SOLEIL COUCHANT
Oh ! sur des ailes, dans les nues, Laissez-moi fuir ! laissez-moi fuir!
Loin des régions inconnues C'est assez rêver et languir!
Laissez-moi fuir vers d'autres mondes.
C'est assez, dans les nuits profondes, Suivre un phare, chercher un mot.
C'est assez de songe et de doute.
Cette voix que d'en bas j'écoute, Peut-être on l'entend mieux là-haut.
Allons! des ailes ou des voiles!
Allons! un vaisseau tout armé!
Je veux voir les autres étoiles Et la croix du sud enflammé.
Peut-être dans cette autre terre Trouve-t-on la clef du mystère Caché sous l'ordre universel; Et peut-être aux fils de la lyre Est-il plus facile de lire Dans cette autre page du ciel !
Août 1828.
LES CHANTS DU CREPUSCULE
Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine ; Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli ; Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli ;
Puisqu'il me fut donné de t'entendre me dire Les mots où se répand le cœur mystérieux ; Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux ;
Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie Un rayon de ton astre, hélas ! voilé toujours ; Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie Une feuille de rose arrachée à tes jours ;
Je puis maintenant dire aux rapides années :
— Passez ! passez toujours ! je n'ai plus à vieillir!
Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées ;
J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir !
Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli. Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre ! Mon cœur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli !
1er janvier 1833 (minuit et demi).
La pauvre fleur disait au papillon céleste :
— Ne fuis pas !
Vois comme nos destins sont différents. Je reste,
Tu t'en vas!
Pourtant nous nous aimons, nous vivons sans les hommes Et loin d'eux,
32 LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
Et nous nous ressemblons, et l'on dit que nous sommes Fleurs tous deux!
Mais, hélas ! l'air t'emporte et la terre m'enchaîne.
Sort cruel !
Je voudrais embaumer ton vol de mon haleine
Dans le ciel !
Mais non, tu vas trop loin ! Parmi des fleurs sans nombre
Vous fuyez, Et moi je reste seule à voir tourner mon ombre
A mes pieds.
Tu fuis, puis tu reviens, puis tu t'en vas encore
Luire ailleurs.
Aussi me trouves-tu toujours à chaque aurore
Toute en pleurs !
Oh ! pour que notre amour coule des jours fidèles,
0 mon roi, Prends comme moi racine, ou donne-moi des ailes
Comme à toi ! —