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TOUTES DEUX

Ah!

LA REINE

Il n'y en a plus qu'un de vivant. Dans un instant nous saurons lequel. Mon Dieu, celui qui va entrer, faites que ce soit Fabiano !

Mon Dieu, faites que ce soit Gilbert!

ANGELO

ANGELO, LA TISBE, HOMOD El endormi.

Qu'est-ce donc que cet homme masqué à qui vous avez parlé ce soir entre deux portes?

LA TISBE.

Cet homme, monseigneur, c'est Virgilio Tasca.

ANGELO

Mon lieutenant?

Votre sbire.

LA TISBE.

ANGELO

Et que lui vouliez-vous?

LA TISBE.

Vous seriez bien attrapé, s'il ne me plaisait pas de vous le dire.

ANGELO

Tisbe!...

LA TISBE.

Non, tenez, je suis bonne, voilà l'histoire. Vous savez qui je suis, rien, une Glle du peuple, une comédienne, une chose que vous caressez aujourd'hui et que vous briserez demain. Toujours en jouant. Eh bien, si peu que je sois, j'ai eu une mère. Savez-vous ce que c'est que d'avoir une mère? en

t54 ANGELO.

avez-vous eu une, vous? Savez- vous ce que c'est que d'être enfant, pauvre enfant, faible, nu, misérable, affamé, seul au monde, et de sentir que vous avez auprès de vous, autour de vous, au-dessus de vous, marchant quand vous marchez, s'arrêtant quand vous vous arrêtez, souriant quand vous pleurez, une femme... — non, on ne sait pas encore que c'est une femme, — un ange qui est là, qui vous regarde, qui vous apprend à parler, qui vous apprend à rire, qui vous apprend à aimer ! qui réchauffe vos doigts dans ses mains, votre corps dans ses genoux, votre âme dans son cœur ! qui vous donne son lait quand vous êtes petit, son pain quand vous êtes grand, sa vie toujours! à qui vous dites ma mère! et qui vous dit mon enfant! d'une manière si douce que ces deux mots-là réjouissent Dieu ! — Eh bien, j'avais une mère comme cela, moi. C'était une pauvre femme sans mari, qui chantait des chansons morlaques dans les places publiques de Brescia. J'allais avec elle. On nous jetait quelque monnaie. C'est ainsi que j'ai commencé. Ma mère se tenait d'habitude au pied de la statue de Gatta-Melata. Un jour, il parait que dans la chanson qu'elle chantait sans y rien comprendre il y avait quelque rime offensante pour la seigneurie de Venise, ce qui faisait rire autour de nous les gens d'un ambassadeur. Un sénateur passa. 11 regarda, il entendit, et dit au capitaine-grand qui le suivait : A la potence, cette femme ! Dans l'état de Venise, c'est bientôt fait. Ma mère fut saisie sur-le-champ. Elle ne dit rien, à quoi bon ? m'embrassa avec une grosse larme qui tomba sur mon front, prit son cruci6x et se laissa garrotter. Je le vois encore, ce crucifix. En cuivre poli. Mon nom, Tube, est grossièrement écrit au bas avec la pointe d'un stylet. Moi, j'avais seize ans alors, je regardais ces gens lier ma mère, sans pouvoir parler, ni crier, ni pleurer, immobile, glacée, morte, comme dans un rêve. La foule se taisait aussi. Mais il y avait avec le sénateur une jeune fille qu'il tenait par la main, sa fille sans doute, qui s'émut de pitié tout à coup. Une belle jeune fille, monseigneur. La pauvre enfant! elle se jeta aux pieds du sénateur, elle pleura tant, et des larmes si suppliantes et avec de si beaux yeux, qu'elle obtint la grâce de ma mère. Oui, monseigneur. Quand ma mère fut déliée, elle prit son crucifix, — ma mère, — et le donna à la belle enfant en lui disant : Madame, gardez ce crucifix, il vous portera

bonheur !' Depuis ce temps, ma mère est morle, sainte femme, moi je suis devenue riche, et je voudrais revoir cet enfant, cet ange qui a sauvé ma mère. Qui sait? elle est femme maintenant, et par conséquent malheureuse. EHe a peut-être besoin de moi à son tour. Dans toutes les villes où je vais, je fais venir le sbire, le barigel, l'homme de police, je lui conle l'aventure, et à celui qui trouvera la femme que je cherche je donnerai dix mille sequins d'or. Aroilà pourquoi j'ai parlé tout à l'heure entre deux pontes à votre barigel Virgilio Tasca. Êtes-vous content?

A.NGFLO.

Dix mille sequins d'or ! Mais que donnerez-vous à la femme elle-même, quand vous la retrouverez ?-

LA TISBE..

Ma vie, si elle veu<.

ANGELO

Mais à quoi la leoonnaîtrez-vous?

LA TISBE.

Au crucifix de ma mère.

ANG.ELO

Bah ! elle l'ai ra [ erdu.

L A TI.SBK..

Oh non ! On né perd pas ce qu'on a gagné ainsi..

ANGELO apercevant Homodei.

Madame ! madame! il y a un homme là! savez-vous qu'il' y a un homme là? Qu'est-ce que c'est que cet homme?

LA TISBE.

Allons, vous voulez rire ! La belle occasion pour prendre cet air effaré ! un joueur de guitare,, un idiot, un homme qui dort 1 Ah çà, monsieur le podesta, mais qu'est-ce que vous avez donc? Vous passez votre vie à faire des questions sur celui-ci, sur celui-là. Vous prenez ombrage de tout.. Est-ee jalousie, eu est-ce peur ?

156 ANGELO

ANGELO

L'une et l'autre.

LA TISBE.

Jalousie, je le comprends, vous vous croyez obligé de surveiller deux femmes. Mais peur ? vous le maître, vous qui faites peur à tout le monde, au contraire !

Première raison pour trembler.

Se rapprochant d'ello et parlant bas.

— Écoutez, Tisbe. Oui, vous l'avez dit, oui, je puis tout ici, je suis seigneur, despote et souverain de cette ville, je suis le podesta que Venise met sur Padoue, la griffe du tigre sur la brebis. Oui, tout-puissant. Mais, tout absolu que je suis, audessus de moi, voyez-vous, Tisbe, il y a une chose grande et terrible, et pleine de ténèbres, il y a Venise. Et savez-vous ce que c'est que Venise, pauvre Tisbe ? Venise, je vais vous le dire, c'est l'inquisition d'état, c'est le conseil des Dix. Oh ! le conseil des Dix ! parlons-en bas, Tisbe, car il est peut-être là quelque part qui nous écoute. Des hommes que pas un de nous ne connaît et qui nous connaissent tous, des hommes qui ne sont visibles dans aucune cérémonie et qui sont visibles dans tous les échafauds, des hommes qui ont dans leurs mains toutes les têtes, la vôtre, la mienne, celle du doge, et qui n'ont ni simarre, ni étole, ni couronne, rien qui les désigne aux yeux, rien qui puisse vous faire dire : celui-ci en estl un signe mystérieux sous leurs robes tout au plus ; des agents partout, des sbires partout, des bourreaux partout ; des hommes qui ne montrent jamais au peuple de Venise d'autres visages que ces mornes bouches de bronze toujours ouvertes sous les porches de Saint-Marc, bouches fatales que la foule croit muettes, et qui parlent cependant d'une façon bien haute et bien terrib'e, car elles disent à tout passant : dénoncez 1 Une fois dénoncé, on est pris ; une fois pris, tout est dit. A Venise, tout se fait secrètement, mystérieusement, sûrement. Condamné, exécuté; rien à voir, rien à dire; pas un cri possible, pas un regard utile; le patienta un bâillon, le bourreau un masque. Que vous parlais-je d'échafaud tout à l'heure ? je me trompais. A Venise, on ne meurt pas sur l'échafaud, on disparaît. Il

manque tout à coup un homme dans une famille. Qu'est-il devenu ? Les plombs, les puits, le canal Orfano, le savent. Quelquefois on entend quelque chose tomber dans l'eau la nuit. Passez vite alors. Du reste, bals, festins, flambeaux, musiques, gondoles, théâtres, carnaval de cinq mois, voib Venise. Vous, Tisbe, ma belle comédienne, vous ne connaissez que ce côtélà; moi, sénateur, je connais l'autre. Voyez-vous, dans tout palais, dans celui du doge, dans le mien, à l'insu de celui qui l'habite, ii y a un couloir secret, perpétuel trahisseur de toutes les salles, de toutes les chambres, de toutes les alcôves, un corridor ténébreux dont d'autres que vous connaissent les portes, et qu'on sent serpenter autour de soi sans savoir au juste où il est, une sape mystérieuse où vont et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose. Et les vengeances personnelles qui se mêlent à tout cela et qui cheminent dans cette ombre ! Souvent, la nuit, je me dresse sur mon séant, j'écoute, et j'entends des pns dans mon mur. Voilà sous quelle pression je vis, Tisbe. Je suis sur Padoue, mais ceci est sur moi. J'ai mission de dompter Padoue. Il m'est ordonné d'être terrible. Je no suis despote qu'à condition d'être tyran. Ne me demandez jamais la grâce de qui que ce soit, à moi qui ne sais rien vous refuser, vous me perdriez. Tout m'est permis pour punir, rien pour pardonner. Oui, c'est ainsi. Tyran de Padoue, esclave de Venise. Je suis bien surveillé, allez ! Oh ! le conseil des Dix ! Mettez un ouvrier seul dans une cave et faites-lui faire une serrure ; avant que la serrure soit finie, le conseil des Dix en a la clef dans sa poche. Madame, madame, le valet qui me sert m'espionne, l'ami qui me salue m'espionne, le prêtre qui me confesse m'espionne, la femme qui me dit : je t'ai ne ! oui, Tisbe, — m'espionne !

LA TISBE.

Ah ! monsieur!

a:\Gelo.

Vous ne m'avez jamais dit que vous m'aimiez, je ne parle pas de vous, Tisbe.

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