se réfugie en cas de pluie. On dine avec les paysans et à leur heure, aussi bien qu'on travaille avec eux. On mange avec appétit leur soupe un peu grossière, mais bonne, saine, et chargée d'excellents légumes. On ne ricane point orgueilleusement de leur air gauche et de leurs compliments rustauds; pour les mettre à leur aise, on s'y prête sans allectalion. Os complaisances ne leur échappent pas, ils y sont sensibles; et voyant qu'on veut bien sortir pour eux de sa place, ils s'en tiennent d'autant plus volontiers dans la leur....

Le soir, on revient gaiement tous ensemble. On nourrit et loge les ouvriers tout le temps de la vendange : et même le dimanche, après le prêche du soir, on se rassemble avec eux et l'on danse jusqu'au souper....

Le lieu d'assemblée est une salle à l'antique avec une grande cheminée où l'on fait bon feu. La pièce est éclairée

de trois lampes, auxquelles M. de Wolmar a seulement fait ajouter des capuchons de fer-blanc pour intercepter la fumée et réfléchir la lumière. Pour prévenir l'envie et les regrets, on tâche de ne rien étaler aux yeux de ces bonnes gens qu'ils ne puissent retrouver chez eux, de ne leur montrer d'autre opulence que le choix du bon dans les choses communes, et un peu plus de largesse dans la distribution. Le souper est servi sur deux longues tables. Le luxe et l'appareil des festins n'y sont pas, mais l'abondance et la joie y sont. Tout le monde se met à table, maîtres, journaliers, domestiques; chacun se lève indifféremment pour servir, sans exclusion, sans préférence, et le service se fait toujours avec grâce et avec plaisir. On boit à discrétion; la liberté n'a point d'autres bornes que l'honnêteté. La présence de maîtres si respectés contient tout le monde, et n'empêche pas qu'on ne soit à son aise et gai. Que s'il arrive à quelqu'un de s'oublier, on ne trouble point la fête par des réprimandes, mais il est congédié sans rémission dès le lendemain....

A.près le souper on veille encore une heure ou deux en teillant du chanvre : chacun dit sa chanson tour à tour. Quelquefois les vendangeuses chantent en chœur toutes ensemble, ou bien alternativement à voix seule et en refrain. La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont les airs ne sont pas piquants, mais ils ont je ne sais quoi d'antique et de doux qui touche à la longue. Les paroles sont simples, naïves, souvent tjùstes; elles plaisent pourtant....

Yoilà connnent se passe la soirée. Quand l'heure de la retraite approche, Mme de Wolmar dit : « Allons tirer le feu d'artifice. » A l'instant chacun prend son paquet de chènevottes, signe honorable de son travail; on les porte en triomphe au milieu de la cour; on les rassemble en un

l.is, on PII fjiit un trophée; on y met le feu : mais n'a pas (tel honneur qui veut : Julie l'adjuge en présentant le flambeau à celui ou celle qui a fait ce soir-là le plus d'ouvrage; fût-ce elle-même, elle se l'attribue sans façon. L'auguste cérémonie est accompagnée d'acclamations et de battements de mains. Les chènevottes font un feu clair et brillant qui s'élève jusqu'aux nues, un vrai feu de joie, autour duquel on saute, on rit. Ensuite on offre à boire à toute rassemblée : chacun boit à la santé du vainqueur, et va se coucher content d'une journée passée dans le travail, la gaieté, l'innocence, et qu'on ne serait pas fâché de recommencer le lendemain, le surlendemain, et toute sa vie.

(Partie V, lettre vu, Saint-Preux à Milord Edouard.)

J.-J. Rousseau. — extraits. 13

ou PRINCIPES DU DROIT POLITIQUE.

NOTICE

Ce court et substantiel écrit est détaché d'un ouvrage beaucoup plus étendu, sur les Institutions politiques, détruit par Rousseau lui-même avant la publication du Contrat social.

En apparence, le Contrat est une œuvre de politique hautement et purement spéculative : « L'homme est né libre, lisonsnous au premier chapitre, et partout il est dans les fers.... Comment ce changement s'est-il fait? Je l'ignore. Qu'est-ce (|ui peut le rendre légitime? Je crois pouvoir résoudre cette question. » Il s'agit donc, étant donnée l'existence en fait des sociétés humaines, d'en rechercher en droit l'origine et les conditions. C'est, pourrait-on croire, de la philosophie, applicable à tous les temps et à tous les pays. En réalité, Rousseau se proposait un but immédiat et particulier, et ]e Contrat est conçu tout du long dans un dessein d'opposition à l'oligarchie qui tendait à se constituer dans la République dé Genève. Rousseau se proclame « heureux, toutes les fois qu'il médite sur les gouvernements, de trouver toujours dans ses recherches de nouvelles raisons d'aimer celui de son pays. » Mais il faut s'entendre : ce qu'il en aime, c'est l'esprit, en quelque sorte, primitif, qu'il se propose de restaurer, et nullement l'état actuel. Nous l'avons vu, dans le Discours sur l'Inégalité^ admonester le Petit Conseil, tout en lui rendant hommage; le Contrat social fait suite à la même campagne : c'est encore une leçon donnée « d'une manière indirecte s au gouvemement de sa patrie; et la leçon fut en effet

si bien comprise, que le gouvernement traita l'ouvrage comme séditieux et perturbateur du repos public. Alors commencèrent entre Rousseau et Genève les démêlés aigus.

Voici quelle est, en substance, la doctrine de notre auteur.

Son point de vue est absolument l'opposé de celui qui domine VEsprit des lois de Montesquieu. L'Esprit des lois est l'œuvre d'un historien qui se place en face des faits, qui les classe, qui en recherche les rapports, les causes et les conséquences, non certes sans tenir grand compte de la dignité de l'homme et juger les diverses législations suivant leur valeur morale, mais en faisant du droit la lin dernière, le couronnement, non le principe de l'état social. Tout au contraire Rousseau commence, ici* comme toujours, par fermer les yeux sur les faits existants, sur l'histoire qui en constate les antécédents, et par reconstituer, suivant une induction toute philosophique, l'accord imaginaire peut-être, mais, en tout cas, légitime, qui doit servir de fondement à toute société politique, et de critérium pour juger, selon le droit, tout gouvernement de fait.

Cet accord initial, nous l'avons vu décrit dans le Discours sur l'Inégalile'; c'est le pacte social, d'où le titre de l'ouvrage que nous étudions. L'homme étant né libre, — ce qui lui donne le pouvoir de contracter, — et devant rester libre, sous peine de n'être plus homme; étant d'autre part égal à son semblable, en tant que libre et capable de contracter, l'unique clause du contrat est nécessairement ia suivante : « Aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté ». En effet l'apport de chacun est alors égal, et comme l'abandon de tout soi-même est réciproque entre tous, « il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a. » — Mais, dira-t-on, c'est la tyrannie de tous sur chacun, et l'abolition de toute liberté personnelle. — Tel est bien le point de départ, mais pour un moment, car bientôt la liberté personnelle va être reconquise. En effet, dit Rousseau, la volonté générale, nécessairement droite puisqu'elle est désintéressée (et que l'homme est naturellement bon : c'est un postulat que notre auteur met à la base de tout) la volonté générale, qui constitue Je souverain, réduit au minimum la servitude des contractants, ou sujets. r»t les laisse libres en tout ce qui n'est pas nécessaire au maintien de la société. Il est vrai que

ce minimum, elle seule en est l'arbitre ; mais quelle vraisemblance que tous i-cndent à chacun plus onéreuse que de raison la condition d'existence de la société, fondée dans l'intérêt commun?

Alors seulement apparaît dans le monde le droit, même individuel, le droit de penser, de parler, de posséder. Avant le pacte social il n'y a pour l'homme isolé que des besoins; après, la portion de liberté laissée à chacun par tous constitue le droit de chacun; la souveraineté de tous, ou la volonté générale, en est la source, et demeure libre de le modifier, selon les nécessités reconnues de la communauté. On voit les conséquences : en théorie, l'Etat est infaillible et omnipotent, et son infaillibilité est la seule, mais sûre garantie que son omnipotence ne deviendra pas tyrannie; car rien ne saurait être tyraimique de ce qui est nécessaire à la conservation du corps social. C'est l'idéal des républiques anciennes : salus populi suprema lex esto.

Pour la société ce n'est pas tout de naître ; il faut vivre. Elle vivra au moyen des lois qui sont le premier résultat du pacte social, et que seule elle a qualité pour faire, car elle ne peut déléguer sa souveraineté sans l'aliéner, ni l'aliéner sans l'annuler. Elle vivra aussi par le moyen du gouvernement qu'elle aura institué pour imposer à chacun le respect des décisions communes, et protéger la volonté générale contre les empiétements des volontés particulières. Ces intermédiaires entre le souverain et le sujet peuvent être de bien des genres, depuis le gouvernement direct, qui est la démocratie absolue, jusqu'à la monarchie, qui est le gouvernement d'un seul. Les moyens termes sont en nombre inlini, sans démarcation précise, et l'aristocratie confine à la démocratie. Si le gouvernement est confié à la moitié des citoyens plus un, c'est encore, à la rigueur, la démocratie; s'il appartient à la moitié moins un, l'aristocratie (ou gouvernement du plus petit nombre) commence. De tous les gouvernements lequel vaut le mieux? Nous entrons ici dans le domaine du relatif, et c'est affaire d'opportunité, suivant que l'état réclame un pouvoir exécutif plus ou moins concentré. Chaque gouvernement a ses avantages, chacun aussi ses dangers. Le plus grand danger, c'est de fournir au gouvernement, simple instrument du souverain, la tentation de se croire et les moyens de se rendre lui-même souverain. Alors commencent l'usurpation, la tyrannie, la violation du pacte social et la substitution d'un gouvernement de fait au gouvernement de droit. Que la loi soit édictée par un

monarque, comme en France, ou par des députés, comme en Angleterre, elle n'est plus loi que de nom, et dans les deux cas la liberté est détruite.

Le remède (et c'est ici que la question devenait brûlante à Genève), ou plutôt la sauvegarde (car l'institution fondamentale une fois abolie, les ruines ne sauraient être réparées), c'est l'exercice fréquent, imprescriptible, de la souveraineté, par le peuple réuni en conseil, c'est-à-dire le renouvellement périodique du pacte social et de ses conditions. La volonté générale qui se manifeste aujourd'hui ne s'engage pas pour demain ; elle est sans limites, puisqu'elle est souveraine, et quand elle s'exerce dans sa plénitude, elle redevient maîtresse de tout, du gouvernement et des lois ; aucune autorité ne se dresse en face d'elle ; elle peut tout conserver ou tout changer. En bon langage, cela s'appelle l'anarchie populaire; et l'on conçoit les appréhensions que devait en éprouver (toute pensée égoïste à part) l'aristocratie dont se composait le Petit Conseil de Genève, conseil auquel la constitution de la République conférait le droit, directement visé par la doctrine du Conb'at social, de déterminer, concurremment avec les Deux-Cents, la compétence (ou, comme nous dirions, l'ordre du jour) du Conseil général, assemblée plénière des citoyens et bourgeois. Ceux-ci possédaient bien, il est vrai, le droit de réclamer, par représentations adressées au Petit Conseil, que telle proposition fût soumise au Conseil général ; mais ce droit, le Petit Conseil pouvait légalement le rendre illusoire, en rejetant toujours cette sorte de sommation populaire. Or le conflit, depuis plusieurs années, tendait à devenir violent entre les deux partis des représentants et des négatifs, ces derniers se retranchant derrière l'édit de 4738, ceux-là se réclamant des vieilles franchises genevoises, antérieures même à la constitution de Calvin. Et voilà que Rousseau, dans un livre d'une dialectique serrée, apportait aux représentants et à leurs revendications historiques, un argument fondé sur le droit absohi : à l'en croire si le Petit Conseil ne se rendait pas, il n'y avait plus à Genève ni citoyens, ni république. Ainsi s'expliquent le soulèvement de l'aristocratie contre le Contrat social et son auteur, et la longue agitation, véritable guerre civile, qui s'ensuivit.

Le gouvernement français ne pouvait pas davantage approuver ces théories subversives, et commença par défendre la vente du livre ; mais au fond il ne les redoutait guère pour lui-même

IM. XX, page 96

tant était grande la distance entre ses pratiques et l'idéal tracé par Rousseau : par là cet idéal semblait n'être en France qu une innocente utopie. Aussi quelques mois après, le débit du livre était ouvertement toléré; chacun à Paris pouvait, suivant le mot de Grimm,se le procurer « pour son petit écu ». On sait cependant quel chemin il a fait chez nous dans l'opinion, et quelle inlluence il a exercée avant et pendant la Révolution. C'est bien de Rousseau que procède l'idée d une constitution fondée sur une pure notion métaphysique, en dépit et au mépris des faits sociaux, qui sont l'œuvre lente des siècles, et précédée d'une déclaration des droits. Elle s'inspire bien aussi du Contrat social, cette confiance absolue dans l'identité du droit et de la volonté populaire, qui est le fond de la doctrine jacobine. Ce que les disciples de Rousseau semblent n'avoir pas lu dans le Contrat social, c'est la condamnation des révolutions sanglantes, ce sont les règles suivant lesquelles doit être consultée et constatée cette volonté populaire, que des citoyens remuants et audacieux font si aisément parler au gré de leurs passions. L'omission est grave. Il ne faut donc pas dire, avec la chanson : < C'est la faute de Rousseau... ». On peut faire remonter jusqu'à lui les nobles et naïves hardiesses de l'esprit révolutionnaire, non les crimes de la multitude déchaînée et le despotisme des sectaires.

Reconnaissons-le cependant, le Contrat socta/ est plein de dangers. Inspiré par l'enthousiasme des anciennes républiques, fondé tout entier sur l'hypothèse du pacte initial et sur l'idolâtrie de la volonté générale, censée juste et clairvoyante par nature, il livre le droit à tous les hasards et compromet les libertés les plus sacrées, jusqu'à la liberté religieuse qu'il remet à la discrétion du souverain. Rousseau recommande bien à ce souverain la modération, ou plutôt ne croit pas qu'il soit besoin de lui rien recommander ni qu'on lui puisse rien soustraire. Malheur, dans son système, aux minorités! Il suffit d'être dans l'Etat pour n'avoir aucun recours, même moral, contre l'État. Tout, en somme, se ramène pour lui au gouvernement direct. Où ce gouvernement n'est pas praticable, c'est-à-dire dans toutes les grandes, nations, il n'y a plus de place pour le droit : le monde moderne et le régime représentatif sont pour lui lettre close. Son dernier mot, ce serait qu'en politique, comme en tout, la société a fait fausse route, méconnu la nature, perverti l'homme, que le progrès est un leurre, et que le mal invétéré ne se guérit pas.

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