LE CHEVALIER PLÉN0CHE
tiques de tout temps ont eu rintelligence épaisse, comme disait madame de Rambouillet.
Le soir môme du jour où il s'était querellé avec notre héros, au milieu de la rue, M. Verlamont conduisit sa femme à la comédie. En arrivant à l'hôtel de Bourgogne, le mari descendit le premier de son carrosse de louage: Plénoches, qui se trouvait là, mit aussitôt la tôle à lautrc portière :
Madame, dit-il, c'est un grand sujet de désespoir pour moi que votre infidélité. J'aurais déjà mis (in à ma triste vie, si je ne savais qu*on m'a dépeint à vos yeux sous de vilaines couleurs. Une fois que j'aurai pu vous parler pendant une heure et vous prouver combien on m'a calomnié, je mourrai satisfait.
— Venez donc, ma chère, cria Yertamont; no voyez-vous pas que je vous attends?
— Ilélas ! répondit la dame au chevalier, j'ai déjà mille raisons de regretter ce que j'ai fait. Je suis c>oupable envers vous; le ciel m'en punit sévèrement. Vous ôtes bien vengé du mal que je vous ai causé.
— Holà! madame la conseillère, cria le mari, esl-ce que vous dormez ?
— Je vous aime encore trop à cette heure, reprit Plénoches, pour souhaiter de me venger. Puissiei vous être heureuse loin de moi I
— Voyez un peu si clic bougera de place I dit Yertamont.
LE CHEVALIER PLÉNOCHES. i27
— Heureuse ! reprit la dame ; cela n'est pas possible, chevalier.
— A qui donc parlez-vous? demanda le mari.
— Ah ! reprit Plénoches, ma peine serait moins amère si je savais du moins que vous n'avez pas donné votre cœur à un autre.
— Corbleu ! s'écria Verlamont, êtes-vous folle de me laisser ainsi les pieds dans la boue?
— Mon cœur ne sera jamais à personne.
Le mari perdit patience : il remonta dans le carrosse, et, mettant le nez à l'autre portière, i) se trouva en face de Plénoches.
— C'est donc pour causer avec ce galant que vous me faites faire le pied de grue? dit-il en colère. Eh bien ! vous ne verrez point la comédie, madame.
Vertamont donna l'ordre à ses gens de retourner à son logis. Au moment où le carrosse partit, Plénoches, mettant un louis dans la main du valet, monta derrière. Il entra ainsi jusque dans la cour de M. le conseiller. Le mari allait ^descendre, lorsqu'il aperçut encore le visage du chevalier à la portière.
— Mais c'est donc un diable rouge! s*écria-t-il.
— Je n'ai pas fini, madame, dit Plénoches. Sachez que, malgré votre manque de foi, malgré tous les maris du monde et les sujets que je devrais avoir de vous haïr, je ne renoncerai jamais au bonheur de vous plaire et de vous posséder.
Tandis que Vertamont s'élançait au dehors pour
1» LE CHEVALIER PLfi^OCHES.
obliger Plénochcs â sortir, notre héros saiât la main de madame la conseillère et la couvrit de baisers, puis il se retira, plus heureux dans son cœur qu'il ne l'avait été depuis longtemps.
VU
Ce n'est pas seulement dans les comédies de ce temps qu'on voyait les amoureux se servir de déguisements pour tromper les jaloux : la pratique en était commune ailleurs que sur le théâtre. PlénocheS| ayant graissé la patte au suisse de la maison, s*introduisit chez sa belle sous les habits d'un mar* cliand de rubans. Avec ce coup d'œil habile qu'ont les femmes, madame la conseillère reconnut son amoureux. Elle Temmena dans sa chambre, sous couleur de choisir à son aise les rubans dont elle avait besoin, et renvoya ses domestiques.
— Chevalier, dit-elle aussitôt qu'ils furent seuls, vous n'aviez donc point demandé vos quatre mille livres en disant qu*à ce prix vous renonceriez volontiers à ma main?
— Ah I madame, me connaissiez-vous si peu que de me faire cette injure? Devrais-je avoir besoin de me justifier?
— Pourquoi donc avez-vous envoyé des sommations h mon père, en réclamant le payement de cetle somme V
LE CHEVALIER PLÉNOCHES. 129
— Parce que je savais Tavarice de M. Quatre-Sous et celle de votre prétendu. J'espérais ainsi les détourner tous deux de faire ce mariage; on s* est servi de mon ardeur à vous désirer pour me perdre dans votre estime; pouvais-je penser que leurs artifices vous trouveraient aussi crédule? Leur ruse était grossière, et d'ailleurs il est malaisé à un amant de prévoir qu'on te puisse accuser de basse cupidité.
— Hélas I que de malheurs, faute d'un mot d'explication I
— N'esl-ce pas plutôt vous, ingrate, qui avez feint de me croire coupable pour manquer à vos serments ?
— Ne m'accusez point, chevalier; je suis assez malheureuse sans que vous acheviez de maccabler par vos reproches.
— Mais ne me direz-vous pas au moins que vous me rendez votre estime ?
— Ai-je besoin de vous le dire ? Ne voyez-vous pas mes regrets et mes larmes ?
Plénoches se jeta aux genoux de madame Vertamont.
— Ce n'est point assez, dit-il, en lui prenant les [nains, il faut encore me rendre votre amour, si vous ine voulez que je meure.
— Hélas I chevalier, je pensais bien que vous en [liendriez à me faire cette demande; mais ne devonspoQs pas songer à ma réputation ?
150 LE CHEVALIER PLÉNOGHES.
— Eh I madame , qui donc aurait le courage do mal parler de vous, sachant de quelle perfidie on a usé pour vous marier? Ce serait plutôt si vous m*éliez cruelle qu'on vous blâmerait. Quiconque a Tâme tendre s'intéresse à notre infortune.
— Les hommes sont méchants; au lieu de me chercher des excuses, ils feindraient de me trouver criminelle. Une fois mariée, je n'ai plus qu'à pleurer le reste de mes jours.
-^ Je suis perdu si vous vous attachez avec cette complaisance à votre douleur.
•— Chevalier, consolez-vous en pensant que jamais je n'aimerai un autre que vous, et moi je prendrai patience jusqu'à ce qu'il plaise ou ciel de finir me8 chagrins par la mort.
— Ah ! je comprends que vous ne m'avez jamais aimé, s'écria Plénoches au désespoir. Vous n'osez point m'avouer en face que vous m'avez manqué de foi volontairement. CeVertamont est plus riche que moi, c'est la seule raison de votre infidélité.
La jeune dame ne put endurer ce reproche. Elle tomba dans les bras de son ami en l'appelant ingrat de l'air le plus doux du monde. Plénoches ne douta plus qu'on ne l'aimât aussi tendrement que jamais. Ce moment Teût payé de tous ses ennuis s'il eût été de plus longue durée ; mais M. YertamonI, parut, et, trouvant sa femme et le porte-balle qui s'embrassaient, poussa un cri de surprise. 11 reconnut incontinent Plénoches, car notre héros, voyant son bon-
Le chevalier plénoches. loi
heur s'enfuir et roccasion perdue, donnait de bonne foi l'imporlun à tous les diables. Le conseiller n'était pas brave, comme on Ta pu remarquer ; cependant son ennemi n'avait point d'épée ni de bâton, à cause du déguisement. L'instant était favorable pour Fattaquer avec avantage. Vertamont saisit une courte rapière et vint à lui, le bras haut, pour lui percer la poitrine. Plénoches esquiva le coup en reculant. Ils se mirent alors à tourner autour des meubles, l'un se sauvant et l'autre écumant de rage, ce qui eût fait une scène divertissante pour madame la conseillère, s'il ne se fût agi des jours de son amant. Par bonheur, Plénoches était leste et adroit ; il détourna d*une main l'épée de son adversaire, et lui appliqua de l'autre un si rude coup à poing fermé qu'il l'envoya tomber assis dans une vaste corbeille à mettre les vieux papiers. Il gagna ensuite les dehors avant que les cris de Vertamont eussent assemblé les valets, et cette aventure lui fournit matière à une lettre dont mademoiselle de Longueville et toute la compagnie de Coulommiers s^amusèrent fort»
Cependant le mari savait à n'en pouvoir doutef qu'à la première rencontre il serait fait quelque entaille à son contrat de mariage. Il redoubla de soins à garder sa femme, et ne la perdit pas de vue un seul instant. Il n'allait plus à ses affait^es, et ne quittait pas le logis. Le pouvoir d'un mari n'est point peu de chose quand une fois il en vient à ces moyens extrêmes. Le droit de ne s'éloigner jamais d'une se-
132 LE CHEVALIKR PLÉNOGHES.
mclle est une formidable puissance ; Vertainont en usa dans la plus grande rigueur. Il ne laissait pas même à madame la conseillère le loisir de songer à ses ennuis ou de se recueillir dans son oratoire. La jeune dame amassait une furieuse haine contre son jaloux, au milieu de ces tyrannies; mais le robin ne s en inquiétait pas, ayant plus de souci de son front que du cœur de sa femme. II pensait d'ailleurs que, de ce cùtë, ses affaires étaient gâtées sans remède, et sans doute il n avait pas tort. Madame la conseillère était fort à plaindre. Le chagrin et les vexations de toutes sortes lui firent perdre Tappétit et la santé. Celle fleur de jeunesse qui épanouissait ses joues menaçait de se flétrir : c'était un spectacle affligeant que de voir des traits si beaux n'exprimer que la tristesse. Les bonnes gens du quartier, voyant passer madame Vertamont au bras de son mari, munnu* raient en disant que le conseiller donnait du poison à sa femme, et que c'était une grande pitié qu'on ne ren empochât point. Notre héros ne rencontrait plus sa maîtresse que le dimanche à la messe, et tous deux se regardaient avec langueur en poussant des soupirs à fendre les colonnes. M. Patru, qui en fut témoin un jour, en eut le cœur touché.
— Ces soupirs-là, disait-il, appartiennent à une douleur bien vérita])le, et je m'étonnerais s'ils n'annonçaient pas un orage tout prêt à éclater.
Kn effet, la cervelle de Plénoches fermentait horriblement, sans qu'il y parut beaucoup à sa ligure et
LE CHEVALIER PLÉNOCHES. 135
à ses manières. Trois genlilshommes, qui arrivaient
de Coulommiers, lui apportèrent un jour une lettre
de mademoiselle de Longueville :
« Mon pauvre chevalier, lui écrivait la princesse,
que vient-on de m'apprendre? Vous vous en allez
dépérissant d'ennui et d'amour; c*est un grand souci
pour moi, qui vous aime et vous estime fort. Je n'o-
îerais vous exciter à sortir de l'inaction, si l'on ne
m'eût appris, en même temps, que notre chère de-
noiselle Quatre-Sous était aussi malheureuse et fà-
îhée de son sort que vous Têtes du vôtre. J'y ai
»ngé toute une nuit, et voici ce que je crois vous
ievoir conseiller : il faut que vous preniez un parti,
ioit en renonçant à votre maîtresse, soit en ayant re-
»urs à tous les moyens en votre pouvoir pour Ten-
ever. Le premier parti est le plus sage, et, par cette
•aison,je doute qu'il soit de votre goût; cependani,
e vous en ferai comprendre le bon côté. Vous nous
'eviendrez à Coulommiers; l'amitié du duc mon
«re, et celle que je vous porte, vous tireront de
«ine avec Taide du temps, ce sûr consolateur des
mants infortunés. Nous vous trouverons une femme
ligne de vous. Je sais bien que la seule pensée de
lonner votre cœur à une autre que votre maîtresse
DUS révoltera d'abord ; mais des exemples sans nom-
»re ont prouvé que la chose n'était pas impossible.
.e second parti que je vous propose vous plaira da-
antage, et je n'ai pas besoin de vous dire les agré-
nentsque vous y trouverez Quel que soit votre pen-
134 LE GIIEVALIKR PLÉNOGHES.
chant, décidez-vous au moins avec promptitude, ne vous laissez point mourir dans la consomptio Si je ne vous connaissais à fond, et si je m'étais 8 rétée, comme la plupart de vos amis, à cette écoi trompeuse, qui vous a valu la réputation d'i homme grave, je vous approuverais de rester coui geuscmcnt dans les soufTrances. Entre nous, la i que vous menez est contre votre naturel. Revenez vous : ce serait une grande sottise au chevalier Plénoches que d'être sage avec obstination de raflaire qui lui lient le plus au cœur, lorsque la fo le doit tirer de peine. Soyez donc tout à fait sa( comme un philosophe de Tantiquité, ou bien repi nez vos allures d'habitude, et faites-vous fou comi je vous ai connu. En deux mots, ou renoncez à vol maîtresse, ou servez à M. Ycrtamont un plat de vo^ invention.
« Vous trouverez, dans les deux cas, l'appui q vous peuvent donner mon crédit et mon amitié, ne veux point que la semaine s'achève sans que m Vous ayons à Coulommiers^ Je vous donne m& mi à baiser^ et suiS)
t< Votre affectionnée, a Marie d'Orléans. »
— Ëh bien ! chevalier, dirent les jeunes gënft ( avaient apporté cette lettre, qli'allez-VoUs t*ësoud
— C'est à présent, répondit Plétlobheà, que suis un fou de vivre, comme je le fais, dans les si
LE CHEVALIER PLÉNOCHES. 155
rirs. Mes yeux s'ouvrent enfin, messieurs; la prinîesse m'a rendu un signalé service en me rappelant i moi-même. Vous plairait-il de me prêter les mains, pour mener à bien une petite aventure ?
— Nous sommes à vous, chevalier; nous connaissons votre prudence et votre courage : commandez, et nous obéirons. Que voulez -vous entreprendre ?
— Un enlèvement, messieurs.
— Cela nous convient. Quel jour choisissez-vous pour le coup de main ?
— Celui qui nous éclaire et l'heure présente.
— Bon, cela ! il ne faut pas remettre au lendemain; et comment allons-nous faire?
— Pardieu I marcher tout droit au logis de Vertamont, mettre sa femme dans un carrosse, et partir,
— C'est admirable 1
11 n'y avait pas deux heures d'écoulées, quand un carrosse gris, comme étaient tous ceux de louage, s'arrêta devant la maison de Vertamont. Plénoches et les trois gentilshommes en descendirent, et traversèrent, d'un pas mesuré, les cours et le vestibule. M. le conseiller les vint recevoir en haut des degrés :
— Que demandez-vous, messieurs? dît-il en avisant son ennemi. Je n'accepterai point de duel et ne connais que les voies processives.
— Il ne s'agit pas d'un duel, monsieur, répondit le chevalier. Je viens entretenir un instant madame
136 LE CHEVALIER PLÉNOCHES.
Vortamont en votre présence ; il faul bien que je vou fasse ma visite et mes compliments de noce.
— Je vous en dispense, monsieur.
— Et où serait la civilité, monsieur Verlamont Votre femme est une ancienne connaissance à moi je lui viens faire mon présent de mariage.
— Elle n'en a que faire.
— Pardonnez-moi, monsieur ; je crois qu'elle Tac ceptera de bonne grâce.
Tout en parlant , Plénoches et ses amis entrèren dans un salon. Notre héros prit la clochette et ap pela un laquais :
— Avertissez madame Verlamont , dit-il, que h chevalier de Plénoches l'attend ici avec de la compa gnie. Ne vous effrayez p&s, monsieur le conseiller poursuivit-il, ce sont peut-être des adieux éternel: que je vais faire à votre femme.
— Plaise au ciel que vous disiez vrai 1 mais tou ceci ressemble furieusement à un mauvais tour.
— Eh ! ii'avez-vous pas les voies processives d< votre côté?
— Je m'y jetterai à tôle perdue, si vous commettes des violences ici ; je vous en préviens.
— Ce sera parfaitement fait, monsieur Vertamont La jeune dame entra bientôt. Elle était pflle el
fort émue, mais aussi belle que jamais.
— Madame, lui dit Plénoches, ayant senti qu'il m'était impossible de vivre plus longtemps loin de vous, je viens mettre ma vie en vos mains. Je me
LE CHEVALIER PLÉNOCIIES. ij?
vais tuer en sortant d'ici, et j'ai voulu vous dire adieu pour la dernière fois, avant que de rendre l'âme. J'ai amené trois gentilshommes de mes amis, pour qu'ils entendent mes paroles et me déclarent, par toute la terre un imposteur et un poltron si je n'ai accompli mon dessein au jour de demain.
— Eh quoi I s'écria la jeune dame, voulez-vous donc empoisonner tout le reste de ma vie? Ne savezvous pas combien je suis à plaindre déjà, sans me lonner encore ce dernier coup, plus cruel que les lutres? Si vous aviez aulant d'amour pour moi que vous l'assurez, vous craindriez d'augmenter mes chagrins. Monsieur Plénoches, c'est bien mal à vous ie m'erifoncer ainsi le poignard dans le cœur.
Madame Vertamont posa les mains sur son visage )0ur cacher ses pleurs, dont l'excès dérange toujours es plus beaux traits du monde. Elle n'en pleurait )as moins tout de bon, car elle aimait tendrement lotre héros.
— Il n'y a plus à marchander, madame, reprit Plénoches. Je préfère mille fois la mort à l'état où je ms. Si je ne dois plus espérer de vous posséder, i faut que je mette fin à mes supplices.
— Hélas! que je suis malheureuse! dit la jeune dame avec des sanglots.
Vertamont seul ne voulait pas s'attendrir :
— Chevalier, dit-il, que ne vous mettez-vous au couvent? ce serait bien plus sage.
158 LS CHEVALIER PLÉNOGHES.
— Il est vrai que vous seriez aussi sûrement débarrassé de moi; mais ce n'est pas mon compte. Mes ennuis et mon désespoir finiront aujourd'hui d'une feçon ou d'une autre : c'est un point résolu.
— Le méchant I Tingrat! disait la dame; l'ingrat) qui me veut abandonner!
-— Il n'est plus qu'un moyen de m*arréter, reprit Plénoches; vous pouvez encore me rendre la vie..
— Parlez, chevalier; je donnerais mes jours pour sauver les vôtres.
— Il faut partir avec moi. Monsieur le conseiller^ je suis mort si madame Yertamont ne vous quitte pour me suivre.
— Que la peste soit de votre moyen, che^lier/ crevez plutôt dix mille fois.
— Je le ferai, si madame est aussi inflexible que vous.
— Ce que vous demandez est-il possible? dit la dame.
— Rien de plus aisé. J*ai un car]X)ssc en bas; don* nez-moi votre bras et partons. Laissez cet homme que vous n'aimez point et qui vous rend malheureuse, pour venir avec un amant qui vous adore. La chose est simple et naturelle.
— Vous n'êtes pas dans votre bon sens, dit la dame.
— Allons, mes amis, reprit Plénoches, je vois bien qu'il me faut niourirà Tinstant; ce sera fait dans une minute.
LE CHEVALIER PLÉNOGHES. i59
Il se tourna vers la porte.
— Arrêtez! dit madame Vertamont ; n'est-il donc plus possible de vous rendre la raison? écoutez en^ core.
— Je n'écoute plus rien.
La jeune dame témoigna, par tous les signes de la douleur, les combats qu'elle éprouvait en son âme; et puis, voyant que son amant allait périr infailliblement, elle courut au chevalier, et, lui prenant le bras, elle s'écria :
— Puisque vous voulez que je me per^e pour vous conserver, soyez satisfait : je vous suis.
Ayant ainsi annoncé, par cette belle antithèse, que '^ passion remportait sur les scrupules, madame Vertamont disparut «tvec notre héros. Le mari voulut ^^ jeter au-devant d'elle, mais les trois gentilshommes se placèrent devant la porte.
Au bout d'une heure, le carrosse était déjà loin sur le chemin de Coulommiers, accompagné par les amis clePlénoches qui l'avaient rejoint à cheval.
Les infortunes de notre héros et les airs languissants de madame la conseillère étaient assez connus dans la bourgeoisie. Tout le monde s'intéressait à ces jeunes gens qui s*en allaient mourant d'amour l'un pour l'autre. Après la fuite de sa femme, notre
140 LE CHEVALIER PLÉNOCHES.
mari courut dans la ville comme un insensé, demandant justice à ceux qu'il rencontrait et poussant les hauts cris. M. Patru fut le premier qu'il trouva sur son chemin.
— Ne vous affligez pas trop pour une simple paire de cornes, lui dit l'avocat; ce n'est point un sujet à se tourner le sang. Je connais des époux qui en portent de plus longues que les vôtres et qui n'en vivent que mieux. Si vous faites du bruit, on saura votre accident, et on en rira.
— Je me moque des rires, s'écria Vertamont. Il me faut justice et qu'on me pende mon ravisseur, ou je crierai par-dessus les toits.
La seconde personne que le conseiller rencontra était une bonne dame qui lisait fort son Scudéry et qui avait du roman.
— Ces pauvres enfants! dit-elle en écoutant les discours du mari; les voilà donc unis, après bien des douleurs! Laissez-les en paix, monsieur, et ne leur allez point faire du mal.
Vertamont, furieux de ne trouver pas dans les autres plus do sympathie pour ses infortunes, marcha tout droit chez son beau-père.
— Vous m'avez donné une belle pécore de femmel lui dit-il; ne s'est-elle pas enfuie de chez moi ce matin !
— Enfuie? répondit M. Quatre-Sous. La chose est gmvc. Il faut que vous l'ayez maltraitée.
— Point! c'est pour aller avec son chevalier Plénochcs.
LE CHEVALIER PLÉNOCHES. lil
— On Taura enlevée malgré elle.
— Je vous dis qu'elle est partie avec le pendard volontairement, sous mes yeux,
— C'est impossible ! vous l'auriez retenue.
— Oui, si trois vauriens de gentilshommes ne m'eussent arrêté.
— C'est donc contre son gré qu'elle est partie?
— Volontairement, vous dis-je; en plein jour, à midi, en carrosse de louage, à ma barbe, au vu de mes gens et de tout le quartier.
— Un enlèvement ne s'est jamais fait ainsi, monsieur Vertamont.
— C'est la première fois, j'en demeure d'accord; mais enfin cela est comme je vous le dis.
— Votre histoire n'a pas d'apparence, mon gendre, je ne saurais y croire.
— Que la fièvre vous étrangle! je m'amuserais donc à inventer que je suis trompé? Si vous ne me croyez point, venez à mon logis, et trouvez-y votre fille; je vous en défie.
— Elle doit y être, mon gendre. Elle n'en serait point partie sans me demander avis.
— Par le diable ! ceci passe les mesures. Vous êtes un vieux fou.
— Holà ! n'est-ce pas vous plutôt qui avez la téta dérangée? Allez, vous êtes un sot. Vous ne méritiez point d'épouser une femme comme la vôtre, et si elle /ient à vous tromper, ce sera bien fait.
U2 LE CHEVALIER PLÉNOGHES.
— Ah ! quo ne puis-je vous la rendre, la vilaine I
— Oui-da ? et la dot avec, je pense ?
A ces mots, Yertamont reprit le sens et devint plus tranquille. L'idée des cent mille livres qu'il avait reçues lui donna au moms du souriant à l'imagination au milieu de ses traverses. Une femme coûte de l'argent par les nippes qu'il lui faut donner et le train de maison dont elle a besoin. Notre avare se sentit un peu remis de son trouble en songeant que l'économie venait en balance avec son veuvage. Cependant, son humeur étant colérique, il souhaitait fort la vengeance, et ce penchant combattit en son âme avec l'avarice.
M. Quatre-Sous finit par comprendre que sa fille avait bel et bien abandonné Yertamont ; son orgueil de gentilhomme bourgeois jeta feu et flammes. 11 assembla ses parents et ses amis du parlement et de la cour des comptes; il leur exposa le dommage fait à son nom, et que l'insulte devait rejaillir sur le corps de la magistrature. De son côté, Yertamont poussait tant de clameurs, qu'on l'écoutait par force. Ces deux passions s'entr'aidant Tune l'autre, toutes les robes de Paris commencèrent à s'émouvoir. Une réunion de mines austères eut lieu chez le président Lenoir, de la cour des aides. On y résolut qu'il y aurait une plainte et un procès instruit, et qu'on irait jusqu'au pied du trône, s'il le fallait, pour obtenir que le ravisseur fût mis aux mains de la justice.
Tandis que l'orage s'amassait ainsi, M. de Lon-
LE CHEVALIER PLÉNOCHES. 145
^ueville, en voyant arriver chez lui nos amants tout palpitants de joie et de crainte, tomba dans un véritable embarras. Ce prince, qui d'ailleurs aimait Plénoches, avait ri des amours du chevalier à cause du plaisir qu'y prenait sa fille; mais il était loin de croire que notre héros fût capable d'enlever une femme par violence, et de l'amener à Coulommiers. 11 trouva la chose étrange et Plénoches indiscret.
— Comment, disait-il à la princesse, ce garçon a-t-il pu faire une pareille folie? Il me met dans une alternative fâcheuse, ou de le livrer à ses juges, ou de me compromettre pour le sauver.
Peut-être le chevalier eût-il perdu cette puissante protection sans mademoiselle de Longueville, qui mit tout en œuvre pour remonter Son Altesse. 11 fut décidé que Plénoches se cacherait, en attendant qu'on essayât d'apaiser ses ennemis. Le prince déclara que si M. Vertamont redemandait sa femme, il fallait qu'on la lui rendit.
— Du moins, disait la princesse^ nos amants auront quelques semaines à vivre ensemble le plus doucement du monde.
On reçut bientôt Tavis à Coulommiers du grand bruit que menaient les Quatre-Sous à Paris. La saison tournait au froid, et les feuilles commençaient à tomber des arbres, lorsque le duc reviujt à la cour, en laissant Plénoches dans sa retraite.
Le roi était alors à Saint-Germain, et la reine Anne d'Autriche à Paris.
lU LE .CHEVALIER PLÉNOGUES.
Un beau jour qu'on reçut au Louvre des gens de robe, l'affaire de Plénoches y fui contée. M. deLongueville, en arrivant au petit jeu de la reine, reçut ce mauvais compliment :
— Il parait, mon cousin, que votre château de Coulommiers est devenu maison de femmes débauchées ?
— Comment l'entend Voire Majesté? demanda le duc.
— On ni*a dit qu'un de vos gentilshommes s'y est réfugié avec une personne qu'il a enlevée. Je ferai compliment au roi du bel exemple que donne la noblesse française. En Espagne, le coupable d'un tel crime eut été d(^à mis en jugement, et les grands ne lui eussent point donné asile.
— Ici, madame, répondit le duc en rougissant, on secourt les malheureux, et on a pitié des imprudents. On ne livre point à la justice un pauvre diable que la passion a égaré. C'est le métier des recors et de la police d'arrêter les coupables; le nôtre est de ne refusera personne assistance et hospitalité.
— Les imprudents et les coupables ne le seraient point si les princes ne les encourageaient à le devenir ; mais je sais, mon cousin, que vous êtes le champion des ravisseurs de femmes.
En effet, M. de Longueville avait eu déjà dans sa maison un homme accusé de rapt. La rencontre était malheureuse, el le duc rentra chez lui fort troublé par Taposlrophe de la reine. D'un autre coté, le roi
LE CHEVALIER PLÉJSOCUES. i45
fut informé du scandale qui se menait parmi les gens de robe, et de Tagitalion où ils étaient. LouisXIII, comme on sait, avait en grande vénération la justice et les bonnes mœurs. Il fut irrité du bruit causé par celte histoire. Le duc, résolu à obtenir la grâce de Plénoches, se rendit au petit lever, de bon matin, et il feignit de ne point remarquer Taccueil glacial qu'il y reçut. Le roi était embarrassé, parce que, M. de Longueville ayant rang de prince du sang par alliance, et Monsieur étant alors à Blois, c'était à lui de présenter la chemise. On a mauvaise grâce à gronder une personne qui vous rend ses services d'aussi près. Sa Majesté voulut attendre pour entrer en colère qu'elle fût habillée entièrement.
— Mon cousin, dit le roi, vous avez une méchante affaire sur les bras.
— C*est vrai, sire, répondit le duc. Je donne asile à un pauvre et bon gentilhomme qui a commis une faute grave par excès d'amour.
— Oter une femme à son mari et à sa famille, c'est un crime à punir sévèrement. Il faut que justice se fasse.
— Si Votre Majesté connaissait ce roman aussi bien que moi, elle serait peut-être disposée à l'indulgence. Les deux amants sont pleins d'aimables
qualités.
— Votre histoire a donc bien de l'extraordinaire ? M. de Longueville, voyant la curiosité du roi, lui
raconta brièvement les traverses de Plénoches, la
146 LE CHEVALIER PLÉNOCHES.
morgue de M. Quatre-Sous, la cupidité de Vertamont et les supercheries qui avaient amené le mariage. Sa Majesté prit goût au récit et demanda plus de détails. Finalement, sa colère tomba, et, au lieu de vouloir la punition de Plénoches, le roi témoigna le désir que les choses fussent accommodées à l'amiable.
— Il faut avouer, dit-il, que la promesse de mariage el les dommages-intérêts accordés à ce jeune homme établissent l'ancienneté de sa passion et rimprudence des parents. Cependant, comme les droits d*un mari sont sacrés, je veux qu'on arrange ainsi l'affaire : ce Vertamont reprendra sa femme et renoncera au procès, pourvu que le jeune homme lui rende les quatre mille livres données par les arbitres. J'en ferai parler aux Quatre-Sous par M. le premier président.
Les intérêts de notre héros furent défendus avec chaleur par M. de Longueville, qui eût regardé comme une lâcheté d^abandonner un ami dans Tinfortune. Ce prince n'avait de faiblesse que pour sa fille, et c'était elle qui l'engageait, sous main, à élever des chicanes , afin de prolonger le séjour de son favori à Coulommiers* Deux mois s'écoulèrent en visites et en discourSj pendant lesquels, comme le disait cette charmante princesse, nos aniants vécurent le plus doucement du monde ; mais, toutes choses ayant une fin^ l'accommodement s'acheva selon les désirs du roi.
LE CHEVALIER PLÉNOCHES. 147
Un soir, nos amants étaient assis auprès d'une fenêtre. Mademoiselle Quatre- Sous regardait le soleil d'automne qui s'en allait expirant dans le fond des bois, et Plénoches pensait, à part lui, qu'il n'était rien d'aussi beau que les yeux où il se mirait dans cet instant. Ils tressaillirent tous deux à la fois, lorsqu'ils entendirent un grand bruit de chevaux.
Le chevalier courut à ses armes.
— Je savais bien, dit M. de Longueville en entrant, que je faisais prudemment de venir ici. Laissez vos pistolets , mon pauvre Plénoches ; ma parole est donnée que je ramènerai madame à Paris. Vous ne voudrez pas, après ce que j'ai fait, me mettre en mauvaise position. Tenez-vous pour heureux de n'avoir point à payer plus chèrement votre algarade.
Plénoches laissa choir ses armes, et l'excès de la douleur lui ôta la parole.
— Hélas! monsieur le duc, dit la jeune dame, vous n'avez point songé à une chose qui rendra les arrangements superflus.
— Quelle chose? demanda le prince.
— C'est que je n'ai pas six mois à vivre, une fois que je serai rentrée chez mon mari.
— On ne meurt pas ainsi, madame. Reprenez courage, et mettons-nous en chemin.
- Nos amants s'embrassèrent. Le prince était si touché de leur chagrin, qu'il leur eût de grand cœur donné la volée, comme à des oiseaux, s'il n'eût été lié d'honneur. Plénoches, une fois persuadé qu'il
118 lf: chevalier plénoches.
n*élnit pins en son pouvoir aucun moyen de résister ' û son malheur, fit ce qui arrive souvent aux tempéraments mélancoliques : il baissa la tête, et demeura écrasé par son désespoir.
M. de Longueville, pensant que la séparation dernière de nos amants ne pouvait manquer de leur décliirerle cœur, éloigna Plénoches sous un prétexte, et partit avec la jeune dame pour le logis de Yertamont.
— Monsieur, dit-il au mari, cet accommodement s*étant fait par ordre du roi, c*est au nom de Sa Majesté qu'en \ous rendant votre femme, je vous conjure de la bien traiter. Si elle vous a manqué, vous n'êtes pas non plus exempt de tout reproche. Que ses fautes et les vôtres soient donc oubliées, et vivez avec elle en honnête mari, comme s'il n'était rien arrivé.
Vertamont assura qu'il pardonnait les injures qu'il avait reçues et les larmes de la jeune dame furent mises sur le compte de son repentir.
C'en était fait de Plénoches, si mademoiselle de Longueville ne fut venue lui donner des consolations.
— Chevalier, lui dit elle, je vais connaître, dans relte grande occasion, jusqu'où peut aller votre amitié pour moi, et combien elle a de vivacité, le ne
LE CHEVALIER PLÉNOGHES. 14»
doute point que vous n ayez dessein de mourir. Si vous ne craignez pas de me causer un chagrin qui me fera beaucoup de mal, et dont il me faudra bien du temps pour me remettre, accomplissez votre projet, je ne vous arrêterai plus. Si, au contraire, vous avez partagé l'amitié que je vous accorde, vous serez retenu par la crainte de me faire une peine qui serait peut-être la plus grande de ma vie. C'est moi qui ai tout mis en œuvre pour amener cet amour entre vous et votre maîtresse, et je ne m'en consolerai jamais s'il faut que je vous aie donné la mort. Vou^ sentezvous assez de courage, et m'aimez-vous assez pour vivre encore après tant de maux? je vous en aurai de la reconnaissance. Vous aviez eu raison de compter que l'amour vous devait rendre heureux, puisque c'est, dit-on, ce qu'il y a de plus doux au monde; mais puisqu'il ne vous est plus possible d'espérer rien de cette passion, l'amitié vous peut encore procurer des jours d'un bonheur sans agitation. Lgi mienne s'augmentera par le besoin que vous en aurez, et je vous l'accorderai égale à celle d'une sœur, autant que le permettra l'espace que la naissance a mis entre nous. Lorsque je serai mariée, je vous prendrai pour mon chevalier d'honneur; vous ne me quitterez plus, et nous vieillirons auprès l'un de l'autre en parlant souvent ensemble de vos chagrins et du beau temps de vos amours..
Pour une personne aussi jeune qu'elle était, la princesse montrait la connaissance qu'elle avait du
150 LK CIIKVALIKR PLÉNOCIIES.
CdMir de riiomrno on disunt ix Phtiiochcs qu'il ne pouvait plus sorif^nr h (Hrc heureux par Tamour. Noire héros se fût indigné d'un langage différent, et n'eût pas manqué de tenir ferme dans ses mauvais desseins pour prouver qu'on ne savait pas l'étendue de sa douleur. La pensée d'être fidèle à mademoiselle QuatronSous et de n'aimer jamais d'autre femme lui parut af(réabhi. Il lui sembla doux d*6tre un exemple de constance, et de n'avoir plus en son cœur d'autres senlirnenls qu'une douhmr sans remède et une pure amitié pour la princesse. 11 pnmiit a mademoiselle de Longueville de vivre pour la servir, et do ne la plus quitter.
M. de Longueville, qui l'aimait davantage ù mesure qu'il le connaissait mieux, lui offrit de le marier ù (|uelque riche personne de la cour. Le chevalier n'y voulut ric^n entendre; et quand son altesse le grondait obligeamment de son obstination, il répondait :
— Que voulez-vous, monseigneur? je ne puis plus n^ss('titir d'amour. 11 y a en moi quelque chose de ce celé qui a perdu la \u\ Je ne suis plus bon que pour servir votre alt(îsse et sa lillc.
Kl, m vérité, il ne quittait la petite princesse non ])lus que s'il eût été son ombre, l^e lecteur a vu quelle part mademoiselle de Longueville avait prise aux amours de IMénoches, jusque-là que sa joie ou sa tristesse étaient selon que ces amours allaient bien ou mal. Notre héros lui rendit la pareille quand lui
LE CHEVALIER PLÉNOCHES. 151
vinrent les premiers troubles de son jeune cœur. Tout excellent qu'était le duc, il avait sur le mariage des idées de père, et c'est chose commune que celles des enfants soient différentes. Bien que la princesse ne fût point encore en état de prendre un mari, plusieiirs grands seigneurs demandèrent sa main à Tavance. La petite altesse avait peut-être une inclination qu elle tenait secrète, car elle ne trouvait personne à son goût. Il en arriva des querelles entre elle et son père, dont Plénoches eut du souci. Deux années s'écoulèrent au milieu de ces débats. M. de Longueville épousa en secondes noces la sœur du grand Condé. Notre héros crut s'apercevoir que, depuis ce mariage, le noble duc ne lui témoignait plus la même bonté qu'auparavant. Enfin, la jeune princesse consentit à donner sa main au duc de Nemours, et ce seigneur, jaloux des assiduités du chevalier, déclara qu'il ne le voulait plus souffrir auprès de sa femme.
N'ayant plus rien qui le retint à la cour, Plénoches rentra dans sa province et retrouva sa maison de Corbeil comme il l'avait laissée. Il y vécut quelques années en homme farouche, ne voyant point ses voisins, car ses malheurs l'avaient rendu hypocondriaque. Le valet Champignon était la seule personne dont il eût l'abord pour agréable.
Son humeur bizarre n'ayant fait que s'accroître dans l'isolement, il se mit un jour en tête de redresser les torts à la ronde, comme le grand Don Qui-
i52 LE CHEVALIER PLËNOGHES.
cliotle. Lorsqu il apprenait qu*un gentilhomme avait commis dés tyrannies, ou qu'il rendait la vie dure ù ses gens ou à sa famille, Plénoches le sommait de se conduire plus doucement ou de se battre avec lui. Plusieurs de ses cartels furent relevés, et il eut le bonheur d*en sortir sans recevoir de grosses blessures. Le premier défi qu'il envoya ainsi fut à un pore qui voulait contraindre sa fille unique à entrer en religion, afin de garder le bien qu'elle avait. Notre cfievalier l'obligea de marier la demoiselle comme elle le souhaitait. Une autre fois, ayant su qu'un gentilhomme du pays ne respectait point les clôtures des champs et ravageait les terres d'autrui en courant le gibier, Plénoches acheta trente chiens pour le plaisir de les mettre sur un lièvre dans les bois de ce gentilhomme. Une querelle s'ensuivit avec un duel. Notre héros blessa son adversaire, et lui fit payer rançon ù ceux dont il avait gâté les blés.
La cervelle de Plénoches se monta sans doute par ce succès jusqu'à un degré proche de la folie* On parlait fort en ce temps-là des méchancetés d'un certain Montsoreau, qui venait de l'assassin de Bussy d'Ambroisc. C'était un homme féroce qui pendait ses paysans à des branches, détroussait les passants, levait des impôts forcés, et fabriquait encore de la fausse monnaie. Un jour que Plénoches s'ennuyait, il lui prit envie d'aller chercher ce Montsoreau jusqu'au fond de la Tourainc; il courut le pays pendant un
LE CHEVALIER PLÉNOCHES. 155
grand mois ayant de le joindre. Il le trouva enfin par hasard dans une hôtellerie où ce brigand battait le pauvre monde et volait l'argent au lieu de payer sa dépense. Plénoches entra dans Tauberge comme Montsoreau se mettait à table, et jeta par terre d'un revers de sa canne les pots et les bouteilles. Il sauta ensuite à la gorge de son adversaire, et, lui mettant la pointe de Tépée sur l'estomac, l'obligea de crier merci. Montsoreau promit tout ce qu'on voulut; mais, lorsqu'il se vit relâché, il prit vilainement un pistolet dont il tua notre héros par derrière à bout portant.
Ainsi finit le chevalier Plénoches, comme il avait vécu, c'est-à-dire singulièrement. Il était environ dans sa quarantième année. Le valet Champignon le fil mettre en terre au cimetière d'un petit village. Depuis lui, personne n'a porté ce nom de Plénoches, qui était étrange comme le personnage, et que lui seul a fait un peu connaître.
Entre la littérature du seizième siècle cl celle du dix-septième, il y a une époque de transition pendant laquelle efifin Malherbe vint, et dont on ne pouirait écrire Thistoire sans parler de mademoiselle de Gournay. Le caractère naïf et original de cette docte personne, Tamitié tendre que Michel Montaigne lui avait vouée, quelques anecdotes singulières de sa vie et le frottement qu'elle eut avec des gens célèbres, la rendent plus digne encore d attention que ses écrits. Les belles-lettres, d'ailleurs, lui furent obligées, comme on disait de son vivant, à cause du soin qu'elle prit, après la mort de Montaigne, de veiller à la publication des Essais. Elle mit à ce travail une religieuse exactitude et la vigilance d'un gendarme, jusqu'à poursuivre les faussaires de ses imprécations et de ses menaces, en signalant leurs fourberies. Celle courageuse colère devint très-utile, car il n'était sorte d'impostures et de manèges auxquels la
librairie d'alors ne s*abaissât pour tromper le public en sophistiquant les ouvrages des grands hommes.
Marie de Jars, demoiselle de Gournay (et non pas Lejars, comme l'ont écrit plusieurs biographes), naquit à Paris, en 1566. Son père, en mourant, laissa une assez belle fortune, que madame de Gournay dépensa presque entièrement à faire bâtir. Lorsque cette dame suivit son mari au tombeau, tous ses biens étaient hypothéqués. Le fils aîné servait à l'armée; la fille aînée était mariée; Marie de Jars se chargea d'un frère et d'une sœur plus jeunes qu'elle. Dans son rôle de chef de famille, elle montra de la sagesse et du dévouement, et, tous comptes faits, elle se vit à la tète de deux mille livres de rente.
Dans une pièce de vers adressée à madame de Ragny, mademoiselle de Gournay parle de sa taille de moyenne hauteur et de son visage rond. Si son portrait gravé au frontispice de ses œuvres est ressemblant, ce visage rond parait agréable^ orné de grands yeux et d'une bouche petite. La jeunesse aidant, Marie de Jars devait être jolie à dix-neuf ans, lorsqu'elle rencontra Montaigne. Elle dit encore, dans ses vers à madame de Ragny, qu'elle a l'humeur officieuse et parfois enjouée. Pour officieuse, plusieurs traits de sa vie prouvent qu'elle le fût ; mais sur l'autre point, je croirais qu'elle se vante. Jamais il n'y eut rien de moins enjoué que ses écrits; jamais rien, au contraire, de plus pompeusement sérieux. Probablement l'excès même de son sérieux
156 MÂDfclMOlSELLK DE GOURNÂY.
lui fit penser qu'elle avait payé un gros tribut à la gai té pour avoir quelquefois plaisanté dans la conversation seulement.
Dés sa petite jeunesse, Marie de Jars montra du goût pour les bons livres. Ses auteurs favoris étaient Ainyot, Ronsard et Montaigne. Elle leur demeura si fidèle, qu'après eux elle n'en voulut guère connaître d'autres, excepté M. Racan. La publication des deux premiers livres des Essais ayant eu lieu en 1580, mademoiselle de Gournay n'avait pas encore quinze ans lorsque cet ouvrage parut. En 1585, elle apprit un jour que M. de Montaigne était à Paris, et elle envoya quelqu'un le saluer et lui dire l'estime qu'elle faisait de sa personne et de son livre.
De la part d'une fille de divneuf ans et fort demoiselle^ le compliment avait du prix. Montaigne en fut touché. 11 vint dés le lendemain voir Marie de Jars. Dans cette première entrevue, la conversation ne fut pas toute de civilité; la glace fut bientôt rompue et mademoiselle de Gournay exprima son admiration en des termes qui lui gagnèrent le cœur du philosophe, puisque Montaigne se prit incontinent d'amitié pour elle, et qu'il lui offrit l'affection de père ù fille. Depuis ce moment, mademoiselle de Gournay porta fièrement le titre de fille d'alliance de Montaigne. On voit dans une lettre à l'auteur des Essais^ qu'elle est « aussi glorieuse de ce titre, qu'elle le serait d'ôlrc mère des muses mômes ; » et dans un autre endroit, qu'elle accepta ce titre « avec
tant plus d'applaudissement de ce qu'elle admira la sympathie fatale du génie de lui et d'elle. » Cette dernière phrase, moins modeste que Tautre, prouve que la demoiselle l'écrivit étant vieille et mieux persuadée de son mérite qu'à dix-neuf ans.
De l'enthousiasme des belles choses à l'envie de produire, le chemin n'est souvent pas long. En applaudissant à la gloire des autres, on forme volontiers le souhait d'acquérir à son tour de la réputation. Une fois honorée du titre de fille d'alliance du plus grand esprit qu'elle connût, mademoiselle de Gournay brûla du désir d'être comptée pour bel esprit et femme savante. Elle n'y alla pas de main morte, car elle résolut d'apprendre le grec et le latin, et en vint à bout aussi bien qu'une femme le puisse faire en travaillant avec plus d'ardeur que de méthode. Son premier ouvrage s'appelle le Proume* noir de JM. de Montaigne. On pourrait croire, en lisant ce titre, que pendant une promenade avec l'auteur des Essais^ Marie de Jars avait recueilli quelques précieux débris de conversation entre elle et son père d'alliance. Il n'en est rien. Le Proumenoir est une espèce de conte arabe, dont le récit de vive voix a pu intéresser Montaigne, si mademoiselle de Gournay parlait avec grâce ; mais dont la lecture est insipide. Encouragée par l'attention et la complaisance de son père d'alliance, Marie de Jars mit son invention sur le papier et l'envoya à Bordeaux, où demeuraitMontaigne, en l'accompagnant d'une épître
158 MADEMOISELLE DE 60URNAT.
dédicaloire datée de Gournay-sur-Aronde, l'an 4589.
Ce Proumenoir n'était pas encore écrit lorsque le passage suivant fut ajouté au chapitre xvn* do second livre des Essais :
« Jay prins plaisir à publier en plusieurs lîeui, Tespérance que j'ay de Marie de Goumay de Jars, ma fille d'alliance : et certes aimée de moy paternellement. Si l'adolescence peut donner présage , cette âme sera quelque jour capable des plus belles choses. Le jugement qu'elle feit des premiers essays, et femme, et en ce siècle, et si jeune, et seule en son quartier, et la bienveillance qu'elle me voua, sur la seule estime qu'elle en print de moy, longtemps avant qu elle m'eust veu, sont des accidents de très digne considération. Voilà tout ce que j'ay cogneu, jusques à cett'heure, d'extraordinaire grandeur et non commune. »
Sur ces entrefaites, Michel Montaigne mourut^ Sa veuve envoya les Essais à mademoiselle de Goumay, a enrichis des traits de sa dernière main, » pour en faire une édition nouvelle et complète. Cette édition, qui parut en 1595 (Paris. Abel Langelier), est le plus beau titre de Marie de Jars à rimmortalitéi L'impression en fut surveillée avec tant de soin^ qli'aujourd^hui c'est encore un document précicutè consulter, auquel on revient, et qui sert de règle. On y trouve une préfafce de mademoiselle de G<mrnay, qui n'est pas sans mérite.
La langue française marchait alors à grands pas.
Les grammairiens, les poètes, les gens du monde eux-mêmes, en s'occupant du bien dire apportaient chaque jour quelque changement au langage. Mademoiselle de Gournay \it avec douleur ces innovations. Par amour pour Montaigne, elle tomba, quoique jeune encore, dans le préjugé de certains vieillards qui n'admettent pas volontiers que rien de beau puisse venir en ce monde dans le temps où ils se préparent à en sortir. Non-seulement dans son style, mais encore dans sa façon de vivre, la bonne demoiselle demeura obstinément un personnage du seizième siècle pendant toute la première moitié du dix-septième. Elle devint en peu d'années une figure tout à fait bizarre. On se moqua d'elle. On lui joua quantité de méchants tours ; mais on craignait l'explosion et la rudesse gauloise de sa colère.
Comme si elle eût voulu ne rien épargner pour être plus gothique dans ses mœurs, mademoiselle de Gournay donna dans une étrange manie, qui avait été à la mode sous Charles IX. Elle s'avisa de chercher la pierre philosophale, s'imaginant que c'était cultiver les sciences. Ses amis la chapitrèrent; l'alchimie en avait ruiné bien d'autres. Elle y mangea le reste de son bien. Suivant l'habitude des chercheurs d'or, quand la pauvreté vint frapper à sa porte, Marie de Jars s'imagina que cette hôtesse sinistre Tarrêlait dans ses expériences au moment de toucher au but. Elle retranchait sur sa nourriture et sa toilette pour alimenter le fourneau, et comme
elle avait toujours le soufnel à la main, elle devait rosseniblor passablement à une sorcière. Finalement elle ne découvrit rien, et renonça par force à Talchimie pour revenir aux belles-lettres, qu'elle n aurait jamais dû délaisser. Aussi généreuse dans la mauvaise fortune que dans la bonne. Mademoiselle de Gournay recueillit chez elle une fille orpheline du poète Jamyn, ami de Ronsard. Sans autre compagnie que cette pauvre tille et sa chatte qu elle a célébrée dans ses vers, mademoiselle de Goumav laissa toutes choses changer et se renouveler autour d'elle, pei^uadée que les belles-lettres fran* çaises étaient mortes avec son père d'adoption, et qu'elle avait eu 1 honneur de les ensevelir. Son intérieur était quelque peu bohémien, et Ton concevrait que les plaisants s en fussent divertis, si la misère honnête et résignée n'était la chose la plus triste et la plus respectable du monde.
Au milieu de sa gène et de ses ennuis, mademoiselle de Gournay conserva pourtant une fidèle amie, comme on le voit par cette phrase touchante noyée parmi le fatras de son apologie : « Que si ma despence a plus duré que ne portail le misérable reste de bien qui me demeurait après tous mes acquits de debtes, charges et pertes, le secours d'une bonne amye qui prenait plaisir que je parusse honneste— mont en a été cause. » Après la mort de Montaigne*. Marie de Jars èlait restée en relation avec la famille de son père d'alliance. Elle avait fait un voyage eis
Guyenne et nn séjour de quinze mois dans celte famille. Il se pourrait donc que cette amie qui n'est point nommée fût madame de Montaigne ou madame de Gamaches, sa fille.
En 1626, mademoiselle de Gournay réunit ses opuscules en vers et en prose, et les fit imprimer sous ce titre : UOmbre de la demoiselle de Gournay. Elle ne douta point qu'après les Essais j son livre ne fût le plus beau du monde et qu*il ne dût avoir un furieux retentissement dans l'Europe entière. Il est aisé de voir qu'elle crut marcher sur les traces de Montaigne, en traitant sans ordre toutes sortes de matières, en dissertant à perte d'haleine et en changeant de sujet à chaque chapitre, sans autre règle que son caprice. Il fallait, en ce temps-là, qu'un livre fût bien mauvais pour qu'on n'en vendit pas la première édition; celle de F Ombre s'écoula ientement, mais enfin elle se trouva épuisée au bout de huit ans, et le libraire n'y perdit point. Si ce qu'ont dit plusieurs contemporains est vrai, la plupart des lecteurs achetèrent rOmbre pour s'en mo- -quer. Mademoiselle de Gournuy ne pouvait pas en conscience imaginer cela; elle dut croire à un succès de bon aloi. Les mauvais plaisants apprirent que notre femme savante, alors âgée de soixante ans, faisait des châteaux en Espagne avec mademoiselle Jamyn sur le prodigieux effet produit par son ouvrage, et ils résolurent de se divertir aux dépens de l'auteur, en se jouant de son amour-propre et de
sa crcdulilé. Mademoiselle de Gournay avait envoyé des exemplaires à ses anciens amis, à quelques grandsi seigneurs el à M. Racan, seul poète qu'elle ainiûi, car elle avait des raisons particulières de se plaindre de Malherbe. Une conspiration de mystificateurs s'était formée contre la pauvre vieille depuis longtemps ; la publication de rOmbre fournit à ces rieurs sans pitié une mine inépuisable de nouveaux tours. Les plus acharnés de la bande étaient le comte de Moret, ce célèbre bâtard du feu roi Henri IV, qui fut tué à Caslelnaudary six ans plus tard, le chevalier de Bueil, son cousin, et M. Yvrande.
« Ces pestes, dit Tallemant des Réaux, lui supposèrent une lettre du roi Jacques d'Angleterre, par laquelle il lui demandait sa vie et son portrait. Elle fut six semaines à faire sa vie. Après elle fil barbouiller, et envoya fout cela en Angleterre, où 1 on ne savait ce que cela voulait dire. »
Pestes, en effet, qui poussaient la raillerie jusqu'à ce point de laisser une pauvre vieille travailler pendant six semaines et payer un dessinateur, probablement fort cher pour sa bourse de femme savante et d'alchimiste honoraire, le tout en pure perte!. Un moment j'ai cru découvrir que cette anecdote était une invention. Le roi Jacques I" étant mort en 1625, et FOmbre n'ayant été publiée qu'en 1626, ce ne pouvait être à propos de cet ouvrage qu'on avait écrit à mademoiselle de Gournay; ou bien, s'il s'agis-
MADEMOISELLE DE GOURPîAY. 163
sait de V Ombre ^ ce ne pouvait être de Jacques V qu'on avait supposé une lettre. Mais j'ai eu le chagrin de découvrir que cette cruelle plaisanterie avait été mise à exécution longtemps avant rapparilion de rOmbi^e^et que Tallemant n'avait commis qu'une erreur de date. C'était en 1613, à propos du Proume^ noir et de divers autres opuscules, que la fausse lettre du roi Jacques 1" avait été forgée. Voici ce qui s'était passé : Le maréchal de Lavardin, ambassadeur de France en Angleterre, était mort à Paris, en 1614, au retour de son ambassade. On ne manqua pas de dire à mademoiselle de Gournay que le roi d'Angleterre avait fort parlé d'elle à M. de Lavardin, et qu'il avait montré à l'ambassadeur de France un autographe d'elle occupant une place d'honneur dans son cabinet. MM. de Bueil et de Moret en tirent des gorges chaudes au Louvre. Louis XIII, dont on ne savait comment distraire l'ennui, et qui d'ailleurs avait le cœur le plus sec et le plus insensible du monde, s'amusa de ces plaisanteries. C'est ce que mademoiselle de Gournay nous apprend elle-même dans le passage suivant d'une lettre :
« Je ne puis oublier les faveurs honorables receues de quelques souverains de premier rang... et pour fermer ce pas, tant d'honorables propos que le feu sérénissime roy de la Grande-Bretaigne daigna tenir sur mon subject à M. le mareschal de Laverdin orsqu'il fut envoyé vers Sa Majesté... la favorable montre qu'elle lui fit encore, étant en son cabinet.
de quelque escrit qu'elle disait venir de ma main, présence de gens qui le publient jusques à ce heure au Louvre... »
Il est évident que la mystification, commencée iGl«^>, durait encore en 1626. On faisait croire à n demoiselle de Gournay qu'il n'était bruit à la co que de son livre, el que chez le roi on s'enlretcn des témoignages d'estime qu'elle avait reçus auti fois de Jacques 1". Le mot de feu sérénissime roy di Grande-Bretaigne éclaircit rhistorictte si brève Tallemant. N'esl-il pas pitoyable de songer que Ma de Jars servait aux menus plaisirs de Louis XIII et ses flatteurs, tandis qu'elle s imaginait que ce nr narque la devait au moins admirer autant que h ques I"? Elle dut croire sa fortune assurée; elle si tendait à recevoir des compliments, un mcssaj une pension sur [la cassette. Il ne vint rien, et pauvre vieille, en causant de sa gloire avec mac moiselle Jamyn trouva sans doute que le roi n'éfc guère généreux. Elle ne se trompait point, car il r eut jamais de prince plus ladre que Louis XIII po les arts et les lotfres. Si M. le cardinal ne s'en 1 mêlé, TAcadémie n'aurait assurément point vu jour sous son règne.
On ne sait plus que penser, après ce qu'on vie de lire, de fous les autres témoignages d'estime do mademoisiîlle de Gournay parle dans ses épîlres dans son apologie. Peut-être n'onl-ils pas plus < réalité que les belles paroles du roi d'Angleterre
M. de Lavardin, ni que les discours des courtisans du Louvre. Il est assez vraisemblable que les autres satisfactions d'amour-propre, que la bonne demoiselle énumère avec complaisance, sont de même sorte que la première. Par exemple, lorsqu'elle écrit que son portrait existe dans les musées de Bruxelles et d'Anvers; qu'en Hollande on a publié des examens élogieux de ses ouvrages; qu'en Italie, César Carpacio et Charles Pinto ont célébré son génie dans leur langue, et répandu la gloire de son nom d'un bout à l'autre de la Péninsule; qu'il n'y a plus d*esprit bien né en France ni à l'étranger qui n ait connaissance d'elle, et ne Fait témoigné de bouche ou par écrit, on ne sait plus à quoi s'en tenir. Tout cela n'était peutêlre qu'illusions, enfantement de l'amour propre et delà crédulité, ou mensonge des mauvais plaisants. Parmi les malices de MM. de Morei, de Bueil et Ifvrande, il y en a une célèbre, ingénieuse et d'un comique incontestable. Racan, ayant reçu un exemplaire de ïOmbre^ se préparait à faire une visite à mademoiselle de Gournay. Les pestes^ avertis de son dessein et de l'heure où il devait se rendre chez la demoiselle, prirent les devants. Le chevalier de Bueil se présente le premier, et se fait annoncer par ma- ^^" demoiselle Jamyn, sous le nom de Racan. Il avait de ^\ l'esprit et de bonnes manières. Il plaît fort à la vieille * *l femme savante et la laisse enchantée de lui. Aussitôt ' I arrive M. Yvrande.
---Jamyn, dit-il, annoncez M. Racan.
ai
— Vous VOUS moquez de moi, monsieur, il sort
— C'est quelque tour qu*on m*a joué ; je suis le véritable Racan.
Mademoiselle de Gournay, voyant un jeune homme de bonne mine, non moins civil et spirituel que Tautre, prend doucement la chose. M. Yvrande lui gagne le cœur à force de compliments, et opère sa retraite après la paix signée. Là-dessus Racan parait. Il était distrait, rêveur, mal habillé, gauche dans ses manières, et de plus il bégayait et avait un vice de prononciation tout à fait ridicule. Il ne sut pas dire nettement son nom; mais, lorsqu'il assura qu'il était Lacan, la vieille demoiselle, transportée de fureur, le reçut fort mal et le mit à la porte. Je vous laisse à juger si Thistoire fit du bruit dans ce temps où un simpla bon mot courait d un bout de Paris à l'autre! Le chevalier de Rueil et Yvrande amusèrent la cour et la ville du récit de cette aventure*. Bois- Robert, le meilleur conteur qui fût alors, s'en empara, et il en donna le divertissement au cardinal de Richelieu, qui se fit raconter plusieurs fois celte histoire dans les moments où son humeur sombre le travaillait.
La mystification des trois Racans ne pouvait pas durer à perpétuité, comme celle de la fausse lettre
' I/liistorirttc dos trois Racans est racontée par Tallemant des Réaux et par Sorel. On en a fait un vaudeville ol une pièce représentée ;iu 'Ihèâtre-Hislorique,
du roi d'Angleterre. Il fallait qu'elle s'éclaircît. Mademoiselle de Gournay apprit bientôt qu'elle avait maltraité le véritable Racan, et elle en fut au désespoir. Elle n'eut pas grand'peine à se réconcilier avec ce rêveur sans rancune; mais elle comprit cette fois à quel point on s'était joué d'elle, et son amour* propre en dut souffrir cruellement. Ceux qui font des malices de ce genre et ceux qui en rient ne son* gent pas au dépit mortel de la personne qui en est Tobjel. MM. de Bueil el Yvrande auraient dû ajouter au récit de leur historiette cette conclusion : la vénérable demoiselle, en découvrant qu'elle était la risée des gens du monde, pleura de chagrin, ne dormit pas de plusieurs nuits, et perdit tout à coup le seul bien qu'elle eût encore, le seul trésor qui eût survécu à sa ruine, aux déceptions de l'alchimie, à la perte de sa famille d'alliance et d'une amie secourable : ses illusions! Mais qu'importent les pleurs d*une pauvre vieille fille, pourvu qu'on ait une anecdote à colporter dans les ruelles, à la toilette des femmes^ et jusque dans le cabinet de M* le cardinal, ce ministre tout-puissant, dont un sourire vaut une intendance ou un régiment !
Mademoiselle de Gournay n'avait pdint de fiel dans le cœur. La nature l'avait faite bienveillante. La méchanceté de ses persécuteurs a donc pu seule lui ar*racher celte phi'ase, qu'on trouve danâ une letti*ë adressée à M. Berthault, évêque de Séez :
« Mon Dieu I que ne me laisse-t-on jouir du passe-
i68 MADEMOISELLE DE GOURNAY.
port de mon ignorance, puisqu'il est véritable, ou que je ne scay rien, tant par oubly qu'autrement, ou que ce que je scay se qualifie, se cognoist et se prao tique si peu pour science en notre temps, que tous les jours mon ignorance sert de risée aux esprits joyeux d'entre les sçavants, comme ma science en sert à ceux des cours et de leurs faubourgs? »
On reconnaît la plainte de Torgueil meurtri dans ce passage, qui ne manque ni de verve ni de bien dire.
A quelque chose malheur est bon. Les mystificateurs n'avaient pas l'intention de rendre service à mademoiselle de Gournay en se jouant d'elle; on apprendra sans doute avec plaisir comment le grand succès de leur malice tourna au profit de la bonne demoiselle, par une de ces combinaisons où Ton sent la volonté de la Providence. I^ cardinal de Richelieu, après avoir bien ri de l'histoire des trois Racans racontée par Bois-Robert, eut l'envie de feire le plaisant à son tour. La belle prouesse de MM. de Uueil et Yvrande le piquant d'émulation, il voulut aussi railler. Il avait reçu un exemplaire de VOmbre^' où il n'avait pas même jeté un regard. 11 demanda ce livre et en parcourut plusieufô pages, avec le parti pris d'avance de trouver le tout souverainement ridicule. Bois-Robert, qui se reprochait peutêtre au fond la part qu'il prenait à ces cruautés, résolut de donner à riiistoriette un dénouement plus hoimèle en faisant payer au ministre les frais de la
comédie. Pour fendre un piège à Féminentissime, il l'engagea fort à choisir précisément dans ce fatras les vieilleries, afin d'en composer un compliment à faire de vive voix à l'auteur. Il fut convenu que Ton enverrait dire à mademoiselle de Gournay que M. le cardinal, ravi de la lecture de VOmbre^ se mourait d'envie de voir une personne d'un si grand talent.
Richelieu se promit un plaisir infini à railler la femme savante sans qu'elle se doutât de la plaisanterie. Il recueillit dans le gros in-quarto tous les plus vieux mots qu'il put trouver, et il prépara des phrases burlesques avec l'aide de son conseiller. Bois-Robert envoya chez mademoiselle de Gournay quand le rôle fut appris et répété. Un page de monseigneur vint saluer la savante demoiselle, et lui dire de la part du ministre l'envie qu'il avait de la connaître. Depuis la fausse lettre du feu roi de la Grande-Bretagne, jamais compliment à l'adresse de Marie de Jars n'était parti de si haut. L'auteur de lOmbre^ à qui Ton avait su persuader que son portrait ornait les musées de Flandre, et que l'Italie entière célébrait sa gloire, ne douta point du sérieux et de l'importance du suffrage de M. le cardinal. Mademoiselle de Gournay tomba dans le piège, comme Don Quichotte dans les filets de la duchesse, et se crut une femme de génie d'aussi bonne foi que le héros de Cervantes se croyait chevalier errant. Il y eut sans doute bien des émotions, bien des discours dans le modeste logis de la bonne vieille. Mademoi-
selle Jamyn se donna bien de la peine à parer soi amie des plus belles nippes qu'il y eût dans Tar moire. Marie de Jars emprunta le carrosse d'un personne du voisinage, et partit, le cœur un pei agité, pour son audience.
Il n'est pas inutile de remarquer que M. le cardi nal partageait le travers qu'il se préparait à raille: cbez l'auteur de l'Ombre. Le style de ses Mémoire politiques est plus vieux que celui du moment où ii les écrivit. A la fin de sa carrière, l'éminenlissimc employa beaucoup de tournures de phrases suran nées pour son temps, et si Desmarets ou CoUctcty aa lieu de le llalter, eussent voulu lui faire la guerre, ils auraient pu lui rendre précisément le tour qu'il s*apprétait à jouer à mademoiselle de Uournay. Mais on ne se hasardait point à plaisanter le cardinal duc; pour rire de ses vei^s de treize pieds, il fallait s'enfermer et mettre le verrou.
M. le cardinal était avec Bois-Robert lorsqu'on lui annonça la demoiselle de Gournay. Il se leva d'un air d'empressement exagéré; il offrit un siège, el, après les premiers compliments de civilité^ il se mit à fuire le plaisant; On sait qu'il avait la main lourde lorsqu'il voulait se moquer.
— Jésus I mademoiselle, dit-il, que vous êtes propre ! L'on m'avait assuré que vous n'étiez plus jeune; mais avec cette robe, je vous donnerais quinze ans. Voilà (*e que c'est «pie d'avoir su défendre votre virginité contre noire méchant sexe.
— Monseigneur répondit mademoiselle de Gournay, quelque chose réveillera dans mon cœur la jeunesse qui n'est plus sur mon visage ; ce sera le souvenir de cette rencontre et Thonneur incomparable que votre éminence me veut bien faire.
— Oh ! reprit le cardinal, si je vous ai prinse pour une jouvencelle, n'estimez point que ce soit nonchalance de ma part. Si vois-je bien en vous les caractères d'une personne rompue au labeur du bel esprit. On en remarque un signe de conséquence, je veux dire le noir que vous avez aux narines. Je gagerais ma crosse que vous permettez mal aisément à votre servante de moucher votre chandelle tandis que vous écrivez ces choses admirables dont nous nous repaissons. Possible, est-ce encore la fumée des fourneaux qui vous a noirci le nez , car on sait que vous avez soufflé*.
— Excusez-moi, monseigneur, répondit la demoiselle ; si j'ai du noir aux narines, c'est que je prends du petun pour une fluxion au cerveau. Mais je vois avec joie que votre éminence a daigné lire mon chapitre du Langage français.
— Voiréiditle cardinal, je l'ai lu avec grand proufit. C'est ce juste morceau qui m'a inspiré le désir de vous cognoîlre, et c'est aussi pourquoi j'ai l'heur de practiquer présentement avec vous cet autre livre, où vous dites que les beaux esprits et les gens de bien s'entrecherchent.
» On appelait alors souffler faire de ralchimie.
\n MADEMOISELLE DE GOURNAY.
— Mademoiselle, dit Bois-Robert, nous avons admiré, son éminence et moi, votre Exclamation sur la mort du feu roi Henri IV.
— Tu me la rappelles à propos, reprit réminentissime. L'on y trouve des beautés que je n'oublierai de ma vie. N'est-ce point là que nous avons lu cette métaphore par où mademoiselle compare le feu roi venant du milieu des bataillons ennemis, à Jonas sortant du ventre de la baleine? Cela est du dernier galant, mademoiselle ; vous avez su, par cette image, pourtraire admirablement le feu roi. As-tu remarqué, Bois-Robert, cet autre passage où mademoiselle dit : a Je consens que ce m'est une faveur du hasard dont je ne puis me targuer d'être née de qualité? » r/est de la philosophie cela, et de la meilleure. Moi aussi je consens que ce m'est faveur du hasard d'être gentilhomme, et pour faire montre de ne point me targuer de tels avantages plus que ne le doit un philosophe chrétien, je publierai votre esprit bien plus grand que le mien, et dirai à tous venants qu'en ce rencontre de vous à moi tout l'honneur m'échoit en partage.
— Votre Éminence veut rire, dit mademoiselle de Gonrnay, commençant à soupçonner la malice du cardinal.
— Non, pour Dieu ! je ne ris point, s'écria Fëminenlissimc. Vous allez comprendre soudain que je \)\\v\() sérieusement quand vous saurez que je partage voire opinion au regard du dommage que c'est de
ne plus écrire aujourd'hui comme du temps de Ronsard, ce prince de tous les poètes. Votre livre du Langage françois m'a transporté d*aise. C'est affaire à nos muguets de cour de s'en moquer , eux qui ne peuvent plus chevaucher sur une housse, et se font traîner en carrosse comme des femmelettes. Mais vous, mademoiselle , je ne doute point que si nous avions encore une ligue et guerre civile, on ne \ous verrait point faillir à ce coup de faire trente lieues sur un bidet, pour eschapper votre virginité des atteintes des pillards. Vous avez traité nos gens de cour d'une façon furieusement satirique, et vous eûtes grand' raison de ce faire. Ils ont subject de vous craindre; davantage, ils pourraient concevoir ridée de se venger. Mais si ce caprice leur entrait en l'esprit, je l'en ferais bien sortir par force ou menace. Je leur monlrerai que je suis votre serviteur cl partisan, car je ne parlerai dores en avant autre style que le vôtre. Je prendrai le loisir de m'imboire de vos belles pensées durant les heures de récréation que je me ségrège des affaires.
— Monseigneur, dit mademoiselle de Gournay en souriant, je ne conserve plus de doute au sujet.de vos intentions. Quelques personnes de votre cour ne m'ont que trop bien appris à discerner les paroles sérieuses d'avec les autres. On m'a fait beaucoup plus de compliments par moquerie, plus de plaisanteries malignes qu'il n'en faudrait pour écrire nn volume de comédies. Je m'en suis parfois fâchée;
i74 MADEMOISELLE DE GOURNAY.
mais avec Votre Éminence j'enlends volontiers le badinage. Lorsqu'on gouverne un royaume au milieu d'un grand tracas d'affaires, et que Ton porte dans sa tète la politique de l'Europe entière, on a besoin de se reposer en riant un peu. Ce n'est point avec mon livre que Votre Eminence se divertit ce matin, en se ségrégeant du commerce des hommes ; c'est avec l'auteur, et je m'en réjouis. Riez donc, monseigneur, amusez-vous aux dépens de la pauvre vieille; elle s'estimera heureuse de vous avoir procuré quelques minutes de délassement, et elle gardera le souvenir de cette entrevue comme celui de l'honneur le plus éclatant qu'elle ait reçu en toute sa vie.
— Bois-Robert, dit le cardinal un peu confus; j'en tiens, mademoiselle de Gournay va me prendre pour un mauvais plaisant.
— Non, monseigneur, répondit la vieille demoiselle, je ne serais guère accommodante si je ne pouvais supporter patiemment une innocente malice.
— Voici le coupable, reprit le cardinal ; c'est Bois- Robert qui m'a conseillé cette sottise. Je vous le livre. Demandez-lui réparation, et je le forcerai à s'exécuter.
— Ne craignez rien, mademoiselle, répondit Bois- Robert; M. le cardinal a reconnu sa faute; il saura bien la réparer lui-même.
Cette fois le cardinal cessa de plaisanter. II s'entretint encore avec mademoiselle de Gournay sans employer les vieux mois, et, à la fin de la confé-
rence, il conduisit la bonne demoiselle jusqu'à la porte de son cabinet avec plus d'égards et de respect qu'il ne l'eût fait si sa conscience ne lui eût rien reproché.
— Le Bois^ dit le cardinal à Bois-Robert^ quand Marie de Jars fut partie, je tremble d'avoir offensé mademoiselle de Gournay.
— N'en doutez point, répondit Bois-Robert; elle s'en va fort chagrinée.
— Il faut faire quelque chose pour elle.
— J'espère que vous n'y manquerez pas. Il serait affreux à vous d'oublier une si honnête personne, après l'avoir maltraitée avec une injustice criante.
— Comment lui pourrais-je être agréable !
— Elle est pauvre; donnez-lui une pension.
— Soit. Tu iras la voir, et, pour faire ma paix avec elle, tu lui annonceras de ma part une pension de six cents livres sur ma cassette.
— Vous en seriez quitte à trop bon marché. Mademoiselle de Gournay a du domestique.
— Qui donc?
— Mademoiselle Jamyn, fille naturelle d'Amadis Jamyn, poète et ami de Ronsard. Quoique pauvre, on a du cœur et de la générosité.
— Eh bien, je donne cinquante livres de rente pour mademoiselle Jamyn.
— Ce n'est pas tout. Il y a encore mimipiaillon.
— Qu'est cela? demanda le cardinal.
— La chatte de la vieille demoiselle, une bête sa* vante et de qualité, comme sa maiti^esse, et qu*on ne peut nourrir avec du pain sec.
— Nous donnerons vingt livres par an pour la chatte, à condition qu'elle mangera des trippes.
— Fort bien ; mais elle a cbatonné six petits chats qui ont bon appétit.
— Ajoutons donc une pistole pour, les chatons.
— Je cours à mon ambassade; car, si la bonne vieille pleure, il faut la consoler.
Grâce à la plaisanterie du cardinal, mademoiselle de Gournay se trouva tout à coup au-dessus des at^ teintes de la misère. Elle put se livrer paisiblement à ses travaux de linguistique. En 1634, la première édition de V Ombre étant épuisée, elle en publia une seconde, augmentée de plusieurs morceaux non moins beaux et savants que les autres, sous ce titre nouveau : Les Advis et les Présents de la demoiselle de Gournay. La troisième édition parut en 1641. Elle contient une courte notice, portant cette suscription : Vie de la demoiselle de Goumay^ envoyée à Ilinhencton, Anglais. C'est évidemment le résultat de la mystification de MM. de Moret et de Bueil, au sujet de la fausse lettre du roi Jacques 1". Marie de Jars avait gardé copie de sa notice, et, en 1641, elle ajouta cette page aux Advis et Présents.
Jusqu'à cette époque, la vénérable fille d'alliance de Montaigne dut vivre«fort heureuse, en compagnie de mademoiselle Jamyn, et entourée de ses chats,
pensionnaires, comme leur maîtresse, de Son Éminence. Mais le ministre, plus jeune de vingt ans que mademoiselle de Gournay, mourut pourtant avant elle. La liste des pensions du cardinal de Richelieu fut soumise au roi par M. de Noyers. Louis XIII y jeta les yeux par curiosité.
— Ce cardinal, dit-il, était un maniaque. Quel, besoin avait-il d'entretenir une quantité de baladins et de rimeurs? Nous n'avons plus que faire de toutes ces vilenies.
La pension de mademoiselle de Gournay fut supprimée avec la plupart des autres. On n'ose songer à la misère dans laquelle dut infailliblement tomber la bonne demoiselle, à soixante-quinze ans. Dieu sait comment elle passa les trois dernières années de sa vie! Mademoiselle Jamyn n'était guère moins âgée qu'elle, et peut-être elle avait des infirmités. Les chais, si copieusement nourris jusqu'alors, mangèrent des soufis. Le cardinal, que personne ne pleura, pas même sa famille, fut regretté dans cette humble maison. Malgré sa pauvreté, mademoiselle de Gournay fit un testament. Elle laissa quelques livres à divers amis, ses nippes et ses meubles à mademoiselle Jamyn, et une vieille carte de géographie au poêle Gombauld, personnage original et gothique comme elle, capable d'apprécier ce legs et de le transmettre à ses héritiers comme la plus belle chose du monde, car Gombauld vécut et mourut plus pauvre encore que mademoiselle de Gournay.
Le dernier duc de Guise est un des plus intéressants et des plus singuliers personnages du siècle dix-septième, et son histoire est forl merveilleuse. On pourrait dire de ce prince, comme la Bruyère de M. de Lauzun : « Sa vie est un roman, si ce n'est qu il y manque la vraisemblance. » Il fut à lui seul tous les Guise ensemble, car il eut les quahtés et les défauts de ses ancêtres poussés ù un degré extrême. Plus porté vers les femmes que son père Charles de Guise, dont les faiblesses ont cependant fait assez de bruit, il avait Tambition et Thumeur remuante de son grand-pére le ligueur; il trom*a aussi Toccasion de montrer qu'il joignait à cela le grand cœur, la noblesse d'ûme et la fermeté de son aïeul le duc François, Tun des plus beaux caractères du siècle précédent. Henri de Lorraine ftit si extravagant dans ses galanteries et sa première jeunesse, que, lorsqu'il déploya sa prudence et ses
autres vertus, la cour ne voulut pas croire qu'une seule personne pût enfermer en elle tant de qualités opposées. Nous dirons comment il fut traité de visionnaire, et comment M. de Mazarin apprit trop tard pour en profiter ce que valaient le bras et la tête de cet héroïque jeune homme.
En s*emparant des affaires, le cardinal de Richelieu, qui avait pour système d'abattre les maisons puissantes, tourna d'abord ses yeux sur le duc de Guise ^ et voulut ressu^iter de vieux griefs qui avaient reçu le pardon du feu roi. Charles de Lorraine eut avis qu'on le devait arrêter dans son gouvernement de Provence; il échappa aux envoyés du cardinal, de quelques heures seulement, et se retira en Toscane où il demeura jusqu'à sa mort. Ses fils vinrent l'y rejoindre; ils s'y familiarisèrent avec la langue et les habitudes italiennes, circonstance qui fut d'un grand poids dans la destinée de cette famille.
Les trois fils du duc Charles étaient encore fort jeunes lorsqu'ils eurent permission de revenir en France. Tout ce qu'on pouvait dire du premier, M. de Joinville, c'est qu'il était beau et civil. Le second, M. de Joyeuse, avait ce qu'on appelait du monde, mais l'esprit un peu court; le troisième était ce fameux Henri de Lorraine, le dernier, dont îious allons essayer de raconter l'histoire.
M. le cardinal de Richelieu qui se connaissait à juger les gens, comprit que ce jeune horiitiie aVait
seul hérilé de l'humeur inquiète des Guise. Aussi était-il ravi de lui voir deux aînés. On le combla de bénéfices, afin qu'il ne pût échapper à l'église. A quinze ans on lui donna rarchevèché de Reims; mais lorsque le ciel prend la peine de faire un homme de cette trempe, ce n'est pas pour le laisser moisir sur un siège épiscopal. Notre jeune prince ne voulait point porter la robe, et l'abbé de Gondi, le voyant un jour sans tonsure avec l'épée au côté, disait en riant : « Ce petit prélat est d'une église bien militante. »
En effet, Henri de Lorraine s'occupait beaucoup de batailles et d'aventures pour un archevêque, et plus encore des femmes et des plaisirs de la cour. Ce n étaient pas des sujets à le préparer suffisamment à recevoir les ordres, et les vieux politiques en murmuraient chez la duchesse de Guise, sa mère, pour laquelle on lui connaissait un granS respect. La nature parlait si puissamment dans ce personnage, que ni sermons ni conseils ne pouvaient guère sur lui. Son imagination était de flammes et son caractère si impétueux que les réprimandes ou la violence n'auraient fait que le mettre hors de lui. M. le cardinal, sachant cela, réussissait assez bien à le prendre par les ménagements et lui témoignait de l'amitié.
On voit par le portrait de M. de Guise que son visage offrait quelque ressemblance avec celui du célèbre duc d'Enghicn. Il avait le nez aquilin et un
peu saillant, le front bien fait, les yeux admirablement enchâssés. On a beaucoup dit que le duc d'Enghien avait le regard d'un aigle : celui de M. de Guise était fort variable, souvent doux et amoureux, plus souvent vif et spirituel, quelquefois terrible. C'est qu'il y avait dans Henri de Lorraine bien d'autres passions que celle de la guerre.
Ce que les portraits ne nous montrent point assez, c est la tournure galante, Taisance des manières et le bel air naturel qui ont fait dire aux contemporains de M. de Guise qu'il avait on ne sait quoi de si noble que les autres princes semblaient peuple à côté de lui. Madame de Motteville, une sage et vertueuse femme qui appartenait à la reine Anne d'Autriche, a écrit aussi sur lui une phrase remarquable : « On croirait volontiers, dit-elle, que cette famille descend de Charlemagne, car celui que nous en voyons aujourd'hui a quelque chose qui sent particulièrement le paladin et le héros de la chevalerie. »
En 1636, loi'squ'il eut vingt-deux ans, M. de Guise devint un sujet sérieux d'inquiétude pour le cardinal, qui ne voyait pas de bon œil sa turbulence ni son goût pour les armes. Il l'appelait avec intention M. de Reims^ et lui demandait souvent s'il ne songeait pas à visiter bientôt son archevêché. Le prince quitta docilement la cour pour aller conférer sur les affaires ecclésiastiques; mais il ne tarda pas à faire étrangement parler de lui par ses folies.
18*2 M. DE GUISK, LE DKRNIKIl.
Un jour qu'il s'rtuil (Minuyé ù éroulcr les sages uvis (le sou vicains Henri de Lorrnine s'en alla, pour se distraire, visi((;r le couvout des filles de Sainll'ierrc de lleinis, dont une de ses sœurs Atail abhosse. Un le conduisit dans un jardin où se tenait madomoiselliî de (iuise avec des novices, toutes fraîches et jolies, qui prenaient leur récréation. Il parait (|ue la vue de cet essaim de beautés enlevées au monde produisit sur h» prince un el'fet qu'il ne put surmonter. De leur côté, ces jeunes filles n'avaient [loint assez de leurs yeux pour regarder cet archevêque de vin^t-deux ans, en éperons d'or, avec des rubans et d(ïs [mnaclies. M. de Guise avait le sang fort bouillant; il voulut quitter son rôle de prélat pour se mêler aux jeux des novices. Les remontrances de sa sœur le retinrent d'abord; mais touti coup, voyant courir ces belles filles à travers le jardin, il se mit à leur poursuite, comme un limier après lin troupeau de chevreuils, sans que rien pût raiTÔter. Il eut bientôt fait d'en alteindreune dans quelque coin écarté : soit que les ennuis du monastère eussent n^iidu la demoiselle trop faible pour résister, soil :i (^'iiise des forces et de l'ardeur du prince, il arriva cpie la novice se laissa dérober ce qu'elle ((ardait ix Ui(*u. La supérieure étant dans les intérêts de M. de (iuise, et les murs d'un clottrc gar* danl bien, d'ordinaire, les bruiU qu'ils enferment) rallairc n'aurait point transpiré au dehors sans le direcl(iiir du couvent, qui apprit cette aventure, cl
n'eut rien de plus pressé que d'en écrire des lettres à tous ceux qui pouvaient s'en fâcher. M. de Guise n'eût pas mieux demandé que d'abandonner la robe; il ne s'embarrassa guère de ce qu'on pensait de cette fredaine. Le cardinal, l'ayant appris secrètement, ne voulut point se la laisser raconter en public par les faiseurs de nouvelles, et feignit toujours de l'ignorer; mais l'on vit bientôt qu'il en avait ressenti de la colère. Il fit écrire par le roi une lettre où Sa Majesté donnait amicalement à M. de Reims le conseil de porter la soutane et de continuer les beaux exemples de vertus chrétiennes qu'avaient donnés ses oncles sur le siège qu'il occupait. Ce n'était pas trop exiger, car les deux derniers archevêques de Guise avaient édifié la métropole de Reims par une vie assez libertine, voire même par des duels et des bâtards. Le jeune prélat répondit en termes respectueux qu'il ferait de son mieux, et qu'il suppliait le roi de passer quelque chose à son âge et à son nom qui rappelait d'autres souvenirs et d'autres gloires que les vertus théologales. M. le cardinal hocha la tête en lisant cette réponse; heureusement le toi la trouva bonne, et dit que son cousin de Guise était un aimable prince, qui savait bien saluer, manier un cheval et conduire une chasse.
M. de Reims sentit qu'il fallait se soumettre en apparence, mais que d'autres folies pourraient lui servir à rentrer à Saint-Germain, où elles étaient plus ^e mise que dans un siège épiscopal. 11 se résigna
18i M. DE GUISE, LE DERNIER.
donc à porter une soutanelle fort coBrte et qui lui allait aussi bien que le manteau de cour. Du restant de sa toilette il n'eût rien changé pour tout l[or du monde. 11 devina aussi que les gens austères du chapitre lui avaient procuré en dessous main la petite remontrance du roi, et il résolut de s'en venger par un nouveau scandale.
Afin de montrer qu'il ne pensait plus à quitter son archevêché, le prince fit venir ses équipages et sa maison. Il avait un intendant dont la femme était une jolie personne qui jouait admirablement de la liarpc. M. de Guise eut un caprice pour cette femme. Le mari était un ambitieux, et ces gens-là ne sont pas gênés par leurs scrupules; il ferma volontiers les yeux sur une intrigue dont il pouvait tirer profit, et que d'ailleurs il eût été bien en peine d'empêcher. Pour prix de sa complaisance, cet homme demanda une prébende pour son frère. Le bénéfice en était bon. M. de Guise Taccorda, mais il se mita l'aise dès ce moment, et vécut publiquement avec la femme de son intendant. Un matin que messieurs du chapitre devaient venir, Henri de Lorraine fit apporter chez sa maitresse un habit d'hiver des chanoines de Reims, et la pria de s'en vêtir :
— Ma belle amie, lui dit-il, c'est à vous que j'ai donné la prébende, il faut donc que vous portiez le costume.
La dame, qui aimait à rire, s'habilla incontinent en chanoine, et on se mit à table le plus gaiment du
monde. On y était encore quand le chapitre arriva :
— Voyez, messieurs, dit M. de Guise, à quel point je vous aime : j'ai donné une chanoinie à ma maîtresse, afin d'avoir à mes côtés la nuit comme le jour un membre du chapitre.]
La plaisanterie n'en demeura pas là, car il promena encore sa belle, ainsi affublée, par la ville et les environs.
M. le cardinal fut bien embarrassé quand il apprit cette nouvelle escapade. Le grand nom de Henri de Lorraine et la puissance de cette famille princière ne lui permettaient point d'employer le langage hautain qu'il prenait avec les autres. 11 ne voulait pas rappeler à la cour un jeune homme que sa fougue et son aversion pour l'Église auraient bientôt jeté dans les cabales. Le ministre feignit encore une fois de ne rien savoir.
Voyant qu'on ne lui écrivait point de Ruel, M. de Guise pensa qu'il devait frapper plus fort. On parlait en ce temps-là d'une belle actrice qui jouait à l'hôtel de Bourgogne, et qui s'appelait la Villiers. Il expédia un courrier à cette femme pour lui envoyer des pendants d'oreilles en diamants; il lui demandait aussi, par une lettre, de quelle couleur serait la robe quelle porterait en scène à un tel jour qu'il lui indiqua. L'actrice répondit qu'elle aurait une robe jaune, qui était sa couleur préférée. Au jour désigné, M. de Reims partit à franc élrier sur des che-
i86 M. DE GUISE, LE DERNIER.
vaux qu*il avâil échelonnés le long de la route. H parut vêtu de soie jaune des pieds à la tète au moment où le spectacle commençait, et vint s'asseoir sur les bancs du théâtre. Il interrompit plusieurs fois la pièce, et demanda tout haut à la Yilliers si elle voulait bien souper avec un archevêque en sor« tant de la scène.
Au bout de huit jours, M. de Reims faisait sa rentrée à la cour. Lorsqu'il salua le cardinal, il en reçut ce compliment.
— Monsieur, le roi vous aime, et moi, je vous suis dévoué; si votre désir était de revenir ici, pourquoi ne lavoir point demandé? Cela eût mieux valu que de faire tant de folies.
— Mais cela ne m'aurait pas aussi bien réussi, avouez-le, monsieur le cardinal.
— Promettez-vous au moins d'être plus sage à l'avenir?
— Hélas I monsieur, vous savez mes faiblesses; mais s'il m'arrive encore de faillir, je ferai qu'on l'ignore, de peur de vous causer de la peine.
— Allons! dit Richelieu en souriant, notre jeune archevêque vaudra bien ses oncles de Lorraine.
Le chapitre des équipées n'en était qu'à la première page; le prince se jeta dans les plaisirs avec un furieux appétit. C'étaient tous les jours des déguisements, des batailles et des courses nocturnes. Madame la duchesse était la seule à s'en affliger, car on s'habituait à rire des extravagances de soi\ 1
fils. La matinée était maussade quand il n'y avait rien à conter sur M. de Reims. Ge fut bien pis encore, quand vint à commencer le chapitre des passions. Une fois que Tamour s'était logé dans la cervelle de ce prince, il y faisait un terrible dérangement. Pour plaire à une maîtresse, Henri de Lorraine se fût jeté dans le feu; il eût bravé sans hésiter ces dangers fabuleux dont parlaient les Amadis, et les femmes aiment volontiers les personnes de cette sorte.
Trois sœurs également belles tenaient alors le haut du pavé à la cour : c'était les trois princesses de Gonzague, dont les deux premières ont été faïDeuses. L'aînée, qui était cette Marie dont le roi àe Pologne fit sa femme, avait alors une liaison secrète avec Cinq^Mars. M. de Guise devint amoureux des deux autres presque à la fois. Il s'éprit d'abord de la troisième, qui était près de s'aller enfermer dans son couvent d'Avenay en Champagne. Cette princesse donna dans les yeux de M. de Reims par ses belles mains, qui étaient célèbres, ainsi que par l*air triste dont elle regardait la joie des autres en songeant qu'elle devait bientôt quitter le monde. ^\ Comme elle sortait d un bal du Palais-Royal avec ses A deux sœurs, M. de Guise la suivit jusque chez «lie et i\ vint se jeter tout droit à ses genoux. Il jura que, si elle parlïiit, il voulait mourir. Il lui peignit son amour avec cette énergie et cet accent de vérité qui ^e permettent point le doute. Il voulait enlever la
princesse et la conduire en Allemagne. Il parla en extravagant, mais avec tant de passion et de sincérité, il avait surtout si bonne grâce, que les deux sœurs en demeurèrent interdites, et que mademoiselle d*Avcnay se mit à fondre en larmes. Si M. de Guise eût été jusqu'à prononcer le mot de mariage, l'afTaire eut pris aussitôt de la gravité; mais il était trop loyal pour vouloir mentir. La demoiselle avait dix-huit ans et une grande aversion pour le cloitre; elle dit simplement que, si M. de Guise pouvait rempêcher de se mettre en religion, elle lui en aurait une éternelle reconnaissance. Ces quatre jeunes tûtes étaient fort romanesques; on entra en consultation, mais on parla bien plus d'amour et de galanterie que des moyens de changer l'état des choses, et on se sépara fort avant dans la nuit, sans avoir rien décidé de raisonnable. 11 fut convenu seulement que M. de Guise et mademoiselle d'Avenay s'aimeraient en dépit de tout, et que les deux sœurs tâcheraient de servir ces amants comme elles pourraient^
Ce n'était pas un homme à cacher soigneusemenf ses passions que Henri de Lorraine : dès le lendemain, il prononça le nom de sa beauté avec tant de soupirs, que la duchesse sa mère devina ce qui était arrivé. Elle en écrivit à madame d'Aiguillon, qui porta aussitôt la nouvelle au cardinal.
— Par ma foi, s'écria le ministre, c'est assez que M. rarclicvèquc de Reims fasse des sottises, san^ qu'il tourne la tète à des abbesses.
Le révérend père Joseph fut envoyé en diligence à mademoiselle d'Avenay, et lui signifia respectueusement Tordre de partir à l'instant pour son couvent. M. le cardinal chercha des yeux M. de Guise, et ne le voyant pas faire sa cour, il comprit que le prince était à la poursuite de sa maîtresse. Le ministre s'approcha de madame la duchesse, et lui dit d'un air à effrayer une mère moins tendre :
— Tout cela finira mal.
On n'entendit point parler de M. de Reims pendant quinze jours, et ses amis eux-mêmes ne savaient ce qu'il était devenu. Ce fut Boisrobert qui en reçut le premier des nouvelles ; mais il refusa de les donner aux curieux, afin que le cardinal en eût Tétrenne, car ce Boisrobert, qui était de l'Académie, avait ses entrées à toute heure chez le ministre, et faisait métier de divertir son éminence comme une espèce de bouffon. Il n'y venait guère sans avoir une provisiond'hisloires, et il les disait agréablement. Lorsqu'il entra chez M. le cardinal, il le trouva ^ dans les mains du barbier : c'était la bonne heure pour faire de l'esprit ; cependant il demeura cinq minutes à parler de la pluie et de la santé du roi.
— Çà I lui dit Richelieu, il paraît que l'histoire de ce matin est meilleure que les autres, puisque tu cherches des détours.
— Elle est excellente, en effet; il faudrait que Votre Éminence eût son mal d'entrailles pour ne point s'en amuser.
— Tu es un maladroit, Le Bois , quand on s'annonce avec cette pompe, on ne réussit pas : lu verras que ton histoire va m'ennuycr.
— C*est pourtant du roman de bonne qualité ; Scudéry en ferait une merveille, il s'agit de M. de Reims.
Le cardinal fronça les sourcils.
— Encore un scandale! je ne suis pas pour rire de ces choses-là. Parlez vite, Monsieur, et sérieusement, je vous prie.
— Comme il vous plaira ; voici le fait tout uniment : Vous savez que M. de Reims est amoureux de la princesse de Gonzague, la troisième. Il n'y avait pas vingt-quatre heures que la jeune abbesse était à son poste , quand notre galant arriva dans la ville «rAv^nay, accompagné des trois plus gros bonnets de son chapitre de Reims. Contre sa coutume, il était vêtu cette fois de la soutane, et faisait l'archevêque comme s*il n'eût jamais songé qu'à notre mère l'Ëglise. Le couvent d'Avenay étant de son archevêché, il le voulait, disait-il, visiter à fond, et réprimer de grands abus qui étaient à sa connaissance. Le voilà qui adresse mille questions et s'informe de tout minutieusement, avec des mines si sévères, que les nonettcs en tremblaient de peur. Il secouait la tète et répétait souvent : «Je n'aime pas ceci; voilà qui n'est pas orthodoxe; je ne sais pas si je dois tolérer cet usage; telle chose me semble faite pour offenser Dieu. » Les vicaires, ne sachant sur quelle herbe
avait marché le jeune prélat, croyaient que la grâce avait éclairé subitement ce cœur si mondain. Les religieuses se voyaient déjà privées des confitures, de la musique et des autres douceurs du couvent. Après une matinée passée dans cette comédie, M. de Reims entra dans rappartement de Tabbesse, et tout à coup, en voyant la chambrette de sa belle, les forces lui manquent pour jouer son rôle jusqu'au bout ; il tombe aux pieds de]la supérieure et lui peint son désespoir amoureux en termes si touchants, qu'elle ne lui résiste pas et se jette dans ses bras.
La figure de M. le cardinal s'était déridée à mesure que Bois-Robert parlait. On voyait bien qu'il prenait malgré lui de Fintérêt au récit. Il fit un soupir en pensant au mauvais succès de ses propres amours, et s'écria :
— L^heureux vaurien que ce M. de Reims I Et que faisaient les vicaires devant ce tableau?
— Ils demeuraient stupides et comme changés en pierres.
— Ce devait être un curieux spectacle ; mais j'espère que ces jeunes gens n'ont pas été jusqu'à oublier la sainteté du lieu.
— Sauf quelques baisers bien tendres qu'ils se sont
donnés, il ne s'est rien passé de blâmable dans là
maison du Seigneur. Nos amans se sont mis ensuite
à causer tout bas dans le coin d'une fenêtre, et sans
doute ils prirent leurs mesures pouî* se voir au de-
5^1 'iors, car le lendemain, au point du jour, mademoi-
Vn M. DE GUISE, LE DERNIER.
selle d'Avenay soriit du couvent par une porte qui donne sur les bois. Elle était déguisée en laitière avec la courte jaquette et le pot au lait. Notre saint archevêque l'attendait, vêtu en charretier. Ils s'enfoncèrent au loin dans le plus épais des taillis, et, par mon salut I je ne vous dirai point ce qu'ils y firent. Voilà bientôt quinze jours qu'ils recommencent chaque matin ces belles promenades, mais si Votre Éminence ne tâche d'y mettre fin, ces amants gagneront des rhumes quand viendra^ l'automne.
— Bonté divine ! en voilà un qui n'aime pas les femmes à demi I Mais, comme tu le dis, l'automne lui donnerait des fluxions. J'aurai soin de l'en préserver. As-tu parlé de ceci à quelqu'un?
— Je ne donne jamais au- commun que les restes de Votre Éminence.
— Eh bien ! tâche que cette histoire ne soit pas répandue.
Les deux princesses de Gonzague se regardèrent fort ébahies lorsqu'on leur annonça la visite du père Joseph, qui portait d'ordinaire les mauvais messages de M. le cardinal. Le révérend prit sa voix la plus flûtée pour dire aux demoiselles qu'il fallait se rendre à l'abbaye d'Avenay et faire en sorte que madame la supérieure se conduisit mieux, sans quoi toutes trois pourraient bien, au grand regret de M. le cardinal et du roi, recevoir des lettres pour une grande cour. L'éminence grise répéta trois fois, en appuyant sur chaque mot, qu'il était bon de par-
tir sur Theure et d'user de tout le crédit que des sœurs ont sur leur plus jeune sœur, pour amener une rupture entre M. de Reims et Tabbesse d'Avenay. Après cent révérences capucinales, le messager se retira, laissant les deux demoiselles fort agitées. Marie de Gonzague, qui avait un commerce galant avec M. Le Grand, n'était pas aise de s'éloigner, et la princesse Anne, qui aimait beaucoup les plaisirs et la dissipation, enrageait de tout son cœur. Il n'y avait pas à hésiter pourtant ; on chargea trois voitures de bagages, comme s'il se fût agi d'aller à une noce, et on se mit en route à petites journées. Ainsi qu'il arrive souvent pendant ce bel âge de la jeunesse, on n'avait pas fait six lieues, qu'on riait des petits accidents du voyage et que la joie et la folle humeur étaient revenues à leur poste.
Sans avoir l'air d'y songer, M. le cardinal savait fort bien comment on exécutait ses volontés. Il
fut satisfait du départ des princesses, et dit un matin à Bois-Robert :
— Puisque tu as des amis au bourg d'Avenay :
n'oublie pas de me donner avis de ce qu'ils t'apprendront sur M. de Reims.
Mais un grand mois s'écoula sans qu'on ouït parler de rien. Enfin Bois-Robert entra un beau jour chez le ministre en pouffant de rire :
— Votre Éminence, lui dit-il, a bien choisi ses
ambassadeurs pour mettre M. de Reims à la raison !
^\ sa\ez-vous ce qui se passe au couvent d'Avenay?
Notre arche\ôque conte fleurette aux trois sœurs à la fois. On fait une vie d'enfer là-bas ; on y oublie que vous soyez au monde.
— C'est impossible, Le Bois, interrompit le cardinal ; je sais que la princesse Marie a d'autres pensées en tûte.
— Bah I ce M. de Guise l'aura ensorcelée comme les autres.
— Ce serait un grand bonheur pour elle, car cette femme est sur un abime.
M. le cardinal savait apparemment les cabales de Marie de Gonzague et de Cinq-Mars contre lui.
— Voici la première fois, reprit-il, que les équipées de M. de Reims ne m'auront point contrarié. Achève, Le Bois.
— Folie est maladie contagieuse, monsieur le cardinal. L'archevêque en a un fort grain. Le mal a gagné ces trois jeunes cervelles. Vos députés femelles étaient depuis deux jours à peine au couvent de leur sœur, que déjà elles s'y plaisaient à merveille. Elles courent la campagne, à cette heure, en déguisements de paysannes; elles portent du beurre dans les marchés ; les voisins le viennent acheter pour les voir. Notre prélat les mène aux champs, tantôt sur des chevaux, tantôt dans une charrette, il les culbute au milieu des chemins, et, s'il ne leur rompt pas le cou, ce n'est point sa faute ; mais on rit comme nous faisions à cet âge et mieux encore. Le soir, on court avec des torches. N'ayant personne de qualité à qui
jouer des tours, on en fait aux paysans. L'amour va son train au milieu de ce \acarme. C'était d'abord à la pieuse abbesse que M. rarchevéque en disait deux mots; mais ce fut ensuite à la princesse Anne. Qui pourrait dire à présent à laquelle des trois? Je vous donne comme certain que M. de Reims et madame d'Avenay ont passé toute une nuit au parloir du couvent, avec la grille entre eux deux ; les sœurs, prudentes, avaient consenti à ce bel arrangement. Je gage que Fabbesse avait une clef de la grille dans sa poche. Ne voilà-t-il pas des surveillantes bien avisées!
— Qu'ils fassent à leur fantaisie I s'écria le cardinal en riant. Je ne m'en mêle plus. Après tout, si M. de Reims quitte l'Église, nous y gagnerons ses bénéfices. Puisse-t-il se noyer dans les plaisirs! Pourvu qu'il ne touche point à la politique, je ne lui demanderai plus rien autre.
— C'est fort bien ; mais qui allez-vous envoyer à présent pour sermonner ces quatre fous? Si Votre Éminence veut m'en croire, elle choisira deux jeunes cavaliers pour compléter le ballet.
— Je n'y enverrai personne. La légèreté de ces bons sujets m'est une garantie que cela finira de soi-même.
En effet, on vit bientôt revenir la princesse Marie, et on apprit que M. de Reims était parti pour Nevers avec Anne de Gonzague, laissant l'abbesse d'Avenay dans son couvent.
19G M. DE GUlSË, LE DERNIER.
11 cxislc quelques lettres de la princesse Anne, datées de Ne\ers, où elle prend le nom de madame de Guise. Les uns ont dit qu'un mariage secret lui en donnait le droit, d'autres ont assuré que M. de Guise s'était joué d'elle par une fausse cérémonie; mais nous pensons plutôt, à cause du caractère résolu de la princesse et de la loyauté de notre héros, que mademoiselle de Gonzague prenait ce titre par avance sur le mariage, en balance des avantages que le prince avait prélevés sur sa pei^onne. Henri de Lorraine a souvent répété qu'il ne lui arrivait jamais de rien dire à une femme sans que ce fût de la meilleure foi du monde, et que, s'il en avait trompé quelqu'une, c'était en se trompant lui-même. Il est évident, par cela, que ce prince avait promis à mademoiselle de (lOnzague de l'épouser, et qu'elle s'en croyait assez assurée pour porter le nom de son amant.
M. le cardinal, qui ne disait pas communément sa pensée, savait bien que le mieux est de s'expliquer avec les gens sincères. La première fois que M. de Reims reparut à la cour, le ministre Taborda ouvertement :
— Monsieur, lui dit-il, je vous estime trop pour croire que vous songiez à tromper l'Église. On dit partout que vous êtes marié à la princesse Anne. Vos bénéfices ne vous appartiennent plus, s'il en est ainsi.
— Votre Éminence, répondit le prince, me fem sans doute riionneur de s'en rapporter à ma parole.
Il est probable que je ^e garderai point mon archevêché; mais, pour le présent, je ne suis encore marié à personne.
— A en juger par ces plumes, ces rubans et celle épée, vous n'en avez plus pour longtemps.
— Qui sait les desseins de la Providence? A vrai dire, je porte plus volontiers Tépée que le rochet ; mais, si Votre Éminence veut me donner le commandement des troupes qui vont partir pour la Flandre, je mets à Finstant mes bénéfices dans ses mains.
Le cardinal ne put cacher une espèce de grimace dont le prince se mit à sourire.
— Ma demande vous déplaît, reprit-il ; cependant je ne puis perdre les avantages de mon état sans réclamer un dédommagement.
— Le roi vient d'accorder ce commandement à M. de Gassion.
— 11 faut m'en donner un autre, monsieur le cardinal. J'ai la tète un peu chaude, je l'avoue ; mais vous êtes un trop grand ministre pour ne point voir qu'on peut tirer parti de mes services.
— Nous le ferons assurément, monsieur. J aime les personnes de votre caractère. Fiez-vous à moi ; on vous trouvera de l'emploi.
M. de Guise ayant plusieurs fois renouvelé sa prière sans rien obtenir, comprit bientôt que les promesses du cardinal étaient un leurre. On donna deux autres commandements dont le prince se fût arrangé, l'un à M. de Caudale, l'autre au maréchal de Rantzau.
Henri de Lorraine laissa éclater son mécontentement en plus d'une rencontre; il poussa Timprudence jusqu'à dire qu*il saurait bien trouver occasion de tirer Tépée, fût-ce contre ceux-là qui se jouaient de lui; mais le ministre continua de faire la sourde oreille.
Sur ces entrefaites commença la conspiration du comte de Soissons, qui donna tant de soucis à M. le cardinal. Bien des gens de la cour et même de la famille royale y trempèrent. Le duc de Bouillon s'en ouvrit à M. de Guise, qui se laissa tout d'abord aveugler par les apparences qu'on donnait au but de la guerre. Henri de Lorraine pensa qu'il s'agissait de délivrer le roi d'un ministre dont Sa Majesté n'osait se défaire. 11 se jeta corps et âme dans cette cabale, et s'imagina, en vrai paladin, que la France lui serait obligée s'il la débarrassait d'une tyrannie qu'il trouvait insupportable.
Assez d'historiens ont raconté cette guerre civile. Le comte de Soissons y perdit la vie sur le champ de bataille, et son armée se dispersa. M. de Guise se réfugia dans la place de Sedan et s'y défendit avec acharnement; mafs il fallut céder au nombre et à la force. Le prince eut le bonheur de gagner la Flandre sous un déguisement. On fit le procès aux absents, et Henri de Lorraine, condamné à mort par contumace, fut exécuté en effigie le 2 novembre de Tan
Mademoiselle de Gonzague, qui s'était retirée à
Nevers, agit fort noblement en cette malheureuse circonstance. Au risque de perdre la protection du. roi, elle voulait aller rejoindre son amant. Elle était déjà fort proche de la fronti&e lorsqu'on l'arrêta . On écrivit à Ruel pour demander où il la fallait conduire.
— Laissez qu elle s'en aille, s'il lui plait, répondit M. le cardinal, et puisse-t-elle épouser son chevalier ! Nous y gagnerons de changer le séquestre en confiscation.
La princesse allait partir, en effet, lorsqu'elle rencontra des gens qui arrivaient de Bruxelles et qui lui apprirent une nouvelle étrange : M. de Guise avait épousé publiquement Honorée de Glimes, veuve du comte de Bossu . Mademoiselle deGonzague, outrée de dépit, revint à la cour et s'y maria le plus tôt qu'elle pût à l'un des fils de TElecteur palatin, qui Taimait depuis longtemps. Ces choses prouvent bien que les bruits de son mariage secret avec Henri de Lorraine étaient de purs mensonges.
Madame de Glimes, qui était veuve à vingt ans, avait une grande réputation par sa beauté, mais eUe en devait avoir une plus grande encore par son malheur et l'abandon où elle devait languir. Dès que M. de Guise la vit, il oublia incontinent qu'il exis-
tait d'autres femmes. Il n'eut que le temps de tomber à ses pieds et de lui offrir le nom le plus illustre et le cœur le plus ardent qui fussent sous le ciel. Cette sage beauté avait méprisé bien des adorateurs ; mais sa rigueur s adoucit fort précipitamment, car elle se donna sans prendre le temps de réfléchir, et le mariage fut célébré dès le lendemain.
Pendant près de diic-huit mois, M. de Guise, tout entier à son amour, vécut si paisiblement auprès de la comtesse, qu'on le croyait fixé. Sans doute il y serait demeuré plus longtemps, sans des événements de conséquence, où la volonté de Dieu fut visible. Les deux frères du prince moururent et le laissèrent seul héritier de leurs biens et de leurs titres. S'il en éprouva quelque joie, ce fut d'abord en songeant aux avantages qu'y trouverait la comtesse; mais bientôt il pensa aussi qu'il était seul désormais à soutenir la gloire de son nom, et qu'à vingt-cinq ans son^ grand-père avait été fameux. Le roi et le cardinal ayant quitté ce monde presqu'en mémo temps, la reine ordonna la réhabilitation de M. de Guise, et lui envoya, en termes obligeants, la permission de revenir à la cour. Il partit subitement, laissant à la comtesse une lettre où il disait qu'il avait voulu éviter des adieux pénibles, et qu'il l'appellerait auprès de lui dès qu'il aurait tout préparé pour l'introduire au Palais-Royal. Madame de Bossu était volontiers confiante; elle préféra se résigner à cette séparation plutôt que de contrarier en rien son
mari. Nous dirons tout à l'heure pourquoi le message qu'elle attendait ne vint jamais.
On ne peut douter que l'intention de M. de Guise fût bien de présenter la comtesse à la cour de Finance. Si même il eût soupçonné quelque chose des dangers auxquels il allait s'exposer, il eût emmené sa femme avec lui ; mais il esl à remarquer que les gens les plus variables et les plus enclins à se passionner croient toujours que leur état présent ne saurait changer. La passion du moment leur enlève le souvenir et le jugement qui les devraient avertir de se défier d'eux-mêmes.
La cour de France n'avait jamais été si riche en illustrations de toutes sortes qu'elle l'était au commencement de la régence d'Anne d'Autriche. Pour ne parler que des femmes, il y en avait une douzaine capables de faire tourner les têtes les plus solides et de bouleverser un gouvernement, car ces beaulés se mêlaient fort de la politique, pour se dédommager du joug que la main du cardinal de Richelieu avait fait peser sur tout le monde. Les plus célèbres de ces dames, dont Thistoire gardera éternellement les noms, étaient la duchesse de Chevreuse, qui avait un grand esprit, une coquetterie brillante, et savait admirablement tenir les hommes sous sa loi ; madame de Montbazon, la plus belle, la plus altière et la moins scrupuleuse, qui se servait de l'amour comme d'un puissant moyen d'intriguer, et ne laissait point languir ses serviteurs ; madame de Lon-
gucvillc, fameuse par ses grâces et son amabilité, qui aimait M. de La Rochefoucauld et disposait à son gré du grand Coudé, son frère; la princesse Palatine, formée de longue main aux machinations, et qui avait un tendre particulier pour les conspirateurs. Toutes ces belles étaient autant de petites reines, et, comme on le doit bien penser, le cardinal Mazarin et sa majesté la régente avaient fort à faire pour tenir la bride à tant de cabales opposées, qui no s'entendaient que pour gêner le gouvernement et railler le ministre.
Quand on vit arriver le jeune duc de Guise avec tout Féclat de son nom, de ses débuts romanesques, de ses dehors héroïques et de ses biens immenses, accompagné du titre d'altesse, ce fut à qui l'aurait dans son parti. Le premier jour qu'il reparut à la cour, Henri de Lorraine essuya le feu de tant d'œillades meurtrières, et fut environné de tant d'emhûches amoureuses, qu'un plus sage y aurait bien pu succomber. Si madame de Chevreuse avait eu le loisir de faire valoir suffisamment les agréments de son esprit, elle aurait saris doute réussi à captiver le prince ; il s'en fallut de peu que la duchesse de Lon« gueville ne vint à bout de le subjuguer par ses airs languissants et son langage plein de douceur; mais madame de Montbazon, qui ne perdait pas le temps en vains discours et menait plus vivement que personne les affaires do galanterie, s'empara de lui par "'^ plus sûr de tous les moyens, c'csl-à-dire en faisant
bon marché des faveurs que les autres se contentaient de donner en espérance. On le peut présumer du moins aux habitudes de la dame et à la promptitude que mit le prince à se déclarer son serviteur. M. de Guise portait les couleurs de madame de Mon^ bazon dès sa seconde visite au Palais-Royal, car il n'avait point de fausse honte et n'était pas de ceul qui s'amusent à cacher leurs amours. La dame avait rhumeur altière et de grands airs qui lui allaient à ravir, de sorte que le prince Taima aussitôt de toutes ses forces.
Deux mois se passèrent au milieu des plaisirs, pendant lesquels Henri de Lorraine ne songea guère plus à madame de Bossu que s'il ne l'eût jamais rencontrée. La comtesse écrivit plusieurs lettres qui restèrent sans réponse; mais, comme elle eut des nouvelles du prince par la renommée, elle ne se tourmenta pas trop fort, et prit tous ces retards en patience. Une aventure qui eut un grand éclat lui vint apprendre bientôt à quoi le duc employait son temps à la cour de France.
Un soir qu'il était venu nombreuse compagnie chez madame de Montbazon, un/ petit portefeuille fut ramassé par terre, dans lequel on trouva une correspondance amoureuse. Les lettres étaient d'une dame, et adressées à un comte qu'on ne nommait point. Madame de Montbazon, pour jouet un méchant tour à madame de LongueVille, assura qu'elle avait reconnu l'écriture de la duchesse, et que lé
S04 M. DK GUISK, LE DKRNIER.
porterouille élail loinbé de la poche du comte de Coligny. Elle en fit une hisloirc au chevet do la reine, devant assez de monde. Les amis de madame de LongueviUe, ne sachant pas si elle n'avait pas eu (juelque faiblesse pour M. do Coligny, n'osaient prendre sa défense. Cependant on en vint aux éclair- (ossements, et il fut prouvé ([ue les lettres étaient de madame de Fouquerolles à M. de Maulévricr. Leduc d'Ktighien et la cabale des petits-maîtres firent un furi(îux bruit de celle calomnie. La ducliesse de Longuevilh^ demanda une réparation, et la reine obligea madame de Montbazon à des excuses, ce dont elle s'acquitta de mauvaise grAce. Dans un pays où le duel était de mode, une affaire de ce genre n'en pouvait pas demeurer lu. Coligny, s'étant querellé avec M. de (iuise, le prit un peu hautement avec lui, et le prince n'était pas homme ù se faire prier lorsqu'il s'agissait de se battre pour l'honneur do sa belle. Le comt(î reçut un coup d'épée dont il mourut au bout de trois jours. Cette conclusion tragique releva fort madame de Montbazon, qui en eut une extrême reconnaissance à son chevalier, et comme l'infortuné (loligny avait manqué de civilité dans la querelle, on s'accorda généralemcmt ù dire que M. de Guise l'avait tué le plus noblement du monde.
Madame de liossu fut instruite de ces belles choses par un certain marquis (rAlluie,qui était éprisd'cllc, et qui espérait tuer avantage des inlidélités du duc de Guise. En attendant l'instant favorable pour dé-
clarer son amour, ce marquis offrit ses services et donna les consolations d'un ami. La comtesse résolut aussitôt d'aller en France. Elle écrivit une lettre à Henri de Lorraine pour lui annoncer sa venue, et le marquis d'Alluie se chargea de porter le message. La route était longue de Bruxelles à Paris ; à force de célérité, le marquis la fit en une semaine. En arrivant, il aborda dans la rue Saint-Honoré un . gentilhomme qu'il vit passer, et s'informa de lui où demeurait madame de Monlbazon, afin d'y faire appeler le duc de Guise; mais le passant lui rit au nez en lui demandant s'il venait de la Chine pour ne pas savoir que M. de Guise avait rompu avec cette dame, et qu'il se mourait d'amour pour une autre.
— Excusez-moi, dit le marquis; je n'arrive pas de la Chine, mais, de Flandre. Ehl de qui donc, je vous prie, M. de Guise est-il amoureux à cette heure?
— D'une fille d'honneur de la reine, qu'on appelle mademoiselle de Pons.
— Croyez-vous qu'il en soit bien fortement épris?
— Si fortement que ses autres amours n'étaient que badinages auprès de celles-ci. 11 en perd la raison, et si vous voulez en avoir une juste idée, interrogez le premier marchand que vous trouverez sur sa porte dans la rue. Les artisans qui sont voisins du Palais-Royal ne parlent plus d'autre chose.
M. d'AUuie fit en effet des questions à des marchands, et reconnut que les gens de boutique savaient la nouvelle inclination du duc de Guise. On
206 M. DE GUISE, lE DERNIER.
lui raconta que le prince suivait à cheval le carrosse des filles d'honneur, quand la reine sortait; qu'il De quittait point des yeux sa maltresse et lui adressait de grands saluts par les portières; qu^il s'approchait d'elle aussitôt qu'on mettait pied à terre, et lui en» voyait souvent la nuit ses violons qui réjgalaient le quartier de la plus belle musique dû monde. Des commères et jusqu'à des vendeurs d'oubliés s'en allaient débiter ces histoires de porte en porte. Un jour que la demoiselle avait désiré un perroquet entièrement blanc, M. de Guise avait remué tout Paris pour en trouver un de cette couleur; il avait fait crier à son de trompe dans les rues qu'il don* nerait cent pistoles et plus à qui lui apporterait un oiseau comme le voulait mademoiselle de Pons, et n'ayant pu se procurer qu'un perroquet blanc dé corps avec une tête grise, il en avait pensé tomber malade de chagrin. Les baladins des marchés de Saint-Laurent et du Temple ne faisaient plus sauter leurs chiens savants que pour mademoiselle de Pons^ comme la plus belle des dames, et pour M. de Guise, comme le plus amoureux seigneur de France et de Navarre. .
En apprenant ces nouvelles, d'AUuie se ^réjouit fort et pensa que les affaires de la (X)mtesse de Bossu allant mal, les siennes en deviendraient meilleures. On devine que, si le peuple s'occupait ainsi des folies amoureuses du duc de Guise, la cour en était bien autrement agitée. Les diverses cabales en
demeurèrent un moment suspendues, et la reine l'égente, qui d'ailleurs laissait bien de la liberté à ses filles, ne voyait pas avec peine les turbulents se metti*e au rang des spectateurs pour jouir à leur aise de la Comédie. Les victoires de M. de Gassion et du célèbre d ne d'Enghien ne donnaient pas, à beaucoup près, autant de matières à discours que ce roman véritable. Mais il nous faut compléter les renseigne- Hfienls sur la plus grande passion qu'ait jamais eue l'homme le plus passionné qui fût en ce temps-là.
Gabrielle de Pons était une d*Albret, noble maison, comme on sait, dont les enfants n'avaient guère de biens, à cause qu'ils étaient neuf et que les filles n'en voulaient pas aller au couvent. Après la mort du roi Louis XIII, la reine renouvela sa maison dès le commencement de la régence, et choisit six nouvelles filles d'honneur, parmi lesquelles entra mademoiselle de Pons. C'était une très-jeune personne, d'une taille admirable et d'une bien agréable figure, quoiqu'elle n'eût point la beauté à la mode. Elle était un peu haute en couleur, et les gens à phébus, qui parlaient sans cesse de s'évanouir et^e mettaient du blanc, trouvaient mauvais qu'un visage eût sur les joues ce brillant éclat de la fraîcheur et de la santé. Mademoiselle de Pons rachetait ce léger défaut par d'autres agréments que les idées du jour ne rejetaient point, comme de grands yeux noirs, des sourcils fins, la grâce la plus charmante dans les manières et des airs de grande qualité. Elle avait Tesprit
S06 M. nK GUISE, LK DEK.MËR.
lui raconia que le prince suivait à cheval le carrosse des tilles iriioimeur, quand la reine sortait; qu'il ne quittait pinnt des yeux sa maîtresse et lui adressait de grands saints par les portières; qu'il s'approchait d'elle aussitôt qu on mettait pied à terre, et lui en'- %x>yail souvent la nuit ses violons qui régalaient le quartier de la plus belle musique du monde. Des comnièi*es et jusqu'à des vendeurs d'oubliés s'en allaient débiter ces histoires de porte en porte. Un jour que la demoiselle avait désiré un perroquet entièrement blanc, M. de Guise avait remué tout Paris pour en tix)uver un de œtte couleur; il avait nul crier à son de trompe dans les mes qu*il donnerait cent pistoles et plus à qui lui aptK>rterait un oise^iu comme le voulait mademoiselle de Pons, eL n'a\*ant pu se pi'ocurer qu'un perroquet blanc d^^ corps avec une tète grise, il en avait pensé tomber* malade de chagrin. Les baladins des marchés de Saint-Laurent et du Temple ne faisaient plus sau* ter leurs chiens savants que pour mademoiselle de PonS) comme la plus belle des dames» et pour xM. de Guise, comme le plus amoureux seigneur de France et de Navarre. .
En appiiînant ces nouvelles, d'xVUuic se ^réjouit fort et pensa que les affaires de la comtesse de Bossu allant mal, les siennes en deviendraient meilleures. On devine que, si le peuple s'occupait ainsi des folies amoui'eusos du duc de Guise, la cour en était bien autrement agitée. Les diverses cabales en
romanesque, mais avec cela furieusement d'ambition. Mademoiselle de Saint-Mégrin, une autre fille de la reine et qui était son amie, a raconté qu*en peignant ses cheveux devant le miroir, Gabrielle de Pons avait dit le plus gravement du monde : « Ceci n'appartiendra qu'à un prince, ou tout au moins à un duc bien vérifié. »
La première fois que Henri de Lorraine vit mademoiselle de Pons, ce fut à un Te Deum qu'on fit chanter à Notre-Dame, où la reine se montra suivie de SCS filles magnifiquement parées. Le prince avait quitté le rang qu'il devait occuper, pour être auprès de madame de Montbazon. La cérémonie allait commencer, lorsque M. de Guise, ayant rencontré les yeux de la belle fille d'honneur, posa les deux mains sur sa poitrine, et s'écria douloureusement :
— Je suis blessé au fond du cœur I Ah! qui pouvait prévoir une telle rencontre? Comment résister à lant de charmes?
Et puis, se tournant vers sa maîtresse, il lui dit tout simplement, en désignant la demoiselle :
— Voici là-bas une personne qui vient de m'enlever tout à coup ma raison. Il faut. Madame, que je vous en fasse Taveu ; je sens que je tombe subitement amoureux d'une autre que vous. Pardonnez ce changement dont je ne suis point le maître. Je no connais pas cette demoiselle, qui est nouvelle à la cour; le ciel l'a peut-être créée pour me rendre le ^lus à plaindre des hommes; mais il est certain que
je Taime éperdument. Je m'attache à ses pas. Hélas I pourrai-je lui plaire? Adieu, Madame, je vous suis reconnaissant des bontés que vous avez eues pour moi. Je demeurerai toute ma vie votre serviteur dévoué. Excusez-moi si je ne vous laisse point mon cœur ; il vient de m'êlre ravi à Tinstant par surprise. Je vous baise les mains.
Le prince se glissa aussitôt parmi les filles de la reine, et comme madame de Montbazon savait trop bien vivre pour essayer de retenir un amant qui voulait s'en aller, il est probable que M. de Guise ne lui reparla jamais, tant il se donna de peines pour réussir de l'autre côté.
Tous ceux qui assistaient à la cérémonie de Notre-Dame connurent l'effet que la nouvelle fille d'honneur avait produit sur Henri de Lorraine, car il semblait que ce prince tint son cœur ouvert aux yeux de qui voulait y regarder. Le soir, chez la reine, il soupirait comme s'il eût été malade, et faisait des exclamations à chaque mouvement de la demoisôlle-
— Voyez, disait-il, que de grâces elle a dans cette pose! voilà un sourire qui me fait fondre le cœur ; quand je regarde cette fossette qu'elle a sur la joue, je me sens mourir d'amour.
Et cent autres propos à divertir les assistants. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il s'approcha de mademoiselle de Pons, et lui demanda ce qu'elle répon-»^ drait si un homme de bonne maison lui disait qu'il ^ l'adore.
SiO M. DE GUISE, LE DERNIER.
— C'est selon qui me le dirait, répondit-elle.
— Eh bien! celui-là qui vous adore, c'est moi; je n'ai pas un royaume à vous offrir; mais, si vous m'encouragiez d une promesse, il n'y auraitirien qui me ii!it impossible.
— Votre Altesse ferait donc pour moi la conquête d'un royaume?
— Assurément, je la ferais, où j'y perdrais la vie. Il n'y avait point de femme plus portée à aimer
ce langage que mademoiselle de Pons avec ses idées ambitieuses et son esprit tourné au roman. Ses yeux brillèrent de plaisir.
— Si j'avais, reprit-elle, un aussi grand chevalier que le duc de Guise, je ne voudrais point le soumettre à des épreuves dont il pût mourir ; mais je serais obligée de lui rappeler une chose qu'il semble oublier, c'est que je ne suis point pour être la maîtresse de personne, et qu'il est Tépoux d'une autre.
— Je suis marié, cela est vrai , mais si vous me donniez pour première épreuve la tâche de reconquérir ma liberté ; si j'obtenais du pape une bulle de nullité, ces efforts pour vous avoir n'auraient-ils pas leur récompense ?
— Obtenez cette bulle, et si, après cela, Votre Altesse m'aime encore, je ne lui demanderai pas un royaume.
M. de Guise allait se jeter aux genoux de sa belle, lorsqu'il se rappela le lieu où il était. Dès ce mo-
ment on vit le prince comme suspendu anx jupes de mademoiselle de Pons, et il n'en bougea plus qu'à son corps défendant. Une fille de l'âge qu'elle avait risquait beaucoup aux jeux de coquetterie avec un homme qu'on ne pouvait pas voir longtemps indifféremment ; elle ne larda [pas à être touchée des preuves d'amour qu'il lui donnait ; cependant l'ambition lui fit une sauvegarde sans laquelle il serait arrivé quelque mésaventure à l'honneur des d'AU bret.
Ce fut alors que M. de Guise étala sa passion au grand jour par ces extravagances dont nous avons parlé. Les dames en plaisantaient; mais celles qui riaient le plus fort eussent été bien fières d'être l'ob' jet d'une flamme si chaude. La reine-mère elle-même, qui avait beaucoup de dévotion, voyait cet amour si extrême avec indulgence, et ne prononçait jamais le nom de M. de Guise sans y ajouter quelque mot agréable. Les hommes commençaient à déclarer que le prince avait une tête faible et plus qu'à moitié dérangée.
— Il n'est pas de bonheur au-dessus du mien, disait un jour Henri de Lorraine au duc de Chevreuse ; mademoiselle de Pons m'a déclaré ce matin qu'elle m'aimerait volontiers sitôt que j'aurais détruit ses scrupules en obtenant la nullité de mon. mariage.
— Vous appelez cela un bonheur ! Moi, je dis que vous êtes lancé dans une affaire interminable et qui
Si3 M. DE GUISK, LE DERNIER.
vous donnera mille soucis à faire mnigrir l'homme lo plus robuste. On n'obtient pas de bulles sans des longueurs infinies, cl il n'est pas prouvé que le pape conscnic à vous dégager.
-— Quand je veux une chose comme je veux celleci, mon (*J)er duc, il Tant qu'elle se fasse. Soyez assuré que j'aurai la bulle dont j'ai besoin.
M. do Chevrcuse secoua la tôte et s'en alla disant partout : •
— (]'est dommage qu'un si aimable prince ne soit qu'un fou et un chimérique.
Et tout le monde répéta que M. de Guise était un fou et un chimérique.
Au milieu de ces agitations, Henri de Lorraine reçut la lettre de madame de Bossu. D'AUuie s'at* tendait ù tm coup de théâtre lorsqu'il remit sa missive; mais le prince posa la lettre sur une table et dit fort tranquillement :
— Croyez-vous, monsieur, que la comtesse m'enverra des sergents et des huissiers qui m'obligeront ù l'aimer I
— Kilo le ferait si c'était possible; mais puisqu'on no peut disposer des sentiments des autres...
— C'est tout ce que je craignais, interrompit le prince. Dites à la comtesse que je ne m'embarrasse pas du rostc.
Madame do Ilossu persista pourtant dans la réso- f lution de venir à Paris. Elle s'en alla chez la du- [r chesse de Guise et la supplia de la servir. 1
— Hélas I répondit la vénérable dame, je n'ai point de crédit sur Tesprit de mon fils, et je ne vous cache pas que, si j'en avais eu davantage, il ne vous aurait point épousée.
La comtesse se jeta en larmes aux pieds de madame de Guise, et parvint à Tattendrir; elles pleurèrent de compagnie, et il fut convenu que la duchesse ferait des représentations à son fils; que madame de Bossu serait dans un cabinet où elle écouterait la conversation, et qu'elle paraîtrait si le prince donnait quelque signe de repentir. Dès que la duchesse ouvrit la bouche pour entamer ce sujet, M. de Guise prit la parole impétueusement :
— Eh quoi I dit-il, cette femme n*a-t-elle point d'âme, de vouloir retenir par force un cœur qui ne lui appartient plus? Apprenez-lui donc, madame, que jamais je ne reviendrai à elle. Dites-lui donc qu'elle doit souhaiter autant que nioi-même d'être séparée d'un homme qui n'a pour elle que de Tindifférence. Surtout qu'elle ne vienne pas me jouer des scènes de tragédie. Vous ajouterez, après cela, qu'elle est une très-belle et très-aimable personne qui ne me plaît pas, mais qui fera le bonheur d*un autre. Pour moi, je ne la veux revoir de ma vie.
Le prince sortit avant que la comtesse eût songé à se montrer. Elle partit le lendemain dans le carrosse de M. d'Alluie, et l'on a pensé qu'ils s'étaient accommodés ensemble le long du chemin.
M. de Guise avait envoyé à Rome son secrétaire
âl4 M. DE GUISE, LE DERNIER.
Saint-Yoïi avec une lettre où le cardinal Mazarin avait mis un post-scriplum. Sa sainteté répondit par do belles phrases, des avis fort paternels et beaucoup de latin, mais sans rien promettre. M. Gaston d'Orléans, qui avait l'esprit enjoué, rencontra un jour, dans les jardins de Fontainebleau, M. de Guise fai« sant de grands commentaires avec sa maîtresse sur la réponse du pape.
' — Prenez garde à vous, mademoiselle, dit son altesse royale, mon cousin de Guise serait capable de vous épouser, comme la princesse Anne et madame de Bossu. Je vous en donne avis, au moins.
— Il est vrai, répondit Henri de Lorraine, que j'en serais capable; mais avouez que je ne fais point mystère de mes intentions ; que mes amours ne sont point enveloppées de ténèbres, et que je suis bien le digne fiLs de mon père.
Monsieur, à qui Ton reprochait de ne ressembler en rien à Henri lY, en fut pour ses frais de malice, et ne se vanta pas de son bon mot; mais il fit chorus avec les autres sur la folie de M. de Guise. Gaston d'Orléans n'était pas méchant d'ailleurs, et ne garda nulle rancune à son cousin, car il lui donna sa lieutenance aux armées de Flandres, pensant lui être agréable. Henri de Lorraine, après avoir tant souhaité de l'emploi, n'osa pas refuser. Il envoya ses gens et ses bagages à l'armée, mais il n*eut point la force de quitter sa maîtresse, et différa si longtemps, que la paix le vint tirer d'incertitude.
Bf. DE CUISE, LE DERNIER. 219
Pendant une semaine que la cour passa au château de Fontainebleau, les extravagances de notre héros, étant connues de tout le monde, firent un grand dommage à sa réputation. Les esprits tournés au bouffon, qui avaient la fureur de conter des histoires aux femmes, trouvaient en lui des sujets inépuisables de récits à faire rire les gens, et se disputaient Thonneur d'en amuser la reine-mère et M. le cardinal.
Un matin que le ministre se faisait ôter des cheveux blancs, le vieux Bassompierre entra en riant de toute sa gorge, à la manière des courtisans qui apporlaient du comique dans leur bissac.
— Voyons donc ce qui vous divertit sî fort, demanda M. le cardinal.
Bassompierre affecta de se tenir les côtes et de né pouvoir parler. Il commença enfin son histoire, en s'interrompant souvent pour rire d'un air qui n'était point naturel.
— Je vais, dil-il, proposer une énigme à votre éminence. Vous savez qu'il n'est personne d'aussi riche dans sa parure que M. de Guise, ni personne d'aussi bon goût; vous savez qu'il a d'ordinaire sur sa tête jusqu*à soixante brins de plumes admirables^ Or^ je Tai rencontré hier, et devinez un peu ce qu'il portait à son chapeau.
— Une simple plume de héron ou de quelque autre oiseau de chasse?
— Vous n'y êtes point : il portait un bas de soie.-
— Un bas de soie! dit le cardinal.
— Un bas de soie, sans autre ornement, et lors — que je lui demandai si c'était une mode nouvelle qu'il voulait donner, il me répondit d'un air roë^ lancolique : « C'est ma mode, à moi, d*ëtre amou^ reux ; ce bas vaut mieux que les reliques de sair^ai Pierre, puisqu'il a renfermé la jambe divine Ae celle pour qui je m'en vais mourant. »
M. le cardinal ayant souri de cette histoire, les assistants la trouvèrent délicieuse. M. de Brissac était le seul qui ne parût pas s'en amuser, et Bassompierre lui demanda d'où venait qu'il ne riait point :
— C'est, répondit-il, que votre histoire est d'hier et que j'en sais une meilleure qui date de ce matin. Aussitôt que la reine se fût levée, M. de Guise, qui attendait aux portes, s'introduisit chez les filles de Sa Majesté. Il trouva sa belle qui avait une indisposition pour laquelle le médecin venait d'ordonner une potion fort noire. Notre prince, après avoir bien gémi du mal de sa maîtresse, voulut absolnment boire sa part de la médecine, disant que si la moitié de lui-même avait une maladie, l'autre ne pouvait être en bonne santé. Mademoiselle de Pons eut beau se récrier, il fallut qu'il avalât sa part de la drogue, et, à cette heure, il est chez lui souffrant comme tous les diables d'une colique.
— II faut Tavoucr, dit le cardinal, cette histoireci vaut mieux que l'autre.
— Mais, dit le comte de Guitaul, je vois que M. de Brissac n'en sait pas la fin. M. de Guise, au milieu de ses douleurs, ne songe cependant qu a sa maîtresse, et s'écrie à chaque instant : « Pourvu que cette infernale potion ne lui cause pas autant de mal qu a moi I » 11 vient d'envoyer chez la demoiselle, et comme elle a répondu que la médecine lui faisait grand bien, il Ta suppliée aussitôt de lui prêter un de ses jupons, en assurant que c'était le seul remède qui le pût soulager. Elle lui a, en effet, donné une de ses robes ; et depuis une heure il se promène gravement dans sa chambre sous un déguisement à crever de rire, en disant que jamais il ne s'est senti en meilleur état.
— Voilà des amants bien raisonnables I s'écria le cardinal. Je tiens ce jeune prince pour fou à lier, et sa folie pour contagieuse.
Il faut avouer que Mazarin paraissait assez fondé dans ses opinions sur Henri de Lorraine. Malheureusement le prince n'en resta pas là. Les extravagances se répétaient tous les jours, et il y en eut bientôt un répertoire considérable. Par ordonnance du médecin de la reine, mademoiselle de Pons prenait les eaux de Forges ; nulles prières ne purent empêcher M. de Guise d'en boire avec elle, en dépit des grands maux d'estomac que ces eaux lui procuraient. La demoiselle aimait fort la lecture; et comme on lui défendit les livres à cause de la fatigue des yeux, M. de Guise, qui avait une mémoire prodi-
218 M. DE GL'ISK, LE DERMER.
gicuse, apprenait chaque soir un chapitre de roman qu*il récitait à sa maitrcssc le lendemain. Il lui conta ainsi d'un bout ù l'autre les six volumes de Cm* sandre. C'est assurément le plus beau succès qu^ait obtenu M. de la Calprenùde.
Les choses auraient bien pu durer ainsi éternellement, si ce n'eût été que mademoiselle de Pons avait hâte d'être la première duchesse du royaume. Elle prêcha tant son amant pour qu'il allât en personne demander ses bulles, que M. de Guise se résolut à partir. Elle prouva bien par là tout l'empire q[u'elle avait sur lui; mais c'était aussi commettre une grande imprudence que d'envoyer dans une cour étrangère un homme de cette humeur inconstante, qui pouvait s'enflammer pour la première paire de beaux yeux qu il rencontrerait. Comme font souvent les jolies personnes, Gabrielle de Pons croyait volontiers être la plus jolie de toutes, et qu'elle n'était point de celles qu'un amant peut abandonner.
M. de Guise passa près d'un mois h dire tous les soirs qu'il partirait le lendemain, sans avoir le courage de se mettre en route. Ses carrosses, chargés de bagages, l'attendaient sous les murs du Palais- Royal, où chacune de ses visites devait être la dernière. On en riait à la cour et on faisait des gageures sur ce voyage qui se remettait de jour en jour. Le prince laissa ses chevaux et sa vaisselle à mademoiselle de Pons en la priant d'en faire usage. Ses valets eurent ordre d'obéir à sa maîtresse comme à lui-
même, et elle en profita, car on s'est fort moqué de ce qu'elle avait mis un lit magnifique à M. de Guise dans sachambrette de fille d'honneur, avec des glaces de Venise, et tant de meubles qu'on n'y pouvait plus remuer. Elle promit d'entrer bientôt au couvent de la Visitation, en attendant le retour du prince; mais elle n'en a rien fait. Pour que M. de Guise montât dans sa berline de voyage, il fallut que la demoiselle l'y conduisît jusqu'au marchepied avec la promesse d'un baiser. On les vit par les fenêtres du palais s'embrasser en plein air de tout leur cœur et à deux reprises; la figure de l'amoureux était remplie de larmes. On vit les équipages partir au grand trot, et les bras du prince éperdu sortir par la portière, tandis que la belle agitait son mouchoir en faisant un tendre regard- Le cœur de M. de Guise était prêt à éclater, et les mauvais plaisants eux-mêmes, touchés de son désespoir, ne riaient plus de cette scène; il y avait des deux paris de la vraie douleur. En rentrant au palais, mademoiselle de Pons trouva beaucoup de bienveillance sur tous les visages. La reine mère, la voyant pensive, la caressa fort; le poète Benserade, qui venait de composer un morceau pour les filles d'honneur, récila cette poésie, où était le quatrain suivant :
Pons, Rome, qui peut bien rendre les choses nulles,
Nous garde un cher dépôt.
Calmez votre chagrin. Dieu fera que vos bulles
Vous parviendront bientôt.
2î0 M. DE CUISE, LE DERNIER.
IjQ jeune fille en fut aussi émue que si les vers eussent ùlé meilleurs. Le duc d'Orléans la pensa rendre malade un soir avec ses manies de jouer des tours d'écolier :
— Vous ne savez pas, mademoiselle, lui dit-il, le bruit qui court aujourd'hui? On assure que mon cousin de Guise, en passant par Avignon, a déjà demandé en mariage mademoiselle d'AUetz, qui est une belle et riche personne.
La pauvre fille eut une syncope en entendant cela. On ne la ranima point sans bien de la peine, et la reine gronda Monsieur de cette méchante plaisanterie.
— Ce n'est rien, mon enfant, dit obligeamment Sa Majesté. Le duc de Guise obtiendra ses bulles; nous en prierons Sa Sainteté. Vous reverrez bientôt votre amant, et nous vous marierons.
Mais le sort en savait plus long que la reine mère. Gabrielle de Fons ne devait point épouser Henri de Lorraine.
Ici se terminent les folies de notre héros. Nous Talions voir mettre au jour tout à coup ses grandes qualités, accomplir des prouesses si hardies que les faiseurs de romans n'en sauraient imaginer de plus (Moimantes, et conquérir un royaume sans autre secours que son génie et son courago.
M. de Guise, qui avait passé son enfance en Italie, connaissait à fond la langue elles usages de ce pays. Il commença par envoyer Saint-Yon faire ses soumissions au pape et demander une audience. Sa Sainteté répondit que ses portes étaient ouvertes à toute heure pour les princes de la maison de Lorraine. Henri courut au Vatican; il y trouva le pape qui se promenait dans sa galerie de tableaux. Comme il avait déjà plié le genou devant Sa Sainteté, Innocent X le saisit entre ses bras et l'obligea de se relever en le baisant sur la joue. Le saint-père s'informa d'un air très-empressé des nouvelles de France, du cardinal Mazarin, de la reine et de la duchesse de Guise ; après quoi il parla de ce qu'il voulait faire pour rendre le séjour de Tltalie agréable à Henri de Lorraine; mais il ne lui demanda point ce qui l'amenait à Rome. Notre héros n'était pas de ces gens qu'on amuse par des discours ; il alla droit au but et interrompit le pape au milieu de ses compliments.
— Votre Sainteté, dit-il, prend trop d'intérêt aux choses qui me touchent le moins pour qu'elle n'écoule pas avec attention celles qui me tiennent au cœur. Vous savez que je suis d'une maison fort catholique et qui a rendu des services à l'Église. Je lui en veux rendre moi-même, aussitôt que j'aurai là
lôlc on repos. Je ne vous le cache pas, mon père, ma vie esl en danger. Si vous me refusez les bulles de imllité dont j*ai besoin, j'en puis fort bien mourir, tant ma passion est forte, et le nom de Guise s'éteindrait avec moi.
— Il ne faut pas qu'il s'éteigne, mon fils : ce serait un grand malheur s'il venait a s'éteindre.
— Eh bien I Voire Sainteté seule peut faire en sorte qu*il ne s'éloigne point.
— J'y réfléchirai. Le ciel m'inspirera sans doute le moyen de vous satisfaire.
— Il n'existe qu'un moyen. Le ciel n'en saurait trouver un autre.
— La puissance de Dieu est infinie. Soyez tranquille, mon fils; avec la protection de la sainte Vierge, à laquelle je vous recommanderai particulièrement, nous obtiendrons de son divin fils qu'il vous tire de peine.
Le saint-père inscrivit sur son agenda de poche le nom de Henri de Lorraine, afin de ne pas l'oublier dans SOS prières. M. de Guise sortit de cette première entrevue en mordant ses moustaches; cependant il eut assez de raison pour sentir que Temporteinent ne ferait que nuire à ses projets, et il imagina aussitôt un plan de conduite fort ingénieux. Lo prince pensa que* si le pape n'avait pas l'intention de donner les bulles de nullité, il accorderait en dédommagement les autres demandes qu'on pourrait lui faire, et que c'était là un moyen de servir pui%-
samment les intérêts de la cour de France. Après avoir été utile à M. de Mazarin, celui-ci finirait par intercéder à son tour en faveur de celui qui l'aurait obligé. L'archevêque d'Aix, frère de M. le cardinal, était alors à Rome à solliciter le chapeau. Depuis trois mois le marquis de Fontenay, ambassadeur de France, y perdait ses peines, à cause des intrigues de la faction d'Espagne. M. de Guise résolut de le lui faire avoir.
Sa Sainteté avait pour habitude de prodiguer ses caresses aux gens qu'elle voulait éconduire, et d'ailleurs Henri avait de ces naturels ouverts qui plaisent à tout le monde. On vit partout le pape et M. de Guise devisant ensemble. Innocent X, le croyant trop occupé de ses amours pour songer à la politique, lui confiait bien des choses, et le mit ainsi en badinant au courant des affaires de Rome. Le prince revenait souvent à ses bulles, mais il feignait de se contenter des mauvaises excuses et des exhortations à la patience, de sorte que le pape disait souvent au marquis de Fontenay :
— On ne rend point justice à mon fils de Guise en France, il est plein de sagesse et de docilité.
L'archevêque d'Aix vit bien tout le crédit que Henri def Lorraine prenait sur l'esprit de Sa Sainteté, lien écrivit à son frère, qui se mit à rire, et répondit que si M. d'Aix avait pour toute protection à Borne celle d'un prince sans cervelle, il courait le risque de rester sans chapeau jusqu'à sa mort. De
son côté, Fontcnay, qui voulait avoir les honneurs de cette négociation, ne parlait point de M. de Guise dans sa correspondance, ou bien, pour donnera penser que le pape n'en faisait pas un grand étal, il assurait que les bulles de nullité seraient datées des calendes grecques.
Cependant M. d*Aix fut obligé d'avouer qu'il en ôtnit de son chapeau comme des bulles, et que ni sou frère, ni rambassadeur ne pouvaient triompher de l'opposition de l'Espagne. La mauvaise volonté du pape devint évidente. Tous les Français de Rome, et Fontenay lui-même, écrivirent à M. le cardinal que son frère n'aurait rien, et qu'il fallait renoncer à cette aiTairo. Ce fut alors que M. de Guise euYopson secrétaire a M. d'Aix avec le billet suivant :
« Je parle ce malin ù Sa Sainteté pour vous. Je ne quitterai point la partie que ije n'aie votre chapeau. Tout ce que je vous demande en retour de ce service, c'est de dire comme il faut à M. de Mazarln que vous lo devez à ce fou de Henri de Lorraine. »
Le même jour, avant midi, M. d'Aix était cardinal. 11 courut chez Son Altesse, Tembrassa en pleurant, et jura sur Dieu, comme font les Italiens, qu'il ne voulait pas mourir sans avoir payé sa dette par quelque service d'importance
— Vous m'en pouvez rendre un signalé, dit le prince. J'ai pris goût aux aflaires politiques en essayant de vous être utile. Apprenez à AI. le cardinal
que je suis en belle position à Rome, que le pape m'aime fort, et que je brûle du désir de servir la cour mieux-que je n ai fait jusqu ici.
— Comptez sur moi! s'écria M. d'Aix.
Le nouveau cardinal était fort troublé par l'excès de son bonheur. En traversant le jardin par où Son Altesse le reconduisait, il se jeta dans un bassin d'eau vive.
— Est-ce un mauvais augure? dit-il en se relevant tout mouillé. Dieu veuille donc qu'il tombe sur moi seul!
— Non, répondit le prince en riant, le hasard vous commande, par cet accident, de changer votre robe contre la pourpre de cardinal.
— Je le prends ainsi et ne m'en afflige point; mais que dirai-je pour vous à mademoiselle de Pons?
— Que je lui demande six mois encore pour faire parler de moi de telle sorte qu'on ne me puisse rien refuser; que j'ai le cœur et l'épée de mon grand-père de Guise, et que je lui garde ma foi comme le doit un bon chevalier et un amant fidèle.
A son retour en France, lorsque M. d'Aix voulut apprendre à son frère comment s'était conduit le prince et ce dont il était capable, le ministre haussa les épaules çt répondit :
— Vous êtes un chimérique vous-même.
Au milieu de ces affaires, M. de Guise, ayant gagné la trentaine, commençait à ressentir celte sourde 'ureur de célébrité qui avait tant remué les princes
de sa maison. Les passions s'étaient comme pressées entre elles dans son cœur pour faire place u de nouvelles passions. U s'emplyssait la tôle de projets et ne quittait plus les livres de Machiavel et les traités de la guerre. Il demandait du service à M. de Mazarin, qui le payait en eau bénite italienne. Le pape accueillait mieux ses offres; mais, à cette époque, Innocent X avait une vision de pacifier l'univers, pour laquelle on Taurait dû appeler chimérique bien plutôt que noire héros. Entre tous ses projets, M. de Guise nourrissait celui d'une expédition contre les Turcs et d'une attaque contre Lipari. La faction d'Espagne commençait à le regarder de travers, et les lettres qu'on écrivait à Madrid sur ce prince étaient d'autre style que celles de la cour de France.
Ces choses se passaient au mois de juin de l'année 1047. Une nouvelle surprenante s'en vint tomber dans Rome comme une bombe et mettre tout en rumeur. Un courrier de Naples annonça qu'une révolte y avait éclaté. Le peuple avait chassé les Espagnols et s'était déclaré indépendant. Le duc d'Arcos et don Juan d* Autriche s'étaient retirés sur la jlotte, et le pécheur Masaniel était gouverneur provisoire. Après dix jours passés dans l'inquiétude, on apprit que Masaniel était assassiné par la populace, et que le désordre allait croissant. Mais au lieu d'un simple soulèvement c'était une révolution complète, cl rexaspération contre l'Espagne paraissait à son comble. Les Napolitains, une fois soilisdu sommeil) l
ont toujours eu pour habitude de passer à un emportement extrême. Le peuple jurait, dans les églises, de mourir plutôt que de se soumettre, et puis il courait, avec les bouchers à sa tête, massacrer les nobles soupçonnés d'attachement au gouvernement renversé.
Toutes les cervelles en furent bien troublées dans Rome, comme on le peut croire. Cette grande puissance de TEspagne y vit son crédit ruiné en peu de jours. Sa Sainteté, laissant de côté les songes de pacification générale, pensait déjà que le royaume de Naples se devait jeter dans ses bras paternels. Fontenay demandait à M. le cardinal si la France ne devait pas intervenir, et tous les petits princes d'Italie rêvèrent la couronne de Naples. M. de Guise, aii milieu du bruit et des discours, se souvint que Yolande d'Anjou, fille du roi René de Naples, avait épousé un de ses ancêtres. Il envoya un de ses gentilshommes avec ordre de dire aux chefs de la révolte ces simples paroles : « Le duc de Guise est dans Rome, qui s'olîre à vous, et qui a du sang napolitain dans les veines. »
Pendant ce temps-là, le baron de Modène vint se* crètement avertir le prince que son notti avait été déjà prononcé à Naples, et que ce royaume lui pourrait appartenir, s'il voulait se donner la peine de le prendre.
— Vous avez, dit le baron à M. de Guise^ trois Concurrents puissants : ce sont le pape, le pritice
n% M. DE GUISE, LE DEUNIER.
Thomas de Savoie et le prince de Condé, que la cour de France veut proposer. Ils ont tous trois des armées, des Hottes et de largent. Mais vous avez voti*c grand nom et la faveur populaire. Montrez-vous et vous remporterez.
— Donnez-moi le temps d*y réflochir, répondit le prince, et ne parlez de ceci à personne.
Les courriers crevaient leurs chevaux sur la roule de Paris. Le marquis de Fontenay perdait la t6tc et demandait les insiructious de M. le cardinal, qui ne savait trop que résoudre. Le pape désirait que les Napolitains le vinssent choisir d*eux-m6mes, cl voyait bien qu'ils n*y songeaient point. La faction d'Espagne ne montrait partout que des mines sombres et des sourcils froncés. Thomas de Savoie assemblait ses troupes, mais il n'osait pas espérer quo les Napolitains voulussent d*un Piémontais.
Un jour le cardinal Monta Ite eut avis que Tenvoyé de M. de Guise était parveim dans Naples à travers mille dangers. 11 courut aussitôt chez les autres Espagnols et leur conta cette nouvelle. Henri de Lorruine ayant paru, le soir, au cours, vit, au milieu des promeneurs, un groupe de seigneurs étrangers, et il entendit (iu*on prononç^iit son nom. Ces gciu se turent à son approche et le regardèrent avec curiosité. M. de Guise voulut savoir ce qu'on avait dit de lui. Une h^ttro nous apprend qu'il en vint h bout par les femmes, c est-à-dire qu'il gagna en quelques heures les l)onnes grâces d'une fort belle chanteus<î,
dont le secrétaire du cardinal Montalte était amoureux. Voici ce qu'il apprit de cette conversation :
Son Excellence le cardinal Albornos avait dit en le désignant :
— Soyez assurés que celui-là est l'homme qui fera perdre Naples au roi notre maître.
— Bah ! avait répondu le comte d'Ognate, c'est un étourdi, un sensuel qui ne pense qu'à jouir de sa jeunesse.
— Ne vous y fiez pas, messieurs, s'était écrié Montalte. Souvenez-vous qu'on en disait autant de Fiesque chez Doria, jusqu'au moment où il faillit ruiner le gouvernement de Gênes.
C'est un point à éclaircir que celte intrigue par laquelle M. de Guise est arrivé à connaître les secrets discours de la faction d'Espagne. Du caractère dont il était, une fois amoureux, ne fût-ce que d'une chanteuse, il aurait cru Têtre pour la vie, et c*eût été fini de sa liaison avec mademoiselle de Pons. Or, il écrivit de Rome, à la belle fille d'honneur, des lettres si passionnées, qu'on ne peut douter de sa fidélité. Saint-Yon, dit, dans son gros mémoire, que le prince se conduisit en plus d'une rencontre, pendant son séjour à Rome et à Naples, comme Scipion l'Africain. D autres ont assuré, au contraire, qu'il avait gâté ses affaires par le manque de continence; mais on ne voit point que les femmes aient eu aucune part à la chute de M. de Guise. Entre <îes deux opinions, nous prendrons celle qui est
d'accord avec la lovautë bien connue de notre héros. 11 n'aurait pas feint inutilement d avoir de lamour pour une jeune fille sans fortune, dont tout rengageait à se séparer, et il n*était pas capable davantage de tromper les dames de Rome. Si donc celte chanteuse Ta voulu servir, c'est assurément par pure amitié.
Un matin, trois felouques napolitaines ayant travereé au milieu de la flotte espagnole, vinrent débarquer à Fiumicino. Elles amenaient des envoyés de Naples qui se présentèrent chez M. de Guise. Nicolo Mannara, Tun d'eux, portant la parole, annonça que le peuple napolitain avait élu Son Altesse, et se mettait sous sa protection. Il donna des lettres de la république où le ti^-fidèle peuple de Naples suppliait Henri de Lorraine d'être son défenseur, comme le prince d'Orange l'était de la Hollande. Mannan se mit à genoux devant M. de Guise, et lui baisant la main, fit sa soumission au nom de la république entière. 11 n'y avait plus à balancer. Le prince embrassa le député, en déclarant qu'il acceptait.
— Vous voyez, ajouta- t-il, que je ne suis pas en équipage de conquérir un royaume. J'ai pour tout argent quatre mille écus d'or, pour toute armée six gentilshommes français qui suivent ma fortunei mais voici Vépée de mon aïeul François, dont je veux être digne, et ce que je vous montrerai bien* tôt) le cœur du grand Balafré, qui est là dans m^ poitrine ; avec cela , messieurs , et l'affection 4^
1 peuple napolitain, nous pourrons encore exé- ;er de belles choses, si Dieu protège votre cause i est juste. Je vous affranchirai de la dominan espagnole, ou je périrai au milieu de vous, ez maintenant dans Rome, et dites à qui veut le /oir que le premier vent favorable qui soufflera rs Naples emportera dans cette ville Henri de rraine. Je vais moi-mêriie apprendre au pape ma solution.
La plupart des gens de Rome commencèrent par PC des prétentions de M. de Guise qui voulait . itreprendre la conquête de Naples avec des barques 5 pêcheurs, six domestiques et quatre mille écus. 5S cardinaux espagnols, politiques meilleurs que s autres, et connaissant le personnage, étaient mis tourmentés. Les femmes qui ont d'autres reards que nous devinaient, aux airs de ce jeune aladin, que rien ne lui était impossible. Le este tournait le projet en plaisanterie, en disant ue M. de Guise avait sans doute dans ses écuies rhippogriffe et la lance d'or de TArioste, et [u'il s*en irait par les nuages tomber dans la rue le Tolède au milieu des Napolitains. Innocent X, [)ersuadé que le prince périrait en chemin, trouva fort bon qu'il voulût partir bientôt. Le marquis de Fontenay, toujours indécis, écrivit à M. le cardinal, qui répéta son mot de chimérique, et n'y peiisa plus.
M. de Guise, pour essayer si le passage était prati-
cable, envoya deux Napolitains et un Français par des routes différentes; on apprit, au bout de quinze jours, qu'ils avaient tous trois été surpris par les Espagnols et mis à mort. Le comte d'Ognale, enchanté de ce mauvais présage, disait à M. de Guise que le voyage de Naples n'était pas commode en cette saison.
— Monsieur, répondit le prince, ne connaissezvous pas l'histoire du royaume de France?
— Pardonnez-moi, j'en sais quelque chose.
— Eh bien ! comment donc ignorez-vous que le ciel ne traite pas un Guise de même que les autres hommes?
Le 11 novembre 1647, à six heures du matin, les envoyés de Naples, les pêcheurs de Fiumicino et les amis de M, de Guise, le vinrent éveiller en disant que le vent soufflait de l'ouest, et que la mer était favorable. Le prince s'habilla et fit ses préparatifs de départ; il écrivit à M. le cardinal que, si le sort le servait dans son entreprise, la France ferait bien de se rappeler les projets qu'avait laissés Richelieu, sur le royaume de Naples. (1 envoya aussi son valet de chambre Caillel à mademoiselle de Pons pour annoncer que la première nouvelle serait celle de sa mort ou de son triomphe ; on chargea l'argent et les bagages sur des fourgons; au moment où Henri de Lorraine montait à cheval, une fort belle dame de la bourgeoisie parut devant
lui.
— Votre Altesse, dit-elle, va s'exposer à un grand danger; mais elle réussira, j'en ai l'assurance. Voici dix mille écus en billets sur le commerce de Naples, que je la supplie d'accepter; mes laquais vont encore apporter un coffre dans lequel sont enfermés des bijoux et de l'argenterie.
— 11 ne faut point vous dépouiller ainsi pour moi, répondit le prince; je prends seulement les billets de change et je vous en rendrai bon compte si vous me dites votre nom.
— Employez cette faible somme à faire la guerre ; Ivoire Altesse n'a pas de compte à me rendre; je suis Napolitaine et dès ce jour parmi ses sujets. Pour le qui est de mon nom, je désire le taire; j'entre iemain en religion, et je prierai pour le succès de vos armes.
— Je respecte vos volontés, madame; cependant je refuse le coffre d'argenterie, car il nous faut voyager à la légère; faites une distribution aux pauvres en mon honneur.
La dame s'approcha timidement du prince, et s inclinant avec respect, elle reprit d'une voix tremblante :
— Seigneur duc de la république de Naples, recevez mon hommage.
M. de Guise embrassa cette belle personne et lui dit fort galamment :
•^ On ne saurait commencer une entreprise sous ^e meilleurs auspices. Je vois dans vos beaux yeux
que le ciel me va sourire ; donnez-moi un gage qui me rappelle celte agréable rencontre.
La dame défit une bague de son doigt et Toffrit à M. de Guise; puis elle baissa son \oile et remonta dans un carrosse de louage.
— Allons I dit le prince à sa troupe, en marche, messieurs I que les trompettes sonnent, et traversons la ville en passant devant Tambassade d'Espagne. Dans ma famille on ne fait rien à la sourdine.
Le marquis de Fontenay reconduisit Henri de Lorraine jusqu'aux portes de Rome et lui souhaita un bon voyage avec un ton pitoyable, comme s'il le croyait perdu.
— Quand je serai maître de Naples, dit le prince, pensez- vous que M. le cardinal me tiendra encore pour fou ù lier? Quoi qu'il arrive, monsieur, les intérêts de la France sont trop engagés dans cette affaire, pour qu'un homme dévoué à la reine, comme vous Têtes, puisse écouter de misérables jalousies, n est-ce pas? Vous m'avez fort desservi, et je serais on droit de travailler pour mon propre compte ; mais ce sont de trop petites considérations pour un Guise. Je n'ai point de rancune et ne vous rendrai pas la pareille.
Il était plus de midi quand la petite troupe sortit de la ville et en bon ordre. On n'arriva qu'à la nuit au port de Fiumicino, où attendaient sept felouques. Le vent soufflait avec violence et la mer devenait houleuse. Un vieux marin voulait remettre le de-
part au lendemain; mais le prince n'aimait pas à différer. Il monta dans la plus petite felouque et surveilla les détails de rembarquement. Les pilotes déclarèrent qu'on ne pouvait, à moins de risquer beaucoup, mettre plus de trois hommes dans chaque barque. Il fallut donc laisser à terre la moitié des gens de Texpédition. Ce fut un grand désespoir pour les serviteurs du prince. On se sépara en pleurant, mais en se promettant de se revoir bientôt. L'argent et les armes furent placés dans la plus grande barque. Minuit sonnait quand les voiles se déployèrent.
— Mes amis ! cria Henri de Lorraine à ceux qui demeuraient à terre, dans deux jours, il n'y aura plus de Guise au monde, ou bien j'aurai réussi.
Les sept felouques, s'abandonnant au vent d'ouest, partirent à la suite l'une de l'autre, en bondissant sur le dos des vagues. En moins de cinq minutes, la la dernière voile disparut dans la nuit, et le baron de Rochefort, qui était à M. de Guise et restait au rivage, disait aux valets du prince :
— Ne pleurez point, bonnes gens, le Ciel ne se permettrait pas de contrarier Son Altesse ni de lui faire du mal.
C'est avec cette belle confiance dans les égards de la Providence que les hommes accomplissent de grandes choses. On verra tout à Fheure que M. de Guise était prédestiné, justement parce qu'il croyait l'être et que ses amis le tenaient pour au-dessus des autres humains.
Le temps était fort noir et la mer menaçante ; mais Téquipage avait le cœur ferme et bonne confiance dans la fortune du prince. Quand le soleil se leva, les pilotes reconnurent les rochers de Terracine près desquels se tenait une partie de la flotte espagnole. Le bruit lointain d*un coup de canon avertit Son Altesse qu on avait aperçu ses voiles. Deux galères dEspagne répondirent au signal et se mirent à la poursuite des felouques ; mais la violence du vent les rejeta dans le port de Gaële, et lorsqu'elles réussirent à reprendre le large, les barques françaises avaient déjà bien fait du chemin. Cependant ces galères en attirèrent d'autres à leur suite ; Talarme se répandit jusqu a Naples, et bientôt les abords de la côte furent entièrement sillonnés par des chaloupes armées.
M. de Guise, pensant qu'il serait difficile d'achever le voyage sans une mauvaise rencontra, imagina un stratagème pour dérouter l'ennemi. 11 prit les devants avec sa felouque, en commandant aux six autres de former un groupe, afin de donner à croire, en cas de surprise, qu'il était au centre de la flottille. Le vieux marin qui conduisait le prince, sentant l'approche du danger et la corde qui menaçait son oou, n'était plus aussi tranquille et regardait Son Altesse . fort gravement en récitant ses prières.
— Est-ce que nous avons peur? demanda M. de Guise.
— Hélas! répondit le Aiarin, il n'y a que la Vierge et les saints qui nous puissent garder d'un malheur.
— Crois-tu donc que je me serais mis en cette passe si je ne savais que le Ciel est pour moi? Va sans crainte. Tu ne peux mourir sans que je sois pris, et je ne dois point l'être.
Le jour baissait, lorsqu'on découvrit une galère sous le vent; mais on la perdit bientôt de vue, à cause de l'obscurité. Le prince ayant fait plier les voiles, ce navire ennemi traversa au milieu des Français sans les voir. Pendant la seconde nuit, la mer alla toujours grossissant. Les felouques en souffrirent considérablement. Celle du prince eut son gouvernail brisé; on y suppléa du mieux qu'on put avec une rame, et la marche de la flottille ne fut pas arrêtée. Vers six heures du matin, on se trouva devant Ischia, tout près de quatre galères espagnoles.
— Jésus I s'écria le pilote, nous sommes perdus ! qu'allons-nous faire?
— Marche tout droit sur la capitane, dit M, de Guise. Quand ils furent à portée de la voix, une sentinelle leur cria :
— Quiêtes-vous?
— Un courrier pour le vice-roi ! répondit le prince.
— Avancez sur nous !
La felouque ne changea point de dircclion pendant le temps nécessaire pour concerter une manœuvre, puis elle tourna subitement et cingla vers Naples. La sentinelle déchargea son mousquet, une autre Timita ; il y eut un Teu général. L'artillerie des forts joua au hasard. Les quais et les hauteurs se garnirent de monde, et les Napolitains accoururent de toutes parts sur le rivage. Henri de Lorraine entra dans la baie au milieu de la grêle des balles ennemies. Le prince, tenant d'un bras le màt de la feloupe, agitait de Tautreson chapeau en criant :
— Guise I Guise I à moi, braves gens deNaples!
La barque fut bientùt hors de danger et vint toucher terre au faubourg de Lorette, où était le peuple. Le reste de la flottille arriva de même sans avoir perdu un seul homme. Les applaudissements de la foule éclatèrent alors sur une ligne immense, ce qui était un spectacle fort singulier. Don Juan d'Autriche y assistait de son vaisseau amiral, et dès ce moment il conçut une grande estime pour Tennemi qui venait de lui échapper par tant d'audace et de courage.
Comme on attendait M. de Guise à Naples depuis trois jours, on lui avait préparé une espèce de triomphe. On lui amena un cheval magnifiquement harnaché, sur lequel il fit son entrée dans la ville. En quelques instants les rues où il devait passer furent ornées de tapisseries. Les femmes agitaient leurs mouchoirs. Des enfants tenant des branches d'arbres dansaient devant le cheval. On brûlait de l'encens à
toutes les portes. Il y eut des rues entières où le pavé se trouva couvert de tapis ou de feuillages. Les fleurs, qui étaient rares en cette saison, pleuvaient cependant des fenêtres.
On s'embrassait dans les rues en se félicitant d'avoir un prince très-beau et d'un grand nom. Le cortège marcha jusqu'à Féglise Sainte-Marie del Carmine^ où la messe fut célébrée. En quittant l'église, Henri de Lorraine trouva les chefs du peuple qui lui firent leurs soumissions, jl y manquait seulement Gennare Annese, celui qui avait succédé à Masaniel. Annese envoya prier M. de Guise de le venirvoir au tourjon del Carminé^ où il demeurait enfermé.
M. de Guise passa bizarrement la matinée dans ce tourjon. Il y mangea une cuisine détestable que la iemme d' Annese prépara elle-même, avec des robes magnifiques, des diamants à son cou el des pendants d'oreilles qui venaient de la duchesse de Matalone, que son mari avait tuée. Les chambres étaient encombrées de richesses provenant des maisons pillées, et le prince vit tout cela d'un fort mauvais œil, mais sans témoigner son déplaisir.
Son Altesse n'était pas au bout. Un chef populaire^ nommé Louis del Ferro, et qui était plus qu'à moitié fou, servit à table comme un valet, et, se mêlant à la conversation, disait mille orduresi Le dîner fut interrompu par l'arrivée d'im boucher qui s'en vint accuser Annese de trahison et qui leva son couteau en déclarant qu'il le voulait tuer. D'autres bouchers
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ëlaient au dehors, criant qu'on leur jetât sa tète par *la fenêtre. Un bandit, appelé Michel de Sanlis, entrs^ brusquement et demanda pourquoi oh ne Tavai*;^ point invité. Pour le premier jour, M. de Guise voa lut bien supporter ces impertinences; il fit môme en sorte de mettre tous ces misérables d'accord ; mais il sortit du tourjon avec un grand dégoût et le dessein de se débarrasser bientôt de ces canailles.
Ayant pris possession du palais de l'ancien gouverneur, Henri de Lorraine se composa un étatmajor des nobles qui n'avaient point encore fui de la ville, et le nombre n'en était pas fort grand. Il s'informa ensuite de Tétat des finances, des provisions et du nombre des troupes armées. Il trouva les choses bien au-dessous de ce qu'on lui avait annoncé. Les chefs s'étaient partagé le trésor; les marchés ne contenaient guère de vivres ; la plupart des soldais n'avaient que de méchantes armes et point de poudre. Quant à la discipline, elle n'existait pas ; chacun abandonnait son poste ou passait à sa fantaisie d'une troupe dans l'autre, ou môme s'en retournait chez soi sans demander permission.
M. de Guise ne s'aveugla point sur les difficultés qu'il avait ù surmonter. 11 vit les Espagnols entourant la place et fermant les portes ; des vaisseaux gardant la mer ; Tennemi nombreux et approvisionné; la ville menacée d'une disette, et, pour lutter contre tant de dangers, il n'avait qu'une armée en guenilles, malaisée ù conduire, point d'argent ni de
munitions, un peuple turbulent et extrême dans ses passions, qui Tadorait aujourd'hui et pouvait Fabandonner demain ; avec cela, pas un officier intelligent et pas un bataillon régulier. Il comprit que, pour établir sa puissance, il ftiUait d'abord anéantir celle des chefs, sans fâcher le peuple, ce qui demandait de la prudence et deTénergie. Il fallait aussi mettre fin au blocus, emplir les magasins. dé provisions et obtenir de la France l'envoi d'une flotte.
Le premier soin de M. de Guise fut de se faire connaître des gens de Naples, de visiter à cheval tous les quartiers de la ville et de passer en revue les Iroupes. 11 eut quelque plaisir à recevoir de si vifs témoignages d'amour qu'on n'aurait pu faire davantage s'il eût été un dieu. On se prosternait devant lui sur son passage en l'accablant de bénédictions; les malades lui venaient demander de leur imposer les mains. Celait comme une fête universelle. Annese, qui en sentait de la jalousie, accompagnait le prince sur un beau cheval noir qu'il ne savait pas conduire, et caracolait en grande parade, sans vouloir se tenir au second rang. Il fit tant que sa monture le jeta par terre et que le peuple se moqua de lui. Louis del Ferro courait à pied, en tête du cortège, avec une perruque en crins de cheval, comme une furie, et, soit par joie ou par folie, donnait aux passants des coups d'épée. Il en blessa plusieurs. M. de Guise, perdant patience, l'appela sol devant tout le monde en lui commandant de se retirer.
Arrivé sur la place de la Concherie*, le princrrz! trouva une troupe de ces vauriens qi\|on appeW^ lazares. Us étaient conduits par Michel de Santis. Cî? bandit s'avança devant le cheval du prince :
— Altesse, dit-il a hautfi voix, je vous demande, au nom du peuple, pourquoi vous avez donné à un Français la garde de la porte d'Albe.
La foule du populaire tourna aussitôt les yeux vers M. de Guise pour voir comment il ferait sa réponse et s'il se laisserait perdre le respect.
— Maître Michel, répondit le prince, je donnerai ici les commandements comme il me plaira de le faire et à qui bon me semblera. Ce n'est pas à vous que j'en rendrai compte, mais au conseil, quand il y en aura un. Si quelqu'un trouve mauvais ce que j'ordonne, il peut le dire : je l'enverrai pendre tout droit.
— Je ne suis pas de ceux que l'on envoie pendre. Je suis un chef du peuple et j'ai la six cents hommes qui m'obéissent. C'est plutôt moi qui vous couperai la tête, comme à Philippe Caraffa.
Michel remuait en Tair un couteau avec des gestes de forcené ; mais le duc l'interrompit dans cet exer* cice en poussant sur lui son cheval, et le renversa rudement par terre. Le bandit passa aussitôt de l'insolence à la prière, avec une soudaineté particulière aux Napolitains.
— Grûce 1 grâce, Altesse ! criait^il à genoux^ ne
* Conciariaf quartier des tanneurs.
me faites pas pendre, Je ne dirai plus rien. Je suis \olre serviteur.
— Relève-toi, dit M. de Guise. Je te pardonne pour celte fois, mais que ce soit la dernière.
Puis, se tournant vers les lazarea ;
— Y a-t-il encore un drôle qui ait à parler? demanda-t-il avec une figure terrible.
Un autre chef, apothicaire de son état, et qui était un des plus féroces de ces bandits, se plaça devant Michel.
— Moi, dit cet hommCj-je ne veux pas que les portes soient données à des Français.
Avant qu'il eût achevé, le duc lui brisa sa canne sur la tête.
— Pardonnez, pardonnez, Altesse! cria l'apothicaire: c'était pour badiner! J'aime Votre Seigneurie comme les autres et je veux lui obéir!
Le vaurien baisait les pieds du prince et pleurait de tous ses yeux. Le peuple applaudissait et s'émerveillait du courage dç iM. de Guise.
Un bourgeois s'avança, et, prenant l'apothicaire au collet, déclara que cet homme lui avait pillé, le matin, sa maison avec six autres lazares qu'il désigna. M. de Guise fit un signe à quatre de ses gentilshommes français, qui arrêtèrent les six lazares et leur prirent leurs armes.
— Que ces scélérats soient pendus avant une heure, dit le prince.
Et s' adressant à la troupe déguenillée :
Ui M. DE GUISE, LE DERNIER.
— Rendez-vous au quai de Sainte-Lucie et attendez-y mes ordres I Le premier de vous qui en bougera sera fusilh'î.
Les bandits firent retraite sans murmurer, au milieu des huées du peuple et des bourgeois, qui étaient charmés de voir enfin leur vie et leurs biens à l'abri du pillage. M. de Guise accorda pourtant la grâce des six lazares et les envoya porter à leurs camarades des paroles moins dures. Les officiers de Tétat-major ne pouvaient revenir de leur élonnement.
— Savez-vous, Altesse, dit Tun d'eux, que vous risquez beaucoup en traitant ainsi ces êtres sau* vages?
— Apprenez, répondit le duc, que le ciel, en se donnant la peine de faire un homme de ma qualité, a soin de lui mettre entre les yeux quelque chose que la canaille ne peut soutenir.
— Par le Christ ! dirent les Napolitains entr'euz, nous avons justement le maître qu'il nous fallait.
M. de Guise n'ignorait pas à quelles gens il s'adressait. Le peuple deNaples lui était connu; il savait bien que, si on ne réprime pas tout d'abord son insolence, on ne s'en fait plus obéir, tandis qu'avec des coups et de sévères paroles, on le mène comme on veut.
La porte d'Albe avait été confiée au sieur de Cérisantes, gentilhomme donné à M. de Guise par le marquis de Fonlenay. Son Altesse trouva au palais un <învoyé de Cérisantes qui venait annoncer une révolte.
Les soldats ne voulaient point se soumettre à un Français, à moins qu'on ne leur payât Tarriéré de leur solde. Le duc courut en hâte au lieu du tumulte. L'affaire était sérieuse. Les mutins, assemblés sur une place, avaient chargé leurs mousquets et s'allaient répandre dans la ville pour piller. Du plus loin qu'ils virent le prince et sa suite, ils soutHèrent sur leurs mèches et se disposèrent à tirer sur lui. M. de Guise fit arrêter ses gens et s'approcha seul du groupe des révoltés.
— Il faut pourtant qu'on m'pbéisse, leur dit-il. Le peuple ne m'a pas appelé de Rome pour que des bélîtres comme vous me donnent du souci. Qu'est-ce que vous me demandez?
— De l'argent! de l'argent! crièrent les soldats.
— Je voulais vous en envoyer aujourd'hui ; mais puisque vous vous êtes mutinés, vous ne l'aurez que demain, et, si vous ne rentrez à vos rangs tout à rheure, c'est du plomb qu'on vous mettra dans la tête. Si tout le monde était aussi turbulent que vous ici, je partirais ce soir pour la France, et quand les Espagnols vous auraient passés au fil de l'épée, je dirais que vous Tavez mérité.
— De l'argent! de l'argent! répétèrent les mutins,
— J'ai promis que j'en distribuerais demain. Lequel de vous ne se veut pas fier à ma parole?
— Moi ! dit un soldat en s'avançant.
M. de Guise lui asséna sur la tête un coup de canne si violent, qu'il l'étendit aux pieds de son cheval.
2iG M. DE GUISE, LE DERNIER.
— Qui est-ce encore qui ne veut pas me croire •— Moil dit un antre soldat en brandissant u
épieu de fer.
Le prince lui déchargea un de ses pistolets dam^ la poitrine et le tua sur la place.
— Lequel encore? demanda Son Altesse.
La troupe entière tomba aussitôt à genoux en criant pitié, à Titalienne. M. de Guise se montra plus dur cette fois que la première. Il s'informa des instigateurs de la révolte et en fit pendre sur l'heure deux des plus coupables. Le reste eut sa grâce, et tout rentra dans Tordre. Le prince condamna encore plusieurs pillards ou séditieux à être pendus; mais, leur voulant pardonner, il passa, comme par hasard, au lieu du supplice et les lit relâcher. On loua fort, dans Naples, cette conduite énergique, et l'autorité de M. de Guise s'en trouva établie en peu de jours, de toile façon que personne n'eût osé lui résister. Les notables et les chefs du peuple s'assemblèrent solennellement et nommèrent Henri de Lorraine duc do la république, généralissime de ses armées, et défenseur de sa liberté.
Les honnêtes gens, voyant Son Altesse disposée à les protéger utilement, lui vinrent offrir leur argent et leurs bras. Ils lui composèrent une garde nombreuse et fidèle pour sa personne; le duc choisit parmi eux les officiers dont il avait besoin. Il fit crier par la ville qu'il recevrait à toule heure du jour les pétitions et y donnerait réponse à l'instant même;
qu'il accorderait des audiences à qui voudrait lui parler, à son palais et en tous lieux où on le pourrait rencontrer. Dès cinq heures du matin il était debout. Une foule de solliciteurs assiégeaient ses antichambres. Des femmes Tabordaient en pleine rue 3t jusque dans les églises, où il allait entendre la messe tous les jours. Son secrétaire était sans cesse lerrière lui, Técritoire à la main. Le prince signait es pétitions sur les balustrades de la nef, sur \e bord le sa chaise ou le pommeau de sa selle. Le seul moment de repos qu'il eût dans la journée était celui du lîner, pendant lequel on lui jouait une musique, la meilleure qui fût en Europe, comme dit Saint-Yon 3ans son mémoire.
M, de Guise avait surtout à cœur de rameoer à lui la noblesse, qui ne s'était retirée de Na pies qu'à regret, et voulait des Espagnols comme d'un pis-aller. [1 visitait souvent, dans ce dessein, le couvent des Carmélites, où se tenaient les dames de qualité. Il les comblait de soins et leur facilitait les moyens de correspondre avec leurs maris ou leurs frères, bien qu'ils fussent parmi les Espagnols. Comme il s'était mis le mieux du monde avec ces dames, elles disaient à leurs familles tout le bien imaginable sur les qualités aimables, la courtoisie et le beau caractère de Son Altesse.
La noblesse en émigration établit par ce couvent une correspondance avec le prince pour le remercier de la protection accordée à ces dames. M. de Guise
écrivait aux premiers et aux plus puissants, les priant de revenir dans leurs maisons, de prendre part à son gouvernement et de lui apporter le secours de leurs lumières. Sans oser encore se rendre à ses invitations, les nobles lui promirent de rentrer bientôt et de Tavertir en dessous main, par le couvent, des pi*ojels des Espagnols contre la ville.
Afin d*6tre aussi agréable au peuple, M. de Guise fit ohereher la veuve do Masaniel et lui donna une grosse pension, des serviteurs et un palais, ce qui produisit un excellent eiTet. Le prince allait tous les matins voir les travaux des forlilications, de sorte qu'en peu de joui's les bastions et les portes furent ;\ Tabri de toute surprise. Des bandes s'étaient établies dans les montagnes et inquiétaient fort les derrières do Tarméo espagnole. On citait parmi leurs chefs un peintre nonuno Salvator Rosa, qui était un fort batailleur et un artiste habile. Ses tableaux ne lurent en grande estime qu'après sa mort. Le duc répondit gracieusement aux oKvcs de service que ces brigands lui tirent, mais il n'eût voulu pour rien au monde les rocevoir dans ses mui^s.
Un matin, après avoir entendu la messe, M. de (luise retournait au palais ducal pour pi^ésider une assemblée des chefs et notables, lorsqu'une femme, qui vint arnMor sa chaise, lavertit qu'on le déduit assassiner comme (lésar. *
— No craignez rien, répondit-il; je sens que mon heuro n*osl point sonnée.
Le prince eut soin, à son retour au palais, de lenir ses gardes à portée de la voix, et de mettre derrière lui trois gentilshommes français d un courage et d'un dévouement éprouvés. C'étaient les chevaliers de Rouvrou, d'Orillac et de la Taillade.
Dès son entrée dans la salle, Son Altesse aperçut un groupe de gens à mines mauvaises. Un avocat, nommé Thomas Basse, qui était au nombre des conspirateurs, prit la parole. Il fit un discours adroit et captieux où il déclara que la république n'avait pas entendu se donner un roi ; que Son Altesse devait s'expliquer, et que d'abord on devait composer un sénat pour contrôler les mesures du prince et gouverner d'accord avec lui. M. de Guise répondit qu'on ne pouvait composer un sénat sans la noblesse qui était absente; que, dans toutes les républiques, il fallait, aux moments de crise où l'ennemi était aux portes, confier l'autorité entière à un seul homme; que, pour lui, il ne croyait point avoir encore rien fait qui passât son pouvoir de généralissime des armées. Son Altesse parla en italien le mieux du monde pendant une heure entière, en déployant son air noble et loyal qui lui gagna tous les cœurs. L'assemblée applaudit fort à ses paroles éloquentes et mesurées. Les conspirateurs se levèrent alors et dirent que, si le prince ne voulait point tromper le peuplé, il ne refuserait pas d'exposer devant le conseil tout ce c|u'il avait dessein d'entreprendre pour le salut de
rËtat, ot qu*ninsi on lui pourrait donner des avis en attendant la formation du sénat.
— Rien de plus légitime, répondit M. de Guise, vous êtes mes conseillers jusqu'au moment où la noblesse reviendra ; je veux qu'on vous traite comme si vous étiez des sénateurs.
Le prince appela ses gardes qui se rangèrent le long des murailles.
— Quand messieurs les notables viendront me voir, leur dit-il, vous leur rendrez les honneurs militaires.
— 11 ne doit pas entrer de soldats ici I crièrent les conjurés ; on nous veut violenter 1 à bas le tyran !
M. de Guise, sans s'émouvoir, fit un signe à ses gens qui armèrent leurs mousquets, et les trois gentilshommes debout à son fauteuil tirèrent leurs épées. Les turbulents se calmèrent admirablement à cette simple manœuvre.
— Messieurs les notables, reprit le duc avec sa bonne grûce française, je vous demande pardon d*inlix)duire mes gardes dans cette enceinte; ce if est point pour jouer le tyran ni pour usurper des titres dont je n'ai pas besoin, mais seulement pour me garder des poignards de quelques ambitieux qui veulent faire les tribuns et ne sont au fond que des voleurs. Je savais leurs intentions avant d'entrer ici; CCS petits Brutus en veulent à notre argent; faut-il les appeler par leurs noms? Ce sont maiires Basso ravociil, Vincent d'Andréa, Pierre Damico, tous gi-
biers qui ne peuvent échapper à la potence. Je ne les y enverrai pourtant pas encore cette fois; je leur épargnerai la honte d'être fouillés et traités comme des assassins. Voyez-les baisser les yetix et se troubler ! Eh quoi ! vous ne pouvez pas même supporter mes regards, et vous me vouliez tuer autrement que la nuit et par derrière 1 Assurément, vous n'y songiez pas. Messieurs les notables, je vous le dis une fois pour toutes : les Napolitains m'ont fort honoré en m'appelant pour les tirer du péril; mais, s'ils ont de moi quelque ombrage, demain je pars sans regrets pour la cour de France; je ne m'estimerais pas davantage roi de Naples que duc de Guise.
L'assemblée répondit d'une seule voix qu'elle suppliait le prince de rester, et que lui seul pouvait sauver le pays. Pendant ce temps-là, le peuple ayant ouï parler de la conspiration, élait accouru devant le palais et demandait à voir M. dé Guise.
Il sortit avec les notables et fut accueilli par de grandes démonstrations de joie. La foule l'accompagna partout aux cris de :
— Vive Son Altesse I nous n'obéirons qu'à èllef! Mort aux conspirateurs !
Leduc, voyant les Napolitains en si belle humeur, et son crédit sur leurs esprits monté ati plus hatil point, voulut préparer un coup de liiain contre lés Espagnols. Il envoya un chef populaire nommé Jacques RossOj qui était homme de cœur, recotiinaître les avant-postes èntiemis sur la route d' A\ersé;
25i M. DE Grise. LE DERMEK.
Au lieu de suivre ses instructions, R(i$9i> engagea h bataille avec des forces insuffisantes, et y pensa bisser tout son monde. M. de Guise était à diner quand on lui vint apprendre qu'on entendait le feu. Son Altesse en renversa la table de colt^re et ooonit au combat ; quelques minutes plus tard^ c en était M de Rosso et de son corps d armée ; on le trouva dans une prairie, corné par les ennemis et défiîndant sa vie intrépidement. M. de Guise Tout bientôt dt^agê par une charge fort impétueuse. Comme il faisait sa retraite vers la ville, le prince aperçut au loin un gros de cavalerie qui s\avançait au galop et lui préparait un choc terrible. II lit cacher dans un fossé tous ses mousquetaires et marclia au-devant des cavaliers avec ses meilleurt's troujK>s. La bataille y fut rude; les Napolitains ne purent résister aux Espagnols, qui étaient de vieux soldats fort aguerris ; ils furent culbutés et se replièrent sur Tarriére-garde en grand désordin?. Alors, aux cris de M. de Guise, les fantassins cachés se montréitînl à Timproviste et firent une décharge sur Teunemi, presque à bout portant. Ils leussent anéanti, si la peur ne Jcs edt aveuglés; malhcurousenieiit, ils tirèrent en tremblant et le plus maladix)itement du monde, car ils penscreul tuer le prince, qui eut ù peine le temps de se baisser pourne pas recevoir des balles dans la tilc. Il cul niùmc ses plumes et ses cheveux brûlés par la poudre. Après cet exploit, les Napolitains s'enfuirent vers la ville, de toutes loui*s jambes; mais les Espa-
gnols, croyant que c'était une feinte, n'osèrent risquer un pas de plus, sans quoi ils faisaient Son Altesse prisonnière. M. de Guise riait de tout son cœur ; il poussa Taudace jusqu'à défier Tennemi avec trois gentilshommes français :
— Holà I cria-t-il, ne Irouverai-je point parmi vous un homme de bonne maison qui veuille faire le coup d'èpée avec Henri de Lorraine ?
Le duc de la Torella sortit des rangs; mais à dix pas il tourna- bride et regagna son monde. M. de Guise, qui le connaissait, l'appela par son nom et lui dit que ce n'était pas bien de refuser une partie d'honneur. Enfin, voyant Tennemi qui rechargeait ses armes, il partit au galop avec ses trois gentilshommes.
Son Altesse eut alors le loisir de remarquer la couardise de ses Italiens. La moitié des officiers l'avaient abandonné. Les autres, craignant d'avoir encore à se battre, feignaient d'être blessés. Un certaih Prignoni, qui s'était écorché la main, gémissait et voulait courir à la ville. M. de Guise fut obligé de rester à Tarrière-garde pour repousser les Espagnols qui le harcelaient, et de faire le métier d'un simple cornette. Gennare, tout pâle d'effroi, lui vint dire :
— Nous sommes morts ! voici des ennemis devant les portes de la ville 1
— Ehl répondit le prince. 11 faut que ce soit Paul de Naples avec ses lazares.
— Jésus! comme ils sont grands !
On envoya M. d'Orillac en reconnaissance. Celaient des arbres ! Les honneurs de la journée restèrent pourtant aux Napolitains, et ce leur fut d*une ^a*ande utilité. M. de Guise fit élever pendant la nuit des forlitications avancées, de manière à tenir ouverte la porte d'Averse. On put ainsi communiquer avec la campagne ; et les vivres arrivèrent de tous côtés. Depuis ce jour on eut des volailles et du gibier à toutes les tables, et on fit aussi bonne chère que si Tennemi n'eût pas été à portée du canon.
Durant quinze jours, les escarmouches se succédèrent; mais on garda les positions qu'on avait prises. La face des choses en changea fort. Les paysans introduisaient leurs bestiaux dans la ville et ne vendaient plus rien aux ennemis. Les gens de la flotte se mutinèrent contre don Juan d'Autriche, qui avait les iièvi-es à bord du vaisseau amiral. Les soldats espagnols, manquant de munitions, désertaient. Il y eut de ces transfuges qui vinrent trouver M. de G uisc pour avoir à manger. Le duc d'Arcos était au désespoir. 11 fit des tentatives de surprises nocturnes contre la ville ; mais il fut repoussé si vertement, ({u'il préféra demeurer en repos en attendant des secours.
C'était au courage, au bon esprit de M. de Guise que Naples devait tous ces avantages, et Ton avouera qu'il était malaisé de reconnaître, à cette conduite liabilc et à cette prudence, la tète folle qui avait tant divei'ti la cour de France. Des courriers furent dépè-
chés à Rome, à M. de Mazarin et à mademoiselle de Pons. Le prince demandait au pape sa protection, à M. le cardinal de saisir cette belle occasion de ruiner la puissance espagnole en Italie, et à sa maitresse de lui conserver un amour dont jamais héros de chevalerie n'avait été plus digne.
Le lendemain de la fête de Noël, M. de Guise eut avis que des vaisseaux français avaient abordé à Sorrente; sur l'un d'eux était l'abbé Basqui, député par M. le cardinal Mazarin à la ville de Naples. Son Altesse envoya au plus vite un sauf-conduit et attendit en grande agitation la visite de l'ambassadeur. Vers midi, on apprit avoc étonnement que Basqui était entré dans la ville et s'était rendu au tourjon, chez Gennare Annese. Après quatre heures d'attente, on vit enfin arriver le député au palais ducal. Basqui parla beaucoup de la cour et de l'admiration qu'on y avait pour la valeur du prince. Voyant qu'il ne ve- ' naît pas au fait, M. de Guise l'interrompit pour lui demander une explication franche et dépourvue d'ambages. L'abbé répondit qu'il venait faire une simple visite à Son Altesse, lui rendre ses devoirs en passant, et qu'il n'avait point assez de monde pour lui être secourable ; mais qu'assurément M. le cardinal allait prendre quelque mesure importante. Le
J5tt M. I)K tiUlSK. LK DKUMKIL
prince appelait la palicnce à son aide et faisait de gros soupirs. Il peignit avec de vives couleurs et fort eicactement l'étal misérable des Kspagnols; il démontra que les Français pouvaient aisément détruire la flotte ennemie.
— Oh! s*écria Basqui, nous ne venons point dans l'intention de guerroyer. Je le voudrais pour vous (Mre agréable; mais les instructions de M. le cardinal me l'interdisent tout à fait.
— Au moins, reprit Son Altesse, vous me donnerez do la poudre?
— Je n'en ai point apporté.
— De l'argent?
— On ne m'en a point remis.
— Des hommes?
— Il n'y en a pas un de trop sur nos vaisseaux.
— Que diable venez- vous donc faire ici?
Basqui recommençait les flatteries poussées jusqu'à l'hyperbole. M. de Guise, hors de lui, renversa une chaise par terre :
— Monsieur l'abbé, dit-il avec des yeux étincelants, vous auriez mieux fait de rester à Paris et d'aller à la comédie que de courir si loin pour vous moquer de moi. Vos belles paroles ne sauraient m'étourdir. En vérité, si vous étiez venu pour favoriser les Espagnols, vous n'agiriez pas autrement. Je serai l)lus franc que vous. J'ai deviné votre pensée. Je suis instruit de votre visite à ce drôle d'Anncse, que je ferai pondre avant qu'il ait répondu aux lettres que
vons lui avez remises. M. le cardinal se trompe grossièrement s'il doute de mon crédit à Naples. Les \ieux démêlés des princes de ma maison avec le roi ne sont plus de saison aujourd'hui. Je suis dévoué à la reine et à Sa Majesté. Je veux, avant toutes choses, que la France profile de ma conquête. Si vos instructions vous obligent à m'abandonner, dites au ministre que je persisterai seul à tenir tête à l'Espagne entière, parce que mon honneur et l'intérêt de notre jeune roi le veulent ainsi ; mais ajoutez qu'il reconnaîtra bientôt son erreur, et que je le rends responsable de ma mort et du dommage que sa politique pourra causer à l'État.
Basqui reprit les protestations d'amitié, l'emphase (le ses éloges et les circonlocutions. Le prince lui coupa une troisième fois la parole.
— Restons-en là, monsieur l'abbé. Vous m'échauffez les oreilles, et il. me pourrait arriver de manquer au roi en voire personne, en vous jetant par cette fenêtre.
L'abbé fit trois saints, gagna la porte à reculons et disparut. Avant que Basqui fut de retour à Sorrenle, M. de Guise savait déjà que l'envoyé avait concerté avec Gennare son arrestation, et que M. de Mazarin mettait aux secours de la France la condition que Henri de Lorraine servait déposé. Un autre eût sans doute perdu courage à ce coup terrible ; mais M. do Guise ne songea même pas à la honte d'une rolrailc; il pensa, bien au contraire, à l'amour que
lui montrait lo peuple napolitain, à la plus grande gloire qui rejaillirait sur lui s'il triomphait sans l'appui d'aucun gouvernement. Il pensa aussi aux applaudissements de sa maîtresse, puis il leva fièrement la tôle, et, frappant du talon par terre, il s'écria :
— Je mourrai plutôt Tépée au poing que de reculer après un pareil début!
Le lendemain, on apprit que les Français faisaient voile sur Marseille. Le prince eut du moins une consolation : les meilleurs officiers, indignés deœ lâche abandon, avaient déserté la flotte ; ils accoururent à Naples se donner à M de Guise, et apportèrent avec eux six barils de poudre et tout ce qu'ils possédaient en argent. C'étaient d'intrépides jeunes gens, tous de bonnes maisons. 11 y avait parmi eux les chevaliers de Forbin, de Gent, de Souillac, Des Essarts et de Saint-Maximin ; le marquis de Chaban, les barons du Rang, de Mallet et deLagarde, et M. de Beauregard, un des plus habiles officiers d'artillerie qui fussent en France. M. de Guise ne tira rien autre du passage des vaisseaux de M. le cardinal ; mais on verra que Son Altesse dut la vie au dévouement de ces gentilshommes.
Le T) janvier 1048, veille des Rois, sans avoir prévenu ses gens, M. de Guise les fit sortir de Naples, décidé à frapper un grand coup. Il laissa dans la ville M. de Forbin, qui était un homme sûr et d'un caraclère ferme; tous les autres Français accompn-
gnaient Son Altesse. La troupe n'était pas fort nombreuse, parce qu'on ny admit point les lazares; mais elle était composée des plus braves. On partit au petit jour et sans bruit. Un quartier d'Espagnols, établi à une lieue de Naples, fut surpris et taillé en pièces; avant que l'alarme se fût répandue et que l'armée royale eût pris ses mesures, un second quartier fut culbuté. M. de Guise poussa résolument jusqu'aux portes d'Averse. Les sentinelles, ne s'attendant pas à voir les Napolitains, n'étaient point sur leurs gardes. La ville fut prise sans résistance. Son Altesse y laissa cinq ceuts hommes, commandés par le baron de Mallet, et s'en retourna. L'armée royale abandonna la partie et gagna les hauteurs; le prince, voyant la route libre, fit demander à M. de Mallet d'envoyer à Naples les munitions des Espagnols qui étaient amassées dans Averse. A neuf heures du soir, on rentra dans la ville avec un convoi de trois cents mulets chargés de poudre et de blé. On chanta le Jendemain un TeDeum^ et le peuple fut si transporté d'aise, qu'il demanda la permission de voir Son Altesse pour l'adorer. Peu de jours après cette belle victoire, on enleva la ville de Noie par un coup de main ; dès lors les Espagnols ne pouvaient plus espérer de reprendre Naples autrement que par l'arrivée d'une armée nouvelle ou par quelque trahison.
Nous ne donnerons point ici les détails des autres exploits de M. de Guise, qui se succédèrent pendant
iOU M. DK GUISE, LK DERNIER.
quarante jours sans relâche. II y eut dans cette petite guerre des faits d'armes admii*ables, qui coniposeraicnt à eux seuls une fort belle histoire, et dont le récit nous mènerait trop loin; ceux qui les voudraient connaître les trouveront dans le mémoire de Saint-Yon. Le prince et ses gentilshommes français firent des prodiges; avant la fin de février, les environs de la ville étaient presque entièrement débarrassés des étrangers, les communications avec Averse régulièrement établies, et les Espagnols réduits à la défensive.
Au milieu de ses occupations, le prince écrivit à M. de Mazarin en faveur de mademoiselle de Pons, qui avait eu quelques tracasseries. Il parlait fort peu de son entreprise, afin de laisser comprendre qu'il n'ignorait point les mauvaises dispositions de M. le cardinal; mais les amis du prince apprirent en mémo temps ses succès, et en firent du bruit à la conr. Les convei'sations ne roulaient plus a Paris que sur les aventures de M. de Guise; le ministre avait fort à faire pour répondre par des défaites et fies politesses à tous ceux qui lui reprochaient Tabandon de ce jeune héros. Les gens de guerre et les politiques murnmraient de Toccasion qui pouvait s'envoler bientôt : ils se plaignaient des timidités du gouvernement de la régence, et disaient que le feu roi ou M. de RiclioliiMi n'auraient point tenu celle lùclie conduite. Les femmes surtout ne cachaient pas
ur indignation, et n'approchaient guère du cardinal
M. DK GUISK, LE DKRNIlH. 2rt1
sans lui adresser des sarcasmes; mais Mazarin leur répondait en riant :
— M. de Guise a fait mieux qu'un homme sage à force de folie. Tout est possible à une cervelle brûlée; cependant, si nous nous mettions en frais pour lui assurer la couronne de Naples, nos vaisseaux, en arrivant, le trouveraient peut-être empereur des Turcs.
Un matin M. le cardinal vit entrer à la fois chez lui mademoiselle de Montpensier, le duc d'Elbœuf et d'autres princes, qui lui firent des remontrances et insistèrent pour qu'on secourût leur cousin. Le ministre para le coup de son mieux, en disant tout le bien imaginable de M. de Guise : que c'était un jeune homme aimable et né pour les belles choses, qui avait de Téloquence et du courage ; que lui, particulièrement, il aimait le prince, et le voulait recommander à la reine; que le temps prouverait qu'on n'abandonnait pas des personnes du mérite et de la qualité de Henri de Lorraine ; mais M. le cardinal ne prit aucun engagement, et il écrivit à peu près dans le même instant une lettre au marquis de Fontenay pour lui dire ses propositions à la ville de Naples. Il fallait, pour qu'on le secourût, que le peuple voulût renoncer à la république et choisir pour roi le duc d'Anjou, frère du roi de France, ou bien le prince de Condé. Sauf le respect que nous pouvons devoir à la mémoire du cardinal Mazarin, c'était une sottise que sa proposition. Dans le moment où le peuple de
!>62 m. DE GUISE, LE DERNIER.
Naples avait tant d'obligations à M. de Guise, il ne pouvait commettre envers lui un acte d'ingratitude aussi honteux et le rejeter pour appeler un inconnu. Aussi la lettre de Son Eminence à M. de Fontenay, bien qu'elle soit restée dans les archives des dépêches politiques, ne donna lieu à aucune délibération, et doit être regardée comme une chose nulle en histoire.
La fortune, qui fait mieux et plus que les ministres pour les gens qu'elle aime, servait Henri de Lorraine d*un autre côté. La lenteur et les hésitations de la cour de France avaient leur pendant à celle d'Espagne. Le duc d'Arcos demandait en vain une flotte, et don Juan d'Autriche avait bien de la peine à se guérir de ses fièvres. Dans les combats et les sorties, M. de Guise passait miraculeusement au milieu desr feux de l'artillerie : la mort ne le voulait pas toucher. Plusieurs fois les balles ennemies l'atteignirent dans ses vêtements et jusque dans ses cheveux ; mais il n'eut que des égratignures. Cette faveur et ces bons services du hasard se prolongèrent ainsi jusqu'au mois de mars, où la foftune fit pressentir son infidélité par quelques affaires désagréables.
Le faubourg des Vierges était habité par des bourgeois marchands qui avaient un commerce étendu. Ces gens, qu'on appelait capes-nègres parce qu'ib portaient des bonnets noirs, ne se mêlaient point à la politique et ne songeaient qu'à leur négoce. Comme
ils avaient, de grands biens, les lazares les voulurent piller. On vint dire un matin à M. de Guise que ces brigands mettaient ce faubourg à feu et à sang. Le duc y courut aussitôt ; il trouva le mal fort avancé, les lazares en humeur féroce, et plusieurs maisons au saccage le plus horrible. Les pillards étaient au nombre de six cents; comme le prince n'avait amené qu'une douzaine de gentilshommes, son autorité fut méconnue. En approchant d'une maison où l'on entendait de grands cris, il vit accourir un bourgeois poursuivi par un égorgeur, et qui se vint jeter à l'arçon du cheval en demandant secours. M. de Guise fut obligé de tirer l'épée pour défendre cet homme. Un autre cape-nègre, serré de près par quatre bandits, reçut des blessures jusque dans les bras de Son Altesse, qui était sautée à terre pour le protéger. Le prince tua trois lazares de sa main et fit pendre le quatrième. Au détour d'une rue, .on entendit un coup 'de mousquet ; une demoiselle accourait fort éplorée; un lazare venait de tuer son père. On trouva le meurtrier, dont le mousquet fumait encore, et on pendit ce misérable à une fenêtre. Avant que le chevalier de Forbin eût amené des troupes, le désordre fut épouvantable. On n'y mit fin qu'avec beaucoup de peine. On dressa cinq potences et deux roues au milieu du faubourgs dont les grilles furent closes et données à la garde de M* de Gent, avec deux pièces de canon chargées à mitraille. Le peuple de la ville se mit en fureur contre les latares^ et le sang aurait
204 M. DK (;i ISK, LE DKUMEK.
pu (.'oiilci* de nouveau si le prince n*cût fait de grands edorts vl de beaux frais de harangue iK)ur l'empccher. Son Allessc rentra au palais foil tristement ulîedéc;. On lui trouva tout le reste du jour un visa«;e mélancolique. Un chef bandit nommé Paul de Naples l'étant venu voir, le prince lui tourna le dos sans le vouloir écouter.
Au inonieni où M. de Guise s'allait mettre à loblc, on le pria de venir sur riieurc au couvent des dames carmélites. Là, Son Altesse eut avis d'un complot l'ormé par les cbcls popidaires et plusieurs prêtres pour le l'aire enlever la nuit et le livrer aux Espa- ^^nols. Une conférence à ce sujet devait avoir lieu dans un atiucduc situé hors de la ville, vers dix h(;ur<'s du soir, entre les principaux personnages de l'armée ennemie et les conspirateurs. M. de Guise prit aussitôt ses mesures, et donna mission au chevalier de Forbiii de cerner cet aqueduc a l'heure inarqué(>. Cependant les chefs populaires, ayant eu soupçon de la découverte^ n'allèrent pas au rendexvous. On 'n'y arrêta que le duc de Tursi, un tort puissant seigneur espagnol, avec don Prosper, son gendre, 1(^ prince d'Avella, et un moine italien nommé Scnpa; quelques minutes plus tard, on y eût trouvé don Juan d'Autriche lui-même, qui était en chemin pour s'y rendre.
Son Altesse reçut les prisonniers avec toute sa courtoisie de princes français; el, comme le duc de Tursi répondait avec des |)aroIes de mépris et des
menaces, M. de Guise lui voulut montrer ses troupes en bon ordre, ses fortifications bien gardées, ses marchés pourvus de grains en abondance. On se promena par la ville avec des flambeaux, et Son Altesse fit galamment les honneurs en appelant les prisonniers ses hôtes; mais, le vieux seigneur de Tursi ayant continué ses discours amers et fait mine de vouloir parler au peuple, M. de Guise le pria de garder le silence, et le mit sous la surveillance du chevalier Des Essarls.
Au milieu de la nuit, il y eut des cris et du tumulte. C'étaient Annese et Paul de Naples qui venaient avec leurs lazares demander les têtes des prisonniers. Le prince parut, en robe de chambre, au balcon, et répondit sévèrement :
— Cela était bon du temps de Masaniel. Le règne des égorgeurs est passé. Si vous voulez du sang, je vous mènerai demain à l'ennemi.
Les vociférations ayant continué, Son Altesse cria d'une voix terrible :
— Ce sont vos têtes que je devrais faire tomber! Vous étiez du complot et vous venez lâchement demander la vie de vos complices ! Je vous donne cinq minutes pour vous retirer; passé ce délai, je vous enverrai mes mousquetaires.
Le prince entendit encore parmi les clameurs plusieurs mots injurieux pour lui, et rentra dans ses appartements le cœur plein de chagrin et la bile cruellement remuée. A l'audience du lever, il reçut
200 M. DE GUISË, LE DËHNIEH.
une dame qui arriva tout en larmes se plaindre que Paul de Naples lui avait enlevé sa fille et la tenait enfei*mée chez lui. Dans l'instant même où M. de Guise promettait justice à cette mère, Paul dcNaplis entrait dans le palais avec tous ses lazares, s'emparait des issues, et poignardait plusieurs sentinelles» françaises. 11 parvint ainsi jusqu'à la chambre a coucher, où il se présenta tout à coup suivi de douze bandits armés jusqu'aux dents.
— A quel heureux hasard dois-je voire visite, mailre Paul? dit Son Altesse avec un air fort poli.
Le brigand, mal habitué aux belles nianières, et n'ayant plus sous les pieds son terrain des ruisseaux, iil d'abord un air timide, et passa par un grand effort à l'insolence :
— J'ai plusieurs faveui'S à i*éclamcr de Voire Altesse, qu'elle ne saurait me refuser. Ce sont des choses toutes simples. 11 me faut la \ie des prisonniers espagnols.
— On vous la donnera.
— Je veux aussi pour moi les biens du duc d'Avelines.
— Vous les aurex.
. — Je demande pour mes hommes la permission de piller le faubourg des capes-nègres pendant trois jours.
— Avec plaisir, mailre Paul.
— Je ne comptais pas sur tant de complaisance ;
mais on fait ce qu'on veut de Votre Altesse quand on a la force de son côté.
— En effet, c'est la façon de s'y prendre et la grâce des procédés qui est tout.
— Donnez-moi donc trois écrits signés de votre main.
— Bien volontiers. Entrez avec moi dans mon cabinet.
— Je ne bouge pas d'ici.
— Comme il vous plaira. Je vais aller écrire ce que vous désirez.
— Par Bacchus ! ne me quittez pas !
— Je ne puis cependant écrire dans le creux de ma main. Que craignez-vous? Amenez vos gardes du corps dans mon cabinet si vous voulez.
— Eh bien donc, entrez, je vous suis.
M. de Guise ouvrit une porte et traversa une galerie; il descendit un escalier, et voyant que les lazares hésitaient :
— Venez, messieurs, leur cria-t-il; nous voici arrivés au bout du voyage. C'est ici que vous trouverez ce qui vous est dû.
Ils se hasardèrent jusqu'au bas des degrés. Alors le prince ouvrit la porte de la salle des gardes, où était le chevalier de Forbin avec trente Français. M. de Guise tira un pistolet de sa ceinture, et, le posant sur la poitrine de Paul de Naples, s'écria:
— Vous «Mes tous morts si vous l'emuez un bras *
^iilement. Livrez vrn; arrrip* à mfs genfilsliommf*s; je vais rrfl/'cliir ii ce qu'on peut faire de vous.
Kn un inshint les lazarcs furent dépouillés et garrnllés.
— J'ai sufTi^mment réfléchi, ajouta le prince : \ous <f'Tùz conduits à la Vicairie et jugés comme Irai- 1res à la république, pillards et assassins.
On emmena l'aul de Naplesavec les douze bandits dans lr*s chaises de Son Altesse, ef on les sortit du |ialais ducal par une porte de derrière. An bout d'une heure, ils étaient jugés par un tribunal militaire ef condamnés à mort. Cent mousquetaires les conduisirent aux fosM';s, où on les fusilla.
Pendant cette exécution, quatre cent lazares, couchés à l'ombre, dormaient dans la cour du palais. M. de (iuise se présenta sur le perron.
Oue faites-vous là? dit-il aux bandits.
— Nous attendons notre chef.
— Il faudra que je vous en donne un autre, car je viens rie Teiivoyer tuer. Si vous ne voulez pas finir comme lui, allez vous joindre aux troupes qui se battront ce matin à la [>orte de Capoue.
Les lazares s'esquivèrent sans mot dire et marchèrent à Tennemi, qui en abattit une bonne moitié, tant rescarmouche fut îîpre ce jour-là. 11 restait enc^)re deux chefs populaires, dont la perfidie et les méchantes intentions n'étaient pas un mystère pour Son Allessc : c'étaient Gennare et Vincent d'Andréa. Ces iniM-iahles ne cherchaient que les désordres et
se cachaient au moment de tirer Tépée. M. de Guise avait dix fois reçu l'avis qu'ils le voulaient livrer à don Juan d'Autriche. Un jour qu'il envoya Gennare avec ses hommes soutenir un bataillon de braves et fidèles gens commandés par Cérisantes, le prince eut soupçon que les lazares ne faisaient point leur devoir, et vint inopinément regarder quelle contenance ils avaient. Il les trouva paisiblement assis au pied d'un mur qui les gardait de la mousqueterie, et mangeant des oranges. M, de Guise entra dans une furieuse colère, et, se mettant à leur tête, il les conduisit en personne au plus épais de la mêlée, où ils furent écharpés. C'est un vrai miracle que Son Altesse ellemême n'y ait point laissé sa vie.
Le soir, Henri de Lorraine, abreuvé d'ennuis, s'en alla dans la campagne voir le Vésuve, afin de cacher son mépris de celte lâche population qui n'avait d'ardeur qu'au pillage et à l'incendie. L'air était fort doux, le paysage si beau que le prince en éprouva du soulagement à ses dégoûts. Il visita les ruissaux de lave, s'égara seul dans la montagne et contempla longtemps ce pays si favorisé de la nature, où son courage l'avait appelé à commander. Il voulut, à son retour, prendre la collation dans une villa située au bord de la mer. Les ombres commençaient à couvrir la plaine, et les dernières clartés du crépuscule rougissaient au loin les clochers'de la ville, quand M. de Guise, qui avait des yeux excellents, crut apercevoir, du haut d'une terrasse, une troupe de cavaliers qui
étaient sortis de Naples par le pont de la Madeleine. Ces gens arrivèrent tout droit à la maison de plaisance et en cernèrent les portes et le jardin ; mais le prince venait d'appeler à lui M. de Forbin.
— Chevalier, lui avait dit Son Altesse, ce doit être Annese qui accourt ici avec quelque mauvais dessein. Parlez à franc èlrier par un circuit. Ramenez deux cents hommes et tenez-vous en embuscade à l'entrée du pont. Ne craignez rien pour ma vie; mes trente gentilshommes suffisent, et d'ailleurs Gennare n'oserait lever le bras sur moi. Je vous donne permission de le tuer comme un chien à son passage.
Le chevalier avait sauté sur son cheval et gagnait la plaine au galop. Un quart d'heure après on annonça Gennare.
— Seigneur Annese, lui dit le prince avec son extrême civilité, je suis ravi de vous voir. Nous allons prendre quelque délassement ensemble. Voici des pistolets que je me disposais à essayer et qui me viennent tout nouvellement de France. Ils sont chargés, seigneur Annese.
En parlant de la sorte, M. de Guise tournait le» canons vers la poitrine du bandit.
— Mais pourquoi donc, ajouta Son Altesse, avez— vous fait entrer quatre hommes de votre suite suc* (•ctt(; terrasse? On ne peut tenir ainsi Tarme haut^ en ma présence, seigneur Annese. Commandez-ieuv* (le sortir et venez avec moi dans ces jardins.
Aimoso, se voyant deviné, pâlit étrangement et
donna Tordre à ses gens de s'éloigner. M. de Guise s'appuya familièrement sur le bras de Gennare et le conduisit au bout de la terrasse.
— Vous êtes un fou, reprit-il, d'avoir pensé me prendre au dépourvu. J'ai du monde caché dans une salle, et, au bruit d'une détonation, vos lazares seraient égorgés à la minute. Je pourrais vous traiter comme Paul de Naples, car vous êtes en ma puissance; mais j'espère que d'avoir vu ainsi la mort de près vous sera un salutaire avertissement. Croyezmoi, Gennare, si vous me vendiez à l'ennemi, son premier soin, en reprenant la ville, serait de vous faire pendre. Les Espagnols ne gardent point leur foi avec les princes, et vous vous imaginez qu'ils tiendraient parole à un bandit de votre espèce! Assurément, vous perdez la raison. Votre trahison mériterait ma colère, si elle n'était si maladroite. Qui m'empêche de vous faire sauter la cervelle et de vous jeter du haut de ces murs dans la Méditerranée? Allez, vous êtes un sot, seigneur Annese. A présent, sortez avec vos cavaliers, et souvenez-vous de la leçon.
Annese partit en effet, l'oreille fort basse. Le prince le suivit du regard dans la plaine ; mais ce misérable avait trop peur de la mort pour ne point redouter les embûches. Son Altesse le vit prendre un détour et gagner Naples par la porte de Noie.
— Ce n'est pas encore pour cette fois, dit M. de Guise, mais tu ne m'échapperas pas.
^li M. DK (.IISK. LE DERNIER.
Lo lendemain, un préire se pi'èsenfa aux audiences. Cet homme s'embannssaîl et ne pouvait expliquer lohjet de $0$ demandes. 11 a\ait de plus le n^rd faux et timide, la physionomie Tort patibulaire. Son Altesse, le voyant glisser la main droite dans sa soutane, eut idée qu'il en voulait tirer un poignard. M. de Guise saisit le prt^re d\me main au bras droit, et de Tautre à la gorge, et le jeta par terre. On trouva sous la soutane un couteau long et affilé. Ce coquin fut pendu; mais Son Altesse demeura fort sombre tout le reste du jour^ et répéta bien des fohs avec douleur :
— Ce peuple, qui s'agenouillait sur mon passage comme devant un dieu, il ne m'aime donc déjà plus ?
En eflet, M. de Guise ne tarda pas à remarquer h's [uvinioi^s signes de rinconstance populaire. Oci l'accueillait plus froidement dans les rues, et, si Tokv criait encore vive Son Altesse! on y ajoutait quelq%ae autre vu^u contraii^e à ses intérêts, en demandant V paix quand c'étaient des bourgeois^ ou le pilk (juand c'étaient des lazares.
Les femmes seules n'avaient rien rabattu de li estime ni de leur affection. Elles jetaient encore d Heurs et agitaient leui's mouchoii's. Toutes les :^o t|ue le duc eut des avis secrets sur les coraplots.|^ c fui d'elles qu'il les reçut. Les plus belles Teusi^s^w^ bien volontiers consolé de ses ennuis par de i!»moui': il y en eut mémo qui essayèrent de nouer
!274 M. Î)E (iUlSK. LK DERNIER.
(lionccs du soir, lo prince reçut la demoiselle au livre d'heures, accompagnée seulement d'une suivîuile.
— Que voulez- vous, ma mie? lui dit M. de Guise.
— Pardonnez, répondit-elle en rougissant, si je viens interrompre mal à propos Votre Altesse. Je ne suis qu'une fille ignorante ; je ne sais pas deviner ce qui arrivera, comme les politiques. On dit que Votre Altesse ne reçoit pas de secours de son pays, que la France Tabandonne, et qu'elle ne restera pas i Naples?
— Cela vous ferait donc de la peine, si Je vous quittais?
— Plus que je ne saurais le dire.
— Eh bien ! rassurez-vous, ma belle ; j*ai tout lieu de croire qu'en effet la cour de France m'abandonne ; mais je n'en reste pas moins ici, et je persisterai dans mes desseins jusqu'à la mort.
— Si la sainte Vierge écoute mes prières, nous ne perdrons point Votre Altesse.
— N'aviez-vous pas d'autre pensée en me venant voir, ma mie? Dites-le-moi franchement. Si je voQS psirlais un peu d'amour, cela ne vous fâcherait point ?
— Ce serait un si grand honneur, que je n'ose j prétendre.
— Je ne veux rien cacher à une aimable et belle fillo comme vous Tôtes. J'ai laissé dans mon pajs une maîtresse «jne j'aime avec passion. Elle me garde
[élément son cœur et je lui dois aussi garder le ien. Sans cela je vous l'aurais donné plus volonîrs qu'à toute autre.
— J'en aurais été bien heureuse; mais Repensais l'un prince comme Votre Altesse aimait certaine- 3nt quelque grande dame plus belle que moi. Je li point de chagrin et je prierai le ciel qu'il vous nue bientôt votre maîtresse.
— Tenez-moi du moins pourvotre ami, et, si vous 3z besoin de mes services ou de ma protection, ne mquez pas de me les demander.
— L'amitié de Votre Altesse me contente extrêîment. Je n'en espérais pas davantage et je songei toute ma vie à cette visite.
— Moi de même, ma belle enfant, car je vais rire votre nom sur mes tablettes, et j'ajouterai que Ite conversation est la plus agréable que j'aie encore e dans mon séjour à Naplés.
à peine la demoiselle s'était retirée, que M. de ise fut averti d'une conspiration qui devait éclater lendemain. Des lazares avaient juré de le tuer à ips de mousquets en pleine rue, à sa première sor- . En réfléchissant à quel point il était malaisé d'éapper à la mort, le prince soupira et dit à ses ntilshommes :
— Si j'étais assuré d'en être à ma dernière nuit, regretterais d'avoir perdu l'occasion qui s'offrait la passer heureusement.
M. de Guise mangea son souper d'un âir distrait»
(Jusiiid vint riristant lUi »c coucher, il parla bas à s^ii s(MTêtain;, qui s'en alla cuurir la ville el rentra psir les jardins, acconipagm'; (fune (lame. Il riV»! pas (IouUmjx que ce fiU la IkjIIc fille au livre d'heures.
A IroiscenlsIieucH de sa niailrcsse, el se croyant à la v(dlle de mourir, il eilt fallu de ces vertu» comme on n'en pratiquait guère en son siècle, pour que l(; priiMu; s(* refusiU un plaisir dont bien des .unanls fidèles eussent été friands. On Ten at>soudrïi sûrement, lors(|u'on verni la conduiie que tint ma* d(;moiselle de Pons (*nvers lui après ses malheurs.
Les amis de ,M. d(ï (iuis<3 se jetèrent le lendemain à ses genoux pour Tenqièclier d'aller entendre la messe en publie; mais il avait retrouvé sa gaieté. H se mit à rire en disant (|ue, si les balles espagnoles n'avaient pu Tatleindre, cet honneur n'était point réservé aux armes de la canaille.
D'ailleurs, ajoula-t-il, ce serait une honte que (le paraître avoir p(;ur de ces lazares. C'est bien plutùl à (Mix de tnmd)ler devant moi.
L(; prince, sortit à Theure acœutuméc par la grande porte;. Il traversa les rues et s'en vint ù TAnnonciade, ayanf idécMpion l'attendrait a Saintc-Maried(il-(!arrnine. La messe; allait comm(!ncer, lorsqu'un tunmite se fil entendre. Une décharge effroyable de mous(pief(*rie résonna dans l'église. Plusieurs lialles vinrrnl l'rappcr un pili(;r au-dessus de la této du prince, el rejaillirent au milieu de la foule. Il y eut du monde, blessé. Les gentilshommes fran(;ais;,
M. l)E GUISE, LE DERNIER. 277
liant répée à la main, fermèrent les portes et arîrent les assassins. Les bandits furent mis à Finit au gibet sur une place. M. de Guise reçut à le occasion des témoignages d'amour fort vifs de jart du populaire; mais cette fois il revint au ais, accablé d'horreur el de mélancolie. On le tourner ses yeux remplis de larmes vers la France »' écrier :
— Cinq conspirations contre ma vie dans une seine I Et je ne reçois pas de secours! Que Dieu proe le nom de Guise !
5ur le soir de ce triste jour, le prince eut un acde fièvre et se mil au lit un peu malade.
3n était alors aux premiers jours d'avril de l'an i8. Dans le moment où M. de Guise échappait, par B grande faveur du ciel, aux balles des assassins, ignorait encore à Paris que les choses eussent s une mauvaise tournure. Les derniers courriers vaient apporté que des récits de beaux faits rmes.
Le prince de Condé, qui donnait avec sa cabale i petits-maîtres beaucoup d'inquiétude à M. de earin, fut prié un matin de venir au Palaisyal.
— Monsieur le prince, dit le minisire, j'ai dans
Tesprit un petit projet qui vous concerne. Auriezvous pour agréable d'ôtre roi de Naples?
— Un royaume n*e$t jamais h dedaigneri monsieur le cardinal. Est-ce que le peuple m*aurait élu de lui-même, ou bien M. de Guise aurait-il envie de revenir?
— Los Napolitains connaissent votre grand méril(», et M. de (îuise nVst pas leur affaire. Nousavons à Marseille des vaisseaux tout prùts à partir. Ils ne bougeront du port que pour mener à Naples un i*oi choisi par nous. Voulez-vous être celui-là?
— Comment Tentendez-vous? Je m'en irais donc m'imposer par la force à des gens qui ne m*ont psis demandé? Le pavillon du roi entrerait donc dans Naples pour en expulsi'r un prince français qui a risqué sa vie et donné de son sang pour défendre les llaliens de l'oppression étrangère? Eh! monsieur le cardinal, M. de Guise et ses amis battraient des mains en me voyant, et s'écrieraient : « La Fnmce nous secourt enfin ! » Savez-vous aloi'scequi arriverait? Je déchirerais vos dépêches; j'oublierais votre politique chétive, et je mettrais Henri de Lorraine sur le trùne. Voyez si cela vous convient.
— Ne nous échauiTons pas sans motifs. Ces sentiments sont d'un noble cœur. Mais il ne s*agit pas de jouer ici une tragédie. Ce que vous appelez une polili(pu^ chétive, c'est de la sagesse, monsieur le prince. Depuis M. de Sully, les ministres du i^i ont toujours gardé souvenir des paroles de ce grand homme : « Ne
prêtez jamais les mains à Télévation des Guises; donnez-les toujours à leur abaissement. »
— Quoi I ce sont des mots d'un vieillard du siècle passé qui vous servent de préceptes !
— Je sais bien que M. de Guise n'est pas fort dangereux, à cause de sa folie et de sa tête chimérique. Ce qui fait que nous le voyons sans crainte est aussi ce qui nous empêchera de le soutenir.
— Cependant, monsieur le cardinal, voilà cinq m'ois que Henri de Lorraine lutte contre FEspagne, avec ses domestiques, une poignée de gentilhommes et quelques centaines de gens indisciplinés. Savezvous que cela commence à devenir fort remarquable? L'histoire en fera mention. Ce qu'elle dira n'est pas obscur à deviner. Il n'y aura qu'une voix si M. de Guise y périt. Ce sera une mort héroïque, et votre abandon une tache sur le règne de Sa Majesté.
— Vous ne voulez donc point de la couronne de Naples?
— Non, assurément. Je me contenterai de demeurer ici premier prince du sang; mais , si je n'étais qu'un lieutenant d'infanterie, je n'en voudrais pas davantage à ce prix- là.
— Eh bien ! ce pays retournera donc à l'Espagne. M. de Gondi, qui aimait à chercher le méchant
côté des choses, ayant ouï le prince de Condé parler avec indignation de la conduite du ministre à l'égard (lo Henri de Lorraine, s'en allait disant :
— M. le Prince veut qu'on secoure les Napoli-
^m M. DE GlIISB, LE DERNIER.
tains, par crainte que le duc de Guise n'ait trop de mérite â vaincre la fortune à lui tout seul, ou qu'il n'en \ienne, à force de malheurs, à faire oublier pour un moment le héros de Hocroi.
Il serait trop facile, à ce compte, de donner une vilaine explication aux plus honorables sentiments, et c'était d'ailleurs le faible du coadjuteur que la manie de vouloir pénéirer seul les intentions d autrui.
Une plaisanterie pensa faire tourner les girouettes et mener le gouvernement plus loin que cinq mois d'événements de conséquence. On apprit par les lettres de Rome que le cardinal Albornos avait dit au pape :
— La France agit, avec M. de Cfuise, comme ces préteurs sur gages qui vous refusent de l'argent quand vos aiTaires sont en mauvais état et qui vous olïnmt tout ce qu'ils possèdent aussitôt que vous n'en ave/ plus besoin.
Ainie (FA ul riche supportait mal les railleries; elle sft filclia cl dit à M. de Mazarin qu'elle voulait tirer vengeance de ce propos; mais M. le cardinal n'était point d'humeur colérique : il ne voulut pas mettre les vaisseaux et les gens du roi en pleine mer pour un bon mot.
Hien que nous ne soyons point portés à croire aux scienc(»s occultes, il nous faut mentionner ici une circonstance bizarre, dont parlent des historiens foit sérieux et qui a beaucoup étoruié M. de Guise lui-
M. DE GUISIi:« LE DERNIER. 281
même. Il y avait alors à Naples un certain Cucurullo, fort versé dans Taslrologie et qui s'était procuré un renom dans l'Italie entière par ses prédictions. Le prince, que nous avons laissé souffrant et chagrin, reçut la visite de cet homme le lendemain de la conspiration de TAnnonciade. Son Altesse était encore au lit, par ordre du médecin, quoique l'accès do fièvre fût passé. CucuruUo, vêtu de noir et tout couvert de broderies cabalistiques, entra dans la chambre à coucher d'un air fort mystérieux, à la façon des devins.
— Votre Altesse, dit-il, n'aura point à entendre ce qu'elle pourrait désirer : la science a mission d'avertir les princes et non de les flatter.
Le duc commença par rire de ce ton prophétique.
— Votre Altesse, reprit le sorcier, n'a plus les astres pour elle.
— Voilà une grande finesse! Tu me viens dire cela quand je suis au lit, incapable de voilier à mes affaires et abandonné de la France!
— Votre Altesse est à la veille de sa perle, et je vais lui dire dans quel abîme elle tombera. J'ai passé la nuit dernière à examiner le ciel. Il y avait autour de la lune un cercle noir. C'est un signe qui ne m'a jamais trompé.
— Un signe de mortl
— Je n'en crois rien, car je n'ai vu aucune tache rouge ; mais un signe de prison.
— La prison I ce n'est point pour moi.
dse M. hK iUlSK. LK DEP.MKK.
-- Pardonnoz, Altesse ; je tirais alors votre horae^ cope. Le cercle s'est formé à grand*peine en se rompant à divei-ses i-eprises, ce qui prouve que Voire Altesse fera une terrible résistance. Elle sucGombera enfin.
— Je serai donc pris les armes à la main?
— Cela me semble probable.
— L oracle en aura menti. Je me ferai tuer plutôt que de me rendre à des Espagnols.
— Voire Altesse n'échappera pas a la prison, car le sort Ta résolu.
— io te croirais si tu me disais que la tièvi^ me va prendre: qnVlle m'olern Tnsagede mes membres et de ma volonté: mais, si tu me laisses le champ de bataille et mes armes, le diable ne nfempècliera point de mourir comme un Guise que je suis.
— Voire Altesse ira on prison, aussi vrai que voilà le ciel où je Tai lu.
— On me prendra donc si criblé de blessures, que je ne pourrai plus remuer?
— Altesse, ma science ne va pas jusqu'à connaître ces détails. Je vous redis pourtant que je n ai point vu que votre sang diU couler.
— Ceci me trouble. La prison est ce que je redoute le plus au monde. Ce malheur est-il encore éloigné?
— Ce sera lini avant que la révolution lunaire s'achève, et nous sonnnes au dernier quart.
— Ht si jo te mettais en prison toi-même, estnv que i'oratle ne sérail pas accompli?
— Cela ne saurait changer en rien la destinée de Votre Altesse.
Le prince fut rétabli de sa maladie en quelques heures. Les forces et Tappétit lui revinrent tout à coup. Il voulut visiter les postes importants et voir ^ par lui-même comment le service de garde se faisait aux remparts. Il trouva toutes choses en bon état et la vigilance extrême. La porte de Noie était confiée à un Napolitain fidèle et de grand courage, nommé Mateo d'Amore. La porte d'Albe était remise à Gennare Annese ; mais le marquis de Chaban y demeurait aussi et ne perdait point de vue le chef des lazares. D'ailleurs, M. de Guise s*assura, dans une promenade de nuit hors des enceintes, que les ennemis ne songeaient en aucune façon à surprendre la ville. Ils étaient si fort incommodés par les brigands des montagnes, qu'ils semblaient craindre les attaques plutôt que d'en vouloir tenter.
On vit un matin rentrer dans la ville le comte de San-Severino, qui était de la première famille du pays et fort respecté. Ce fut un grand sujet de joie pour M. de Guise, car les dames carmélites eurent des lettres où leurs parents disaient qu'ils voulaient suivre l'exemple de ce seigneur. Six jours s'écoulèrent dans une tranquillité parfaite.
Le soir du sixième jour, au moment où le prince s'allait mettre au lit, son épée, qu'il venait de suspendre à la muraille, tomba à terre et sortit à demi du foureau. En la relevant, Son Altesse toucha de
28i M. 1)K GUISE, LE DERNIER.
Tépaule à sa cuirasse, et 1 armure entière se détacha du mur pour rouler avec fracas par la chambre.
— Corbleu I s*ccria M. de Guise, le palais me vat-il donc tomber sur la tète?
Le chevalier de Forbin entra précipitamment pour savoir ce qui arrivait. En voyant ce désordre dans les armures du prince, il pensa aussitôt à la pi*édictioii de Tastrologue, dont Son Altesse lui avait fait confidence, et devint tout pâle de terreur.
— Ceci n'annonce rien de bon, dil-il. C'est demain que finit la lune. Songez au pronostic de CucuruUo. Croyez-moi, monsieur le duc, ne vous couchez point cette nuit.
— 11 me revient à Tesprit un étrange souvenir, chevalier. J'ai entendu conter à la duchesse, ma mère, que les armes de François de Guise étaient ainsi tombées la veille du jour où Poltrot l'avait assassiné.
— N'en doutez pas, Altesse, il y a là-dessous un malheur. Quand le ciel veut bien nous donner des avis, on les doit écouter. Mettez cette armure sur vous, veillons jusqu'au jour.
M. de Guiso sentait quelque honte à prendre au sérieux ces accidents fortuits ; mais il céda aux prières du chevalier, étions deux montèrent sur une terrasse (hi palais pour regarder la ville.
Los douceuis du printemps se répandaient alors dans les airs. Un vent tiède soufflait de la mer. Les feux s'éteignaient l'un après l'antre, et le calme de la
nuil était profond. Cependant le prince et M. de Forbin causèrent de ces visions et pressentiments qu'ont eus souvent certaines personnes à la veille de leur mort. Son Altesse en trouva deux exemples dans sa famille. En discourant sur ces matières, ils gagnèrent ces heures qui précèdent le retour du soleil, et pendant lesquelles la nature entière éprouve une sorte de malaise.
— Au lieu de nous morfondre, s'écria le prince, il nous faut faire bonne chère.
Son Altesse demanda une collation. Le frisson se dissipa aux fumées du vin de Sicile; les deux convives étaient en humeur fort réjouie quand le jour parut. Ils le saluèrent par une dernière rasade, et, voyant briller au loin les mousquets des sentinelles, ils rirent ensemble des frayeurs de la nuit.
— Nous avons été de vraies femmes, chevalier, dit le prince. Allons dormir à présent, et que l'astrologie s'arrange comme elle pourra.
Sur le coup de midi, M. de Guise, en s'éveillanl, fit appeler Cucurullo et le railla fort de ses sinistres prédictions.
— Il n'y a jamais de temps de perdu pour le mauvais destin, répondit l'astrologue. La lune d'avril ne tînit d'ailleurs que la nuit prochaine, à six heures du matin.
— Cette fois, je ne m'embarrasserai point de tes contes de nourrices, et, pour donner un démenti à ta science, je ferai ce soir mémo une expédition
contre lennemi, où je préfends lui laillcr une rude besogne.
— Voire Altesse est libre de voler au-devant du malheur : aussi bien, ni les craintes ni la prudence ne sauraient l'y soustraire.
— Et moi, je te dis que ce jour sera heureux, car j'entends une voix qui me parle un plus clair langage que tes oracles, et cette voix me crie que je battrai les Espagnols.
— Il n'est pas impossible que vous les battiez Altesse; mais^ comme j'ai la persuasion que les affaires se vont fîâtcr dans Naples, qu'il y aura encore du désordre et du sang versé, ne permettrez-vous pas a un pauvre homme de science qui a besoin de vi^Te tranquille de s'en aller ailleurs?
— Ah ! tu veux faire comme cet ancien que les dieux ont préservé de la mort en l'avertissant que le plafond d'une maison s'allait écrouler. Moi, je prétends soutenir l'édilice entier sur mes épaules.
— Je dirais peut-tMre de même si j'avais Thonneur d'être Henri de Lorrahie.
— Va donc où tu voudras; voici un passe-port. Je sais à présent ce que vaut ta belle science. Tu présenteras mes civilités à don Juan etau comte d'Ognate.
Soit que cette assurance intérieure que sentait M. de Guise lui vint de sa seule force d'âme, ou que ce fût un effet du vin, elle ne mentait pas, et les gens de sa trempe ne vont point à l'action résolument snns y périr ou mener à bien leurs projets.
Il y avait dans l'île de Nisita une forteresse occupée par l'ennemi et qui gênait fort la ville ; le prince désirait ardemment s'en rendre maîlre. Après avoir donné des instructions par écrit à tous les chefs, et laissé le commandement à MM. de Forbin et de Chaban, Son Altesse partit avec ses meilleurs soldats et toute son artillerie. On traversa la grotte du Pausilippe sans voir un Espagnol, et avant la nuit on dressa les préparatifs du siège de Nisita. M. de Beauregard conduisit les travaux avec tant d'habileté, que, vers quatre heures du matin, les pièces de canon étaient prèles à jouer. Le chevalier de Forbin arriva comme Fattaque allait commencer. Il annonça au prince qu'on répandait dans la ville le bruit de sa fuite, et que les rumeurs populaires avaient une fâcheuse apparence.'
— Ce n'est rien, répondit Son Altesse : au point du jour je serai sur la place del Carminé. Annoncez cela au peuple, et priez-le d'écouter le bruit de mes canons.
M. de Guise, ne doutant pas du succès, promena ses regards sur le ciel, qui était brillant, (3t s'écria :
— Je ne sais point laquelle de ces étoiles est la mienne, mais je gage bien qu'elle donne une aussi belle clarté que les autres. A vos pièces, mes amis ! et commencez le feu !
L'artillerie mena un bruit terrible. Tous les coups portaient juste, et Son Altesse, en voyant les pierres
s'écrouler ut la brèche s'ouvrir, disait en se frottaiU les mains :
~ Voici pourtant l'heure, maître CucuruUo, où la forluric, selon toi, me devait faire un méchant visage, et jamais elle ne s'est montrée si gracieuse I
Dans ce moment, la garnison demandant ù capituler, le feu s'arrêta. Un entendit alors les cloches (|ui sonnaient au loin TAngélus. Le soleil se levait û l'iiorî/on. M. de Guise dirigea sa lorgnette vers la ville et aperçut un cavalier qui accourait à toute bride : c'était M. Des Essarts; il se vint jeter éperdu devant le prince, sans pouvoir parler.
— (Ju'avez-vous, chevalier? dit Son Altesse. Pourquoi donc ce désordre et (^ traits bouleversés?
— Ah! monsieur le duc, nous sommes perdus, trahis I courez à Naples! la porte d'Albe est livrée aux Espagnols. Tout (*st peut-être fini à cette heure.
— Non, par le diable! tout n'est point fini tant (|nc je suis vivant! à cheval, mes amis! à Naples! â Naples !
— A Naphîs! cria toule la troupe.
KL le pnnc(* , enfonçant Téperon dans le ventre de son cheval, partil comme la foudre, suivi par deux cents cavaliers.
VU
Tandis que M. de Guise prenail Nisila, Gennare Annese avait donné avis aux Espagnols de son absence, et leur ouvrait la porte d'Albc. Don Juan d'Autriche et le comte d'Ognate, nouveau gouverneur nommé par le roi, entraient avec toutes leurs troupes, à la faveur de la nuit. En quelques heures Naples fut entièrement repris. Mateo d'Amore et plusieurs commandants français se firent tuer à leurs postes ; M. de Forbin et quelques auties coururent au-devant de Son Altesse à travers les balles espagnoles. Le prince les rencontra comme ils sortaient par le faubourg de Chiaia. Un régiment royal les suivait de près. On rebroussa chemin à la hàlc. Des Essarts proposait de gagner le Pausilippe et de s embarquer pour Rome.
— Je croyais que vous étiez mon ami, répondit M. de Guise.
Et il ne fut plus question de fuir. On suivit les murs de la ville au milieu d'un feu terrible, qui abattit beaucoup de monde. En arrivant à la porte de Noie, Son Altesse n'avait d'autre escorle que ses gentilshommes français. Deux bohémiennes se présentèrent en dansant avec des contorsions étranges et crièrent :
— Prison ! prison I
)0 Bl. DE GUISE, LE DERNIER.
Le prince demeura ùlonné un moment cl réponlit ensuite :
— Point de prison! mais mort I mort!
Il courut à la porte Capuane; elle était fermée. Une décharge de mousquets répondit aux cris de Son Altesse. 11 fallut se retirer. On arriva au pont de la Madeleine en achevant le tour de la ville. M. de Guise laissa ses hommes derrière lui, et s'avança jusqu'à la statue de saint Janvier. De là il aperçut au bout d'une rue les troupes royales qui défilaient. Il vit son drapeau jeté à bas du tourjon del Carminé et les couleurs (FEspagne qu^on y arborait. 11 entendit les tambours battre de tous côtés, les cloches en branle et la joie du populaire, qui semblait aussi exlréme pour rentrée de don Juan d'Autriche qu'elle l'avait élé cinq mois auparavant à son arrivée. De Irisles i)eiisées roulèrent dans la tête du prince. Il resta longtemps immobile à contempler 9a chute précipitée; puis il caressa son cheval couvert d'écume et lui dit :
— Celui que tu portes n'a plus de royaume, mais c'est encore Henri de Lorraine; allons cherclier une autre fortune.
M. de Guise salua la statue de saint Janvier et 8*en fut rejoindre son escorte. 11 forma le projet de se rendre aux montagnes et d'y appeler à lui les partisans; mais le bruit de la prise de Naplcs s'était ré« pandu dans la campagne, et les dangers croissaient à chaque pas. On se battait dans les villagcSé M. de
la Bottellerie, qui commandait à Giugliano, arriva suivi de douze Français, et chassé par la population. M. deMaliet fut obligé de quitter Averse. Les environs de Naples n'étaient pas plus sûrs que la ville même. Les paysans, qui avaient baisé cent fois les pieds du prince en l'appelant leur sauveur, s*assenïblaient pour le tuer au passage, et voulaient porter sa tète à don Juan; mais la Providence n'aurait eu garde de permettre une telle horreur, et M. de Guise rencontra de ces misérables auxquels il montra un si fier visage qu'ils n'osèrent approcher. Le valet de chambre Caillet supplia le duc de changer d'habits xivec lui. Au moment où il mettait sur sa tète le chapeau de Son Altesse, qu'on reconnaissait aisément par le grand nombre et la beauté de ses plumes, une troupes d'Espagnols piarut sur les bords d'un chemin creux où marchaient les Français.
— M. de Guise est-il parmi vous? demanda le commandant.
— 11 n'est pas loin, répondit le prince lui-même. Ces hommes tirèrent tous à la fois sur Caillet. Le
malheureux tomba si criblé de balles, qu'il n'eût pas le temps de pousser un soupir.
En traversant la route d'Averse, M. de Guise aperçut un courrier qui venait de cette ville. On l'arrêta Ou passage et on lui prit ses papiers. Il était envoyé u don Juan par Philippe Palombo, l'un des chefs les plus animés contre l'Espagne, et sur le dévouement desquels Son Altesse avait le plus compté.
— Que pensez-vous de ces Italiens? dit M. de (luise à ses amis. Leurs basses façons de sentir n'entrent point dans nos esprits. Je n'étais pas né pour régner sur un pareil peuple.
Des Essarts voulait tuer ce courrier; mais le prince le fit seulement liera un arbre et poursuivit sa route. On rencontra un détachement de Napolitains d'environ deux cents hommes. Celui qui les menait vint saluer Son Altesse et faire serment de mourir avec ollo. On mit ces gens à l'arrière-garde, et on se jeta nu travers des champs pour éviter les partis qui battaient les chemins. Comme on descendait un coteau d'une pente assez rapide, le prince entendit ces Napolitains crier : « A mort! à mort les Français! » Au lieu de fuir, M. de Guise fit volte-face et obligea les traîtres à reculer, puis il partit au galop. Trois fois il exécuta la môme manœuvre et réussità mettre ces lûches en déroute complète. On arriva devant un bois épais et marécageux. Le prince voulut s y jeter : les fantassins espagnols en gardaient les bords. On reçut leur décharge presque à bout portant; mais ils tirèrent mal, et les Français enfoncèrent le bataillon entier.
Cependant, au bruit du combat, Tennemi s'amassa sur ce point. Les bois furent cernés de toutes paris. . Le tocsin sonnait dans la campagne, et les paysans se^ joignaient en grand nombre aux Espagnols. On n'a — vait plus qu'une demi-lieue à parcourir pour attein^ drele Vulturne. H fallait marcher à découvert, ell^
feu de la mousqueterie devenait effroyable. Le cœur du prince saignait de voir que tout le monde avait quelque blessure. Le marquis de Chaban portait un bras en écharpe ; le chevalier de Vissecletle avait un trou à la tête; La Bottellerie fermait avec son mouchoir une large plaie par où le sang ruisselait de son épaule, et ces braves jeunes gens faisaient encore des prodiges. Le cheval de M. de Rouvrou eut les reins cassés.
— Chevalier, lui dit M. de Guise, allez vous rendre aux ennemis et les priez de ma part qu ils vous accordent bon quartier. Yous leur montrerez mon écharpe. Elle est aux couleurs de mademoiselle de Pons.
— Non, par Dieu! répondit Rouvrou qui sauta en croupe derrière Des Essarts. Je ferai comme les dragons : je courrai à cheval et me battrai à pied.
Le baron de Mallet roula par terre avec sa mon-
^^re. Des Espagnols s'allaient jeter sur lui. M. de
^uise voulait revenir en arrière et le dégager; mais,
^e le voyant plus remuer, il le crut blessé mortelle-
'^ent et continua sa retraite.
Desmarels, aumônier du duc, demanda si Son Al- ^osse ne jugeait pas prudent de se confesser tout en Marchant.
— C'est inutile, répondit M. de Guise; je ne vois point que je doive mourir, et j*ai besoin de mon at- ^^ntion pour bien diriger nos manœuvres.
Le feu allait toujours augmentant. Quatre fois le
994 )i. PK CriSE. LE DERNIER.
prince sonlildos balles cfllcurer son visage; il n>n parla pas au bonhomme I^smai^ets qui, ne smgeant guère à lui-mi^mo, priait Dieu in(6rieurcment de ne point appeler à lui rs\mcde Son Altesse dans un moment où elle n'ôlait pas préparée. On se trouva, au détour d'un rocher, on présence de deux cents paysans armés qui couchèrent on joue M. de Guise.
— Altesse! s*écria Dosmai*ets, voici votre instant suprême. SoufTrez que je vous donne rabsolulion à tous risques.
Mais lo prince avait poussé son cheval hors des rangs, et s'avançant seul, à dix pas des mousquets, il cria, ou accompagnant sa voix d*un geste impts rioux où Ton n^connaissait TAmo altière de son aïeul François :
— Pa\*sans, l)aissoz les armes ! je vous défends do tirer. Jo suis Uoiu*i do Lori*aine. Vous m*aimiei encoiv hier ot vous voulez me tuer! Fi! méchante et vile canaille ! rotournoz à vos maisons ot ne vous nuMoz point dos affaires des Espagnols.
Los payst\ns, dominés par raccont de Son Altesse, baisseront leurs armes el livrèrent le passage* N* de Forbin, i*acontant plus tard ù la cour cette périlleuse roncontro, disîiit qu'il ne rovorrait de sa vie un regard aussi beau que celui du prince en ce moment, et (pu\ iK)ur sa jKirt, il s'était cru déjà dans les bras de la mort, tant Me lui avait i>i\ru inévitable.
A cent pas do là, on trouva des ennemis rangés sur une ligne fort étendue. M. de Guise, mettant
son épée entre ses dents, tua deux hommes avec ses pistolets et traversa au milieu des Espagnols. La rapidité de ce mouvement ayant mis ces gens en confusion, ils tirèrent en différents sens et si gauchement, qu'ils s*entre- tuèrent. Avant qu'ils eussent rechargé leurs mousquets, ce qui était alors une opération fort lorigue, les Français étaient loin.
Malgré tous ces efforts, la position ne tarda guère à devenir fort critique. Les troupes royales entourèrentM.de Guise si complètement, que la résistance était une folie. Le prince perdit son cheval. Un ofticier espagnol lui vint mettre la main sur ses aiguillettes. M. de Guise le poignarda; mais il comprit bien que tout était fini.
— C'est le moment de mourir en gens de cœur, mes amis, dit Son Altesse à haute voix, non pour les 3N'apolitains qui ne le méritent point, mais pour notre honneur et celui de la France. A présent, tirez sur moi, messieurs les Espagnols!
— Ne tirez point! cria un seigneur fort empanaché. Croyez-moi, monsieur le duc, il vaut mieux être prisonnier que de mourir. Si ce n'est pour sauver votre vie, que ce soit au moins pour celles de vos gentilshommes. Je vous reçois tous à quartier sans vous prendre vos épées. Ce n'est pas d'ailleurs à un Espagnol que vous vous rendrez; je suis le duc de Visconti.
— Allons! répondit le prince, je vois qu'il en faut passer par cette extrémité. Je me rends à cause de
votre courtoisie, seigneur duc. Où m'allez-vous conduire?
— A Capoue. Veuillez accepter un de mes chis vaux.
Chemin faisant, le prince et M. de Visconti eaus(';ront fort amicalement. Le chevalier de Visseclettc h^s interrompit dans leur conversation pour parler û voix basse à Son AHosse.
— Je vous fais mes adieux, dit-il; ma blessure n'est pas dangereuse; j'ai une bêle d'Angleterre qui court admirablement. Je vais jouer la chance de mourir contre celle d'ôtre libre.
— Vous ne le pouvez point sans me compromettre, rhovalier : la parole que j'ai donnée vous engage comme moi.
— Votre altesse a raison. Il faut que je demande a M. de Visconti la permission dem'enfuir.
Le chevalier s'approcha de Visconti.
— Monsieur le duc, lui dit-il, si l'un de nous essayait de s'échapper, est-ce que vous en feriez reproche à Son Altesse?
— Non, assurément. M. de Guise n'en saurait . être responsable; mais gardez-vous de tenter celle i folle entreprise, monsieur, car mes hommes ont J leurs armes chargées et ils vous coucheraient par-"j terre.
— Je vous remercie, monsieur le duc; vou5=^ pouvez leur commander le feu, car je vous souhail( bonne vie et santé.
Le chevalier partit comme un trait. On tira plus de vingt coups de mousquet sur lui sans Talteindre. Au moment d'entrer dans un bois qui le mettait à couvert, il agita son chapeau en signe d'adieu et d'allégresse et disparut.
— Tout est possible à vos Français, dit M. de Visconti. Ce jeune homme a joué son tour si gentiment, que je n'ai pas regret qu'on l'ait manqué, Puisse-t-il à présent gagner son pays sans accident I
A Capoue. M. de Guise fut bien joyeux de retrouver le baron de Mallet qu'il croyait mort et qui était prisonnier comme lui. M. de Poderigo, gouverneur de cette ville, mit un genou en terre devant le prince, et le reçut avec des témoignages d'estime et d'admiration.
— Il y a longtemps, dit-il, que je désire voir ce hé- ^os qui nous a donné tant de peines. Je voudrais par- ^Qger le malheur de Votre Altesseà la condition d'a-
^^^ir aussi la moitié de sa gloire.
Le prince embrassa ce galant homme, et l'on c mit à table où l'on fit bonne chère. Pendant une Semaine qu'il demeura dans Capoue, M. de Guise veut aussi agréablement qu'il fût possible avec la penée de sa mauvaise fortune. Un jour qu'on discourait ^ur les [derniers événements, un officier qui arrivait ^e Naples assura que le peuple s'était cru abandonné de Son Altesse.
— Pourquoi dire ces choses qui affligent M. le ^'uc? s'écria Poderigo. N'a-t-il pas assez de soucis
d'être prisonnier? N'en croyez rien, Altesse; il se peut faire que le peuple ait eu cette idée ; mais à présent qu'il doit savoir la vérité, je vous réponds qu'il vous regrette.
L'ordre arriva de Naples d'envoyer le prince a Gactle avec un seul de ses gentilhommes. On tira au sort pour décider qui raccompagnerait et ce fut Des Essarts qui eut ce bonheur. La séparation ne se fit pas sans bien des larmes.
— Mes amis, dit M. de Guise en embrassant ses compagnons, si je retourne en France avant vous, comptez bien sur moi pour payer vos rançons, dusseje vendre pour cela mon argenterie.
Une escorte de douze cavaliers conduisit Son Altesse à Gaete. Avant d'arriver dans cette ville, on s'arrêta au bord de la mer pendant les heures où la clialeur était trop ardente. Ces hommes se coucliérent sous des arbres à la mode de leur pays, et s'endormirent tandis que les deux prisonniers se promenaient sur la plage. Une felouque aborda; elle était menée par des Napolitains. L'occasion de s'enfuir à Rome était belle. Des Essarts fit tout au monde pour engager le prince à en profiter; mais M. de Guise n'y voulut jamais consentir:
— Chevalier, dit-il, c'est une pensée cruelle pour moi que de savoir les gens de Naples disposésà croire que j(î 1rs abandonnais. Ils en demeureront persuadés si je me tire ainsi des mains de l'Espagne. Je préfère aller en prison, afin qu'on ne doute point de
ma loyauté. S'il doit m'en coûter la vie, Thisloirc dira quelques mots en ma faveur.
Malgré tout ce qu'il eut à souffrir pendant sa captivité, nous n'avons jamais vu» que M. de Guise se fût repenti d'avoir tenu celte noble conduite, bien qu'on le puisse avec raison trouver aussi fou en cette occasion que dansle reste de sa vie. On le connaît d'ailleurs assez pour ne point s'étonner de le voir agir,
sinon mieux, du moins autrement que le reste des hommes.
A Gaôle, les choses prirent une tournure fort sombre. On enferma les prisonniers dans la ciladelle, et leurs armes leur furent ôtées. Le commandant don Alvar de la Torre était un brutal. Il leur donna des chambres froides et étroites, où le jour venait par des meurtrières. Il eut soin d'avertir M. de Guise que la sienne était occupée la veille par un cousin de Masaniel qu'on avait mené pendre tout à l'heure.
— Le lit, dit-il, est encore chaud; mais on en changera les draps, quoique je n'aie reçu aucune instruction à ce sujet.
— Ce début promet^ répondit le prince, et je vois qu'on ne laisse pas à Votre Seigneurie des pouvoirs
^ fort étendus^ puisqu'on ne s'en rapporte point à elle
L^ dans ces simples détails. Çà! dites-moi, don Alvar^
pê est41 besoin d'envoyer à Naples pour savoir si vous
"} pouvez me donner à manger?
t» Le commandant fit une méchante grimace et sor*
lit. On apporta un diner exécrable, dont les prisonniers jelùrent la moitié par la fenèlre. Comme ils demandèrent des livres, on leur envoya la Préparation à la mort y du savant Érasme, et YHistoire du priuce Conradin avec la relation de son supplice et de $e$ derniers moments.
Des Essarts en devint pâle et ne voulait pas ouvrir CCS volumes, mais M. de Guise le rassura du mieux qu*il put, en lui disant que, si véritablement on avait dessein de les faire mourir, on ne s'amuserait pas ainsi à tâcher de lesefTrayer. Il prit ensuite rhisloiœ de Conradin et en fit lecture à haute voix. Don Alvar, qui Técoutait , lui vint demander insolemment s'il ne pensait point que le trône de Naples lui )H)rtcrait malheur comme à celui dont il lisait les aventures.
— Je pense^ répondit le prince, que ce sont là des questions d*Étal qui ne regardent pas un officier daussi bas étajro que vous.
Il n*êtait pas de moyens que ce don Alvar n employât pour vexer ou incommoder ses prisoanicrs. 11 entrait à toute heuiv du jour et de la nuit dans leurs chambres et venait voir s'ils ne cherchaient pi>int à s'évader. M. de Guise avait natureUement )Hni de )>ationce ; il menaça cet homme de le battre^ et lui jeta un flambeau à la tête, dont il faillit Tassommor. Le résultat de ces querelles fut que le prince mena une vie fort dure. La chère devint si mauvaise qu'il ne pouvait pri'squo plus manger.
Henri de Lorraine élail en plus grand péril qu*il ne le croyait. Le conseil de la vice-royauté délibéra sur ce qu'on devait faire de lui. Le comte d'Ognale et les conseillers collatéraux opinèrent pour la mort, à Texception du vieux duc de Tursi, qui se souvenait des bons procédés que Son Altesse avait eus pour lui. Cependant Tarrêt eût été prononcé si don Juan d'Autriche ne s'y fût déclaré contraire. Il représenta qu'on ne devait point faire tomber la léle d'un prince sans écrire au roi d'Espagne, et prit sur lui la responsabilité du délai. Tandis qu'on expédiait un courrier à Madrid, don Juan envoya son secrétaire à Gaële demander si M. de Guise n'avait point envie de présenter un mémoire écrit pour sa défense. Son Altesse répondit par le billet suivant :
« Vous êtes prince comme moi, et fort désireux de gloire. Si Toccasion s'offrait à vous de faire comme j'ai fait, vous n'hésiteriez point. Descendez donc en vous-même et méjugez selon votre grand cœur. Kc voulant m'abaisser jusqu'à demander la vie à personne, je ne vous dirai pas comment j'agirais en votre place. Je suis absous au tribunal de ma conscience et à celui du monde; quelle justification pourrais-je donc donner? C'est de la politique espagnole que mon sort dépend, et je la connais mal, ayant Tâme française. Quel que soit l'arrêt du conseil, je vous prie de croire à l'admiration pour vos belles qualités et à l'estime particulière de votre affectionné. « Henri de Lorralne. »
:A)2 m. ])K giiisk, lk dkrnikr.
Un second courrier perla celte cpHre ù Madrid, accompagnée d'une lettre où don Juan suppliait le roi de prendre en considération le grand nom, le courage et le caractère du prisonnier. Il ajouta que si on condamnait M. de Gnisc, il en aurait un remords éternel, comme s'il Teût tué de ses mains. La réponse fut longtemps à venir de la cour d'Espagne , en sorte que le prince demeura deux mois ù Gacte dans une incertitude qui dut lui être fort pénible.
Lorsqu'on apprit, en France, la chute de Henri de Lorraine, un cri général d'indignation s'éleva contre M. de Mazariii. Son Allcsse Royale Gaston d'Orléans, i\\\i venait d'épouser en Iroisiémes noces madcnioi* selle de Guise, iil des plaintes à la reine et demanda qu'au moins on ne laissât |)as périr son beau-frérc. M. le cardinal avait de la répugnance à prendre des parlis énergiques, mais non pas à .mener les affaires par négociations. Il fit tout au monde pour secourir dans son malheur celui (pi il avait abandonné puissant et heureux. On pria le pape d'intervenir, et on écrivit fi Philippe IV que, malgré les divisions entre souverains, la vie d'un prince devait être respectée.
L^imiral du Plessis oui mission d'aller à Napics avec ccUo mrnie fluUc qui aurait pu mettre la moi^ lié (le l'Italie au pouvoir du roi de France^ si elle fût partie plus tôt. Le jour do rAscension, le prisonnier nM;ul la visite de don Jnan, qui lui venait montrer les instructions écrites du roi d'Espagne. Philippe IV
ordonnait que M. de Guise fut envoyé à Madrid et qu'on le traitât selon son mérite et sa qualité. Dans Tinstant même où Son Altesse quittait Gaéte, à bord d'un vaisseau espagnol, Gennare Annese était décapité sur la place del Carminé^ au milieu des insultes du peuple auquel on donnait la tète de ce misérable comme un gage de réconciliation. Avant de partir, le prince avait intercédé en faveur de trois chefs populaires qui lui étaient demeurés fidèles, et on leur avait pardonné. Il obtint aussi la permission d'écrire à sa famille et à ses amis. Nous donnerons ici sa lettre à mademoiselle de Pons. On verra bientôt pourquoi ce fut la dernière et dans quelles dispositions elle trouva cette maîtresse pour qui notre héros avait accompli tant de belles choses, couru de si gros risques et perdu en dernier lieu sa liberté.
« Ce n*est plus du haut d'un trône que je vous écris, ma chère âme , mais du fond d'une prison, et dans l'instant où l'on me va mener en pays ennemi. Vous qui vivez parmi ceux-là qui m*ont abandonné honteusement, vous n'aurez point de surprise en apprenant que j'ai perdu la partie après l'avoir eue si belle. Il ne me reste plus au monde que votre tendresse qui me puisse donner assez de force pour supporler mon malheur. Bien que j'eusse résolu de mourir l'épée à la main plutôt que de me rendre, je ne regrette point que les choses aient tourné d'autre manière, ni de voir encore le jour si vous me con-
servez voire affection. Votre généreux cœur ne me voudra point quitter alors que j*ai le [plus besoin de savoir que l'on m'aime. Vous verrez sans doute avec pitié mon infortune comme vous avez vu mes triomphes avec joie. J'ai fait tout ce qui était possible pour conserver cette couronne que j'espérais mettre sur votre front. Vos vertus et votre beauté étaient dignes d'un présent plus magnifique, el je voudrais avoir le trône du monde pour vous l'offrir. Par malheur, le courage seul était à moi et les événements à Dieu. Les destins contraires se sont joués de mes desseins ; je me plais à penser qu'ils ne sauraient m'atteindre dans mon amour. A présent que me voici tombé en des périls dont je ne suis point assuré de sortir vivant, il vaudrait mieux peut-être que je n'eusse jamais bougé d'auprès de vous. C'est une des plus dures conditions de l'homme que de fatiguer et courir beaucoup pour travailler souvent à sa propre ruine. Je me veux fier pourtant dans la bonté du Ciel et dans votre amitié pour attendre encore des jours heureux. Tant que vous me saurez vivant, ce sera le signe que je conserve Tespérance de vous voir et ma passion pour vous.
a Je vous baise les mains un million de fois, et dépose mon cœur à vos genoux.
a IIekui de Lorraine.
« P. S. Ma sœur de Guise ayant épousé Monsieur, j'écris à madame la duchcssf^ qu'elle vous donne le
collier de perles qui me vient de ma grand'mèrc. Acceptez-le et le portez pour Tamourde moi\ »
Pendant les cinq mois qu'avait duré la puissance de M. de Guise, Gabrielle de Pons, se croyant assurée d'avoir le trône de Naples, avait pris des airs tout à fait royaux. Elle était naturellement glorieuse, et les prouesses de son chevalier la jetèrent si avant dans ce travers, qu'on en plaisantait à la cour. Les officiers du prince n'avaient point cessé de la servir, et la demoiselle avait toujours été redoublant de luxe et d'étalage. Dans un cœur bien fait, l'ambition eût augmenté la tendresse pour celui qui prenait tant de soins afin de la satisfaire. Ce fut tout le rebours qui arriva dans l'esprit de mademoiselle de Pons. Elle songea si fort à la couronne, qu'elle en oublia celui qui la devait donner. Un gentilhomme, nommé Malicorne, qui, sans être très-beau, avait de l'audace et des succès près des femmes, lui fit une cour empressée. On les vit beaucoup ensemble courir dans les carrosses de Son Altesse, à des parties de plaisir, et régaler de la compagnie dans les hôtels et avec la cuisine du prince. Madame la duchesse, Monsieur et
* Ce collier ne valait pas moins de 200,000 livres, c'est-àdire plus de 800,000 francs d'aujourd'hui,
la princfissn de Montpensirr n'avaionl fait que rire des grandes manières de Gabrielle de Pons; ils Irouvôrenl bientôt sa conduite indécenle. Ils en parlèrent à la reine (;l an cardinal. On obligea la demoiselle h entrer an eonvent. Klbî poussa la bardiesse jusqu'à se plaindn^ de la lii^iUMU' dont on usait, et donna dans ses l(»llr(îs nn(î fausse apparence aux cboses. CVslà ce snjiît qu(» Son Alliasse écrivit au ministre pour demander qu'on la laissai un repos. Sur ces entrefaites, arriva la nouv(;ll(; de; la catastrophe et de Temprisonnemenl de Ib^nri de Lorraine. Mademoiselle de Pons (Ml pleura cliaudenienl, mais ce fut par dépit cl par colén»; on l'entendit tern'r sur le prince des discours él ranges, par où il fui évident qu'elle ne l'aimait plus. Klle ne s'en cacha pas longtemps. Tout le monde comprit (|ue M. d(^ Malicoriu» en avait su lircravanlag(\ Madame la duchesse cl S. A. II. Monsieur lui (irent(l(\s reproches et lui retirèrent les officiers el la maison de M. d(! Guise. Klle eut pourtant l'impu- (hîiiee de faire demander le collier de perles qui lui était annoncé; mais on répondit qu'on allait écrire au princ(î à Madrid et que Timporlance du présent méritait h'uwi i\\u\ l'ordre fût coniirmé.
\U)\\vi de Lorraine, habitué de bonne heure à faire tout |)li(îr à ses volontés, n'avait pas la patience et la philosophie cpii sontieimenl contre le malheur. II eût mi(Mix valu pour son jlme inquiète et] pleine d'ardeur avoir à surmont(»r mille dangers et entreprendre l'imj)ossil)l(» (jue de s(mffrir les ennuis de la captivité, car
M. DE GUISE, LE DERiNIER. 307
Je besoin du mouvement était depuis cinq générations dans le sang des Guises.
Le prince ne souffrit pourtant aucun mauvais Iraîlement de ceux qui le menaient en Espagne. On eut pour lui tous les égards et la considération qu'il mé- . ritait ; mais la seule pensée de sa position suffisait à lui meltre du noir dans Tâme. En arrivant à Madrid, il descendit chez don André de Brignol, vieux seigneur fort versé dans la politiqye, et dont on lui donna le logis pour prison. Ce n'était pas un séjour déplaisant, car don André avait une famille aimable, une table excellente, un intérieur d'^un luxe honnête, et de plus un jardin où Son Altesse avait le loisir de se promener. Un autre aurait pu prendre le temps en patience et s'arranger d'une vie assez douce; mais la surveillance, pour se déguiser sous les couleurs d'une politesse minutieuse, n'en était pas moins insupportable. Le prince ne pouvait faire un pas sans que des valets lui vinssent demander ce qu'il désirait. On le suivait dans les jardins, et il'n'avaitde solitude que la nuit. Une fois qu'on se met à s'irriter des petites choses, l'imagination les grandit bientôt et les change en grosses contrariétés. M. de Guise devint mélancolique; il perdit l'appétit et le sommeil. La pâleur lui gagna le visage, et l'on aurait difficilement reconnu à son air morne cet homme si célèbre par son humeur remuante. Il pria plusieurs fois le roi de lui accorder une entrevue; mais on lui répondit que les affaires d'État ne donnaient aucun loisir à Sa
Majesté pour le présent, et qu'il fallait attendre.
Pour surcroît de malheur, le prince reçut une lettre de sa mère qui lui apprenait la vilaine conduite et rinfidélité de mademoiselle de Pons. Ce fut un coup terrible auquel on doit s'étonner qu'il ait résisté. Lui qui avait souvent changé dans ses passions, il était plus éloigné qu'un autre de penser qu'une maîtresse lui pût manquer de foi. La vivacité qu'il mettait à sentir toutes choses, il l'appliqua uniquement à son désespoir amoureux. Il tomba malade et fut à deux doigts de la mort. Cependant sa jeunesse et sa vigoureuse constitution triomphèrent encore. Il se rétablit à la longue ; mais le chagrin étant un mauvais compagnon pour un convalescent, il demeura dans un élat de langueur qui faisait peine à voir.
Bien qu'il n'eût pas l'habitude de réfléchir beaucoup sur les intentions d'autrui, à cause de sa franchise naturelle, Henri de Lorraine eut soupçon qu'on le voyait avec plaisir s'éleindre lentement. La sombre politique de l'Espagne s'épargnait peut-être ainsi l'odieux d'un empoisonnement ou d'un supplice. Il résolut de ne point donner ce beau jeu à ses ennemis et fit de louables efforts pour surmonter le ma! qui le dévorait. Il répara le désordre qui s'était introduit dans sa toilette, affecta plus de gaieté qu'il n'en pouvait avoir, et se mit à chercher dans les livres une occupation pour son esprit.
Un jour qu'il lui échappa, en présence de don André deBrignol, do s écrier que ce n'était point la peine
de vivre ni de se démener, comme il Tavait fait, pour une cour ingrate et une maîtresse infidèle, M. de Guise surprit un sourire sur les lèvres de son hôte.
— La France, répondit don André, c'est le pays des inconstants; ce n'est pas le roi notre maître qui eût agi comme M. de Mazarin pour un serviteur aussi utile que Votre Altesse. Je ne me porterais pas garant qu'une maîtresse d'Espagne vous eût mieux tenu parole que mademoiselle de Pons ; mais du moins elle vous aurait pu quitter par amour pour un autre, et non par d'aussi bas motifs qu'une ambition déçue.
Le prince, ayant redoublé d'amertume dans son langage, acquit la persuasion que, s'il se voulait détacher de la France, la cour d'Espagne n'en serait pas fâchée. En effet, peu de jours après, M. de Guise fut mandé à l'Escurial. 11 s'y rendit tout iplein de joie, avec l'idée que sa captivité pourrait finir par suite de son entrelien avec le roi ; mais il était loin de compte en croyant que les choses marchaient en Espagne aussi vivement qu'à Paris. Sa Majesté Philippe IV reçut le prince avec politesse, s'informa obligeamment de sa santé, lui montra les travaux de la grande chapelle de l'Escurial, où l'on dépensait des^millions, et ne lui parla en aucune façon ni de la cour de France, ni des affaires de Naples, ni du sort qu'il réservait à son prisonnier. Il fallut attendre un mois entier la seconde entrevue; cette fois, voyant que la conversation ne tournait pas encore au se-
niO M. I)K r.llSK, lE DERNIER.
rioux, M. do (îuiso résolul d*enli'er le premier on maliùiv.
— Jo (leuKiiulo pardon à Yolro Majesté, cliNili si jo lui parhMlo oo qirolle n'avail peiit-AIro pas dessin» d'abordor avoc moi ; si elle vont bien tourner «;a pnisiV s\ir ma Irislo rooditioii, elle conipi*ciidru mou impalinu'o. Yoliv Majostr dtîsii*c-l-oUo ma morl? ollo \\i\ pour rola nnllopoiiie & prendre, cor jo m'on vais mourant d'rnnui et do douleur.
— - Je sais, répond il le roi, que vous soniTi*ez beanroup, monsieur le dur, ol jo désiœ apporter quelque rtMuéde à vos tourments, autant que le permoltront les intérêts de l'Ktat. Sij*étais bien assuré
Le roi Philippe IV avait de l'indécision dans le caraelére et eraiguait toujours d'en ti^op dire; c était d'ailleurs une vieille réfile traditionnelle, en usage depuis sou ;^n*and-père Philippe 11, que la réserve dans le lim<;a^'e. M. de (iuise entreprit hardiment (l'ae.hev(M' la phrase du roi.
— Si Voln» Majesté était bien assunV que je la dusse s(i*vir lidélemiMit, elle m'olîrirait peut-être de m'allaeher à TKspa^nie?
— Sans doute, reprit le roi, ce serait une précieuse aeipiisition pom* moi (piMm prince tel que vous, niais
— Mais c\»sl du saufif de France qui c^nle dans m(»s veines. Il (\s| vrai, sire, cjne j'épnmveniis de la répn«riian('(» à renonriM'à mon pays; Votrtî Maji^té ne m(* voudrai! point ioreiM* (]o porl(»r les armes contre
lui. Malheureusement il sera longtemps Tennemi naturel deTEspagne.
— La cour de France vous a vilainement abandonné, monsieur le duc, votre cœur en doit être
— Profondément blessé, sire ; cela n'est pas douteux. Cependant mon ressentiment n'ira pas jusqu'à faire de moi un rebelle; le connétable de Bourbon n'a jamais eu la confiance de votre aïeul Charles V. Pourriez-vous m'accorder la vôtre si je l'imitais? M. le cardinal avait de moi une mauvaise opinion ; il a cru agir sagement en me refusant du secours: j'aime notre jeune roi comme vous pouvez désirer que les princes d'Espagne vous aiment.
— Nous ferons quelque chose pour vous, monsieur le duc.
— Ne tardez pas trop, sire, car je me sens dépérir par le manque d'air et de mouvement; la santé me quitte.
— Eh bien! si je vous donnais notre capitale pour prison, sans surveillance?
-^ Votre Majesté peut se fier à ma parole. Je fais serment de ne point chercher à m'enfuir^
— C'est accordé ; vivez à Madrid comme il vous plaira; je vous invite à venir à ma cour. Il faut que vous preniez part à nos plaisirs. Allez, monsieur le duc, et bannissez la tristesse;
Le prince mit un genou en terre pour baiser la / main du roi^ et sortit le cœur tdut palpitant d'aise. Son naturel ouvert l'avait bien servi cette fois, car il
3J2 M. DE GUISE, LE DEKiNIER.
avait tiré de Sa Majesté plus de discours et de concessions que Philippe IV n'en eût fait en six mois à un autre qui se fût montré discret ou timide.
Pendant cet lieureux jour, M. de Guise parcourut la ville avec une joie d'écolier, en compagnie de Des Essarls. 11 se récriait à chaque pas sur les agréments, le luxe et les ressources de ce riche pays. Les femmes surtout lui donnèrent dans la vue, car il n'avait regardé depuis longtemps que la vieille comtesse de Brignol. Les filles de Madrid avaient de ces tournures coquettes et de ces yeux agaçants qui enlèvent le sang-froid aux gens d'amoureuses manières, comme l'était le prince.
— Chevalier, disait-il à Des Essarts, je ne sais ce qui arrive en moi; mais il me semble que je n'ai plus autant de chagrin d'avoir été trompé par mademoiselle de Pons.
— Votre Altesse, répondit Des Essarts, a passé bien du temps à soupirer pour une personne qui ne méritait guère cet honneur.
— A coup sûr elle nejle méritait point; mais, hier encore, je ne pouvais prononcer le nom de cette ingrate sans avoir comme une lame de poignard qui me traversait le cœur. A présent, je le dirais cent fois que cela ne me causerait aucune peine.
Et M. de Guise se mit à répéter le nom de son infidèle sur des tons différents.
— Il est clair, reprit-il, que me voilà guéri. Le bandeau me tombe des yeux, chevalier* Je me rappelle
à cette heure qu'elle avait la main un peu forte, ce qui est fort laid pour une femme de qualité.
— Votre Altesse fera bien de se tenir en garde, à l'avenir, contre les pièges de ce sexe trompeur.
— Assurément je le ferai. Je ne veux plus être amoureux de ma vie, chevalier. Songeons désormais à la gloire et aux choses sérieuses. ,
Ils s'en allèrent, en discourant ainsi, au Prado, où venait la belle société. Il y avait là des dames en grandnombre, eltouteslesplusjoliesdela couretde la ville, avec des toilettes un peu étranges pour des yeux français, mais bien agréables avoir.
— Vive Dieu ! s'écriait M. de Guise, voici furieusement de doux visages et de pieds mignons, chevalier. (Vcst dommage de n'en pas connaître. Je me meurs d'envie de parler à ces beautés; je me sens ébloui.
— Calmez-vous, Altesse, ou bien vous n'irez pas jusqu'au bout de la promenade sans être amoureux et manquer à vos engagements.
De son côté, le prince, ayant des habits des meilleurs faiseurs de Paris, était [examiné curieusement de ces étrangers, et l'on peut dire qu'il surpassait de beaucoup en bonne mine et en élégance de manières les jeunes cavaliers de Madrid. Comme on le devait bien prévoir, il se trouva parmi les dames une personne plus belle que les autres, et qui perça le cœur dô M. de Guise d'un seul regard. C'était une demoiselle d'une taille divine, avec les plus grands yeux noirs du monde entier; elle marchait fort envi-
ixïnnêo do jeunes gens, do duègnes ol de valels. En passant devant le prince, elle le désigna du bout de son éventail, d*un air où il démêla qu'elle $*inrormail qui il était. Son Altesse s approcha d'elle aussitôt, et, la saluant avec s;i grâce chevaleresque, lui dit :
— Henri de Lorraine, duc de Guise, madame, pour vous servir, celui qui vient de Naples, prisonnier du ix)i d'Espagne, et qui, n'ayant point d'amis à Madrid, serait charmé de connaître une aussi belle personne que vous.
— Cohi n'est point difficile pour un cavalier du rang de Votre Altesse; je suis la nièce du ministre don Louis do Haro. Mon oncle m'a souvent parlé de vous, ol je sais que nous vous verrons bientôt à la cour. Si vous voulez m'accoinpagner jusque chei moi, je vous présenterai don Louis et nos amis.
Les jeunes gens saluèrent respectueusement M. de Guiso, qui prit le bras de la dame et la reconduisit à son logis. Le prince avait ou le loisir de s'instruire assez pour faire la conversation en espagnol ; il conta dos lùstoii^^s sin* son expi^dilion qui amusèrent toute la compagnie. Lo ministiHî lui lit bon accueil et le voulul retenir à souper. En rentrant chez lui le soîr^ M. do Guise déclara ncllemenl à Des Essarts qu'il était amoureux de dona Elvire à en perdre la raison^ et qu'il fallait qu'il on mourût ou qu'il réussit à lui plaire.
Henri do Lorraine, tout consolé dosii captivité, fit venir do Paris une somme d'argent considérable^ prit un IkMoI à Madrid^ monta sa maison et ses équi-
pages sur un pied magnifique, et ne tarda pas à faire une figure à écraser les premiers personnages de la cour d'Espagne. On l'y aima moins qu'ailleurs, parce que les gens de ce pays, étant volontiers jaloux, enviaient ses dehors séduisants, mais en revanche on le craignait davantage. Il était d'ailleurs fort civil, comme on sait; il avait aussi le cœur très-haut, et maniait l'épée de telle sorte qu'on lui montrait prudemment bon visage. L'étiquette avait atteint en Espagne un degré de perfection qu'elle n eut jamais en France. M. de Guise en connut bientôt les moindres détails; il se conduisit en véritable prince et comme s'il n'eût jamais été ailleurs qu'à Madrid.
La galanterie ne le cédait en rien, dans ce pays, à celle de la cour d'Anne d'Autriche. Hormis les filles d'honneur et la maison de la reine, qui menaientune vie assez sévère, les dames ne se donnaient pas beaucoup de fatigue pour cacher leurs amours. C'était fort heureux pour notre héros, qui se fût trouvé bien empêché de mettre une gaze sur son cœur. Quoique cette sincérité soit furieusement éloignée de nos mœurs, nous devons reconnaître qu'elle donnait aux faibles de nos pères un air de grandeur et de loyauté près duquel nos délicatesses ne sont que des comédies.
M. de Guise ne fit pas trois visites chez don Louis de Haro sans qu'on le vit soupirer pour la nièce du ministre.
— Prenez garde à vous. Altesse, lui dit un vieux gentilhomme; dona Elvire est une beauté dange-
reuse, qui connaît sa puissance et prend plaisir à en abuser. Elle a déjà tourné la cervelle à deux cavaliers. L'un est parli de désespoir pour les Indes, et Taulre, entièrement fou, demeure caché par sa famille.
— On ne peut échapper aux volontés du Ciel, répondit le prince. Je ne m'en irai point tout seul aux Indes; mais pour ce qui est de ma raison, il pourrait m'arriver de la perdre, car je la sens prête à s'envoler quand je regarde les traits divins de celte aimable personne. Voyez un peu combien le sort me veut de mail Elle a justement une fossette comme mademoiselle de Pons, hors que c'est au menton au lieu d*ôtre à la joue, ce qui est infiniment plus joli.
— II faut, en effet, que Voire Altesse ait bien du malheur !
— C'est à en mourir.
Dona Elvire savait la musique et jouait très-bien de la mandoline. Un jour qu'elle faisait entendre à la compagnie un air de sa composition, le prince était si ravi de plaisir, qu'il en restait comme en extase devant la demoiselle. Don Louis de Haro, lui voyant les yeux au ciel, vint lui dire :
— Votre Altesse aime prodigieusement la musique, à ce qu'il me semble.
— Ce n'est point cela, répondit M. de Guise; des notes ne suffiraient pas à me mcltre en l'état où je suis. C'est la musicienne qui me tourne l'esprit avec ses doigis d'ivoire et sa grâce enchanteresse. Voilà le
motif de mon trouble, seigneur don Louis. Je suis amoureux de votre nièce.
— Eh bien! Altesse, faites-lui votre cour.
— Je vais de ce pas lui peindre ma flamme. Croyezvous qu'elle m'écoutera favorablement?
— Hélas I monsieur le duc, vous savez comment est le beau sexe. Ma nièce a Thumeur capricieuse et mal aisée à conduire; cependant je vous promets de parler en votre faveur.
Vous me rendrez un service signalé.
Le prince aborda la demoiselle et lui déclara son amour avec ces expressions ardentes qui lui étaient particulières et que les femmes écoutent toujours volontiers, lors même qu'elles n'ont pas dessein de se rendre. Notre héros avait un avantage sur la plupart des hommes, c'est qu'il n'éprouvait point d'hésitation à dire ce que la passion lui inspirait; nulle fausse honte ne pouvait le retenir. Dona Elvire était une grande et belle brune de vingt ans, dont les yeux parlaient trop savamment pour qu'elle n'eût point déjà deviné le ravage où elle avait mis le cœur du prince. Elle feignit pourtant la surprise, suivant Tusage de ses pareilles. Si M. de Guise n'eût pas été aussi préoccupé de son propre état, il eût bien démêlé que la déclaration ne causait pas de chagrin à sa belle, malgré les airs d'insensibilité qu'elle voulait prendre.
— J'engage Votre Altesse à réfléchir, disait-elle.
avant de se ranger sous ma loi.
— C'est comme si vous m'engagiez à réfléchir avant de me décider à prendre la fièvre. Le mal est à un point d'où je ne puis espérer de revenir autrement que par vos bonlés.
— J(; vous avertis que j'ai le cœur enveloppé d'une armure. Si toutes vos prouesses de Naples eussent (Hé faites en mon honneur, ce ne serait pas assez ponr m'obligor à déposer les armes.
— Taut-il entreprendre mieux encore pour vous plaire? Parlez, et indiquez-moi los dangers que je dois courir.
— Vous avez conquis un royaume, afin de l'offrira mademoiselle de Pons; mais, pour moi, il faudrait escalader le ciel et devenir maître de la lune et des étoiles.
• — Ce n'est point facile, en effet; mais il suffit que vous le désiriez; je verrai comme je pourrai m y prendre pour vous satisfaire.
La demoiselle se mit ù rire du sérieux de M. de Guise.
— En vérité, dit- elle, vous me feriez croire que j'ai commis une imprudence et que l'épreuve est trop aisée à surmonter.
— Ah ! n'alhiz pas rojvenir sur votre parole. Ce ne serait pas de bonne guerre. Je me le tiens pour dit : la lune et les étoiles, cela suffira.
Doua Elviro regaida h; prince avec plus de douceur.
— Je suis trop généreuse pour retirer ma parole
donnée. Faites cette belle conquête, et mon cœur est à vous.
En retournant chez lui dans son carrosse, M. de Guise disait à Des Essarts :
— Comment donc escalader le ciel? Je vois que je me suis beaucoup engagé. Fimporte! Puisque je Tai promis, il faut absolument en venir à bout.
Et puis il secouait la tête d'un air inquiet en tenant ses yeux fixés sur la lune.
— Est-ce que Son Altesse aurait un dérangement de cervelle? pensait M. Des Essarts.
On verra tout à l'heure que le prince n'était pas si fou qu'il le paraissait. En attendant qu'il partît pour son expédition, il porta des aiguillettes aux couleurs de dona Elvire, et s'en alla partout, disant son amour et ses engagements, dont on s'amusait beaucoup. Le premier jour qu'il y eût danse à la cour, il brilla fort dans les quadrilles et figura le mieux du monde par une courante française qu'il avait enseignée à dona Elvire. Le roi prit plaisir à le voir et lui adressa des compliments.
— Ce que j'aurais voulu faire avec ma politique, lui dit Sa Majesté, ce sera l'amour qui l'achèvera. Vous vous fixerez à Madrid pour les appas de dona Elvire de Haro. Mais vous allez être encore arrêté dans vos projets par le besoin d'une dispense.
— Oh ! cette fois, s'écria le prince, je dois me passer de Sa Sainteté. On m'a donné pour épreuve d'escalader le ciel, et comme j'y entrerai en pays conquis.
si je réussis, je ferai à ma volonté, sans avoir recours aux bulles. Ce sera plutôt au pape à demander mon , appui.
Le roi riait de ces discours extravagants ; mais il dit tout bas à don Louis :
— Veillez sur votre nièce, car ce jeune Guise est capable de vous la mener à mal.
— Ma nièce est maîlresse de ses actions, répondit le ministre, sa fortune est indépendante de celle de mes enfants; mais, s'il lui arrivait de faillir, j'aurais recours à Votre Majesté pour obliger le prince à l'épouser.
Avant de quitter les ballets, M. de Guise s'approcha de sa belle et lui dit gravement :
— J'ai dressé les plans de mon entreprise ; si je m'emparais du soleil, ne serait-ce point suflQsant à vous contenter?
— J'aurais désiré que ce fût la lune; mais je veux bien vous laisser le champ libre pour conquérir celui des astres qui vous conviendra le mieux.
Le lendemain soir. Son Altesse conduisit sous les fenêtres de dona Elvire une grande quantité de musiciens. C'était un usage reçu alors que de donner des sérénades aux femmes ; on ne faisait pas bien sa cour sans cela, cl celles qui avaient pour agréables les recherches de leur galant témoignaient de leur plaisir en se montrant à la fenêtre. M. de Guiseavait amené les plus belles voix dOxMadrid et les plus habiles violons. Les vers étaient du meilleur faiseur. Celle
musique ayant joué délicieusement durant un gros quart d'heure, dona Elvire, en habit de chambre, vint sur le balcon. Elle se relira ensuite, mais elle laissa la fenêtre ouverte pour enlendre la fin du concert ; M. de Guise, saisissant Toccasion, dressa contre le mur une grande échelle qu'on lui tenait prête, et s'élança dans Tapparlement.
— Voici le ciel escaladé, dit-il ; avouez, mqdame, que j'ai pénétré par surprise au milieu du paradis, qui est pour moi cette maison où vous demeurez. L'astre dont je m'empare en cet instant, c'est vous, et que je meure, s'il n'efface pas en éclat le soleil lui-même!
On ne sait point ce que répondit dona Elvire; mais on doit penser qu'elle prit l'affaire en riant, puisqu'elle n'appela personne à l'aide. Il est vrai que violons et guitares menaient à dessein un bruit d'enfer. M. Des Essarls jugea que la paix était signée; il s'en alla doucement avec la musique, en réfléchissant à part lui que les raisonnements du prince étaient admirablement ingénieux, et que la danje n'avait dû rien trouver de bon à leur opposer.
11 ne s'écoula pas deux jours sans que l'aventure fût connue. On se vit généralement forcé de convenir que M. de Guise avait, en style de madrigal, la saine logique de son côté. 11 y eut des esprits courts qui ne saisissaient pas bien le sens de l'expHcation donnée par le prince à sa maîtresse ; mais les gens profonds leur firent comprendre le fin de la chose, et tout le monde
tomba d'accord que le tour était galamment joué. Pour y trouver le mot à redire, il fallait être de mauvaise foi. Cela n'empêcha point don Louis de trouver la plaisanterie un peu bien vive et tout ce bruit fâcheux pour la réputation de sa nièce. Il pria M. de Guise de finir la comédie par un mariage.
— C'est le vœu le plus ardent de mon cœur, répondit Son AUessc. Puisse le pape consentir à briser mes liens! je devions aussitôt le plus heureux des époux, et je passe mes jours dans le sein de votre famille.
— Parlez-vous sérieusement? demanda le ministre; dois-je supplier le roi d'intervenir en votre faveur auprès de Sa Sainteté?
— Je ne plaisante jamais sur le mariage et ne donne pas en vain ma parole, seigneur don Louis. Obtenez ces bulles que j*ai sollicitées de notire saint-père pendant deux ans, et votre belle nièce deviendra aussitôt ma femme.
Le moyen de se fâcher, après cette déclaration I Don Louis rendit son amitié à M. de Guise, et annonça les noces comme devant être prochaines ; /nais le roi fit la sourde oreille lorsqu'il s'agit d'envoyer à Rome, et l'affaire traînait en longueur.
On disait à Paris, de toutes ces aventures, que M . de Guise jouait ses folies d'Espagne, et personne ne loplaignail de sa joyeuse captivité.
L'année 1648 était alors avancée. On apprit à Madrid, au milieu de ces romans, les premiers troubles de la Fronde. Le parlement de Paris était en querelle ouverte avec le ministre. La reine se fâchait contre le parlement, et la discorde gagnait la cour elle-même. S. A. R. Monsieur, le duc de Beaufort et le coadjuteur flattaient le populaire. On avait tendu les chaînes comme aux barricades, et les enfants avaient été conduits à Saint-Germain. Ce fut un sujet d'allégresse pour le roi Philippe IV. Il tint conseil et résolut d'alimenter les dissensions autant qu'il se pourrait. Des agents furent dépêchés secrètement en France aux cliefs du parti opposé à la cour, avec des instructions ténébreuses. Mais il y avait cela de remarquable dans cette fronderie, que les rebelles les plus animés combattaient le gouvernement de la régence sans avoir bien envie de le renverser. C'était pour le plaisir de se remuer, de se battre et de faire des cabales qu'on jouait cette révolte» Lorsque M. Bachaumont comparait ces querelles aux tumultes des écoliers qui se jetaient des pierres aux fossés de la ville, on ne savait pas bien toute la vérité de cette image d'où la guerre tira son nom. Hors une ou deux batailles meurtrières, il y eut plus de chansons rimées que de sang répandui Cependant, vus de la
distance où était Madrid, les événements prenaient uuo apparence do gravité. Tant que le grand Condé resta au parti de la cour, on pensa qu*il serait le plus fort; une fois que ce prince eut abandonné la reine, on n'imagina plus comment la guerre civile pourrait finir.
Les vieux politiques de Madrid se frottaient les mains en disant que cette France, qui avait prétendu mener l'Europe, mourrait de sa propre turbulence et se couperait la gorge à elle-même. On lisait avec (les éclats de rire la fameuse lettre impertinente de M. le prince: A f illustrissime faquin Mazarin. Les figures changèrent lorsqu'on apprit que le grand Condé était enfermé au donjon de Vincennes.
Un jour qu'on parlait de ces affaires au coucher du roi, où assistait M. de Guise, Sa Majesté demanda de quel côté se jetterait Son Altesse, si elle était à Paris.
— Je n'en sais trop rien, répondit le prince; mais il est probable que ce ne serait pas du côté de M. le cardinal.
-- Il est vrai, reprit le roi, que vous avez des comptes à régler avec lui. M. d'Orléans, dont vous êtes le beau-frère, s'est d'ailleurs prononcé contre la reine.
— Oh! Son Altesse Royale mon beau-frère ne se prononce jamais qu'en paroles. Lorsqu'il s'agit d'en venir aux actions, on ne trouve plus personne.
— 11 manque au parti de la Fronde un chef qui oit jeune et eatrepreiiant, el qui possède les trois
grandes qualités nécessaires en ces occasions : le courage, l'éloquence et la générosité. Ce sont des dons que vous tenez de famille, monsieur le duc.
— Votre Majesté me fait bien de l'honneur; cependant je pense que le peuple de Paris me verrait à sa tête plus volontiers que M. de Beaufort, qui est im important et un fat.
— 11 n'y a pas longtemps que le duc Charles, voire père, a prétendu à la couronne de France.
— Votre Majesté veut-elle dire par là qu'elle aurait la bonté de me prêter son appui?
— Je vois, reprit le roi en riant, que les demi-mots ne valent rien avec vous. Puisqu'il faut s'expliquer, je vous dirai que je n'ai point de projet sur cette matière; mais, pensez-y, monsieur le duc; j'y vais réfléchir aussi, et nous en reparlerons.
M. de Guise sortit du palais, agité par des idées contraires. D'un côté était le désir de revoir son pays et de recouvrer sa liberté; de l'autre était son amour pour dona Elvire, dont il n'osait songer à se séparer. La balance demeura ainsi en équilibre pendant quelques jours; mais l'inconstance naturelle du prince lui faisait adopter avec plaisir ce qui offrait les apparences d'une grande nouveauté. En outre, il commençait à entrer dans cet âge où les passions se modifient. Bien que les ardeurs du sang ne se soient jamais apaisées chez Henri de Lorraine, pourtant l'ambition parlait plus haut que le reste à certains moments. Les ouvertures du roi d'Espagne le touchè-
32G M. DE CiUISE, LE DERNIER.
rent à l'endroit de son faible pour le chevaleresque. L'esprit des Guise lui souffla aux oreilles qu'il pourrait se plonger à son aise dans le bruit et les batailles, s'il rolournait en France. H se reprocha comme une chose honteuse de perdre sa jeunesse dans les délices, landis que ses parenlG et ses amis maniaient leurs ùpces en pleine rue, au milieu de Paris. Il ne rêva bientôt plus que guerre, et dans son sommeil, il se voyait couvert de la cuirasse du grand Balafré, distribuant des horions de paladin, menaçant du fer de sa lance le trône chancelant, et faisant trembler la reine mère au fond de son palais.
Le loisir de délibérer ne lui manqua point, caries choses allaient avec une lenteur incroyable à la cour d'Espagne. La temporisation y était poussée jusqu'à la manie. L'opinion du roi était qu'on devait relâcher M. de Guise pour donner un surcroit d'embarras à M. de Mazarin. Don Louis fil la giimace en pensant que sa nièce avail tout l'air de n'être jamais duchesse de Guise. Il cacha son déplaisir et redoubla ses lenteurs, dans l'espoir que les événements tourneraient ce projet en fumée. Philij»pe IV s'occupait plus de bAlir son église que de la politique; le ministre pria bien fort Sa Majesté de lui laisser le soin de mener celte affaire, et se promit de payer M. de Guise avec des leurres et de la politesse. Henri de Lorraine nniî fois ému, on ne s'en débarrassait pas à si bon marché. Notre héros ne laissa ni paix ni trêve au roi jusqu'à ce qu'il eût une promesse. Malheureusement
il neroblintquà des conditions ruineuses pour sa gloire. 11 n'est que trop certain que M. detîuise s'engagea formellement à se prononcer contre la reine en arrivant en France. Conclure un pareil traité à Madrid, ce n'était pas seulement se jeter dans un parti ; c'était faire alliance avec les ennemis de son pays ; et quand il se fut ainsi constitue en état de rébellion, à trois cents lieues de distance, il se vit encore refuser l'autorisation de partir.
Trois fois M. de Guise arracha le consentement de Philippe IV, et vit les girouettes se retourner dans Tespace d'une nuit. Il perdit patience et résolut d'en finir. Il acheta vingt-quatre chevaux de selle, les meilleurs coureurs qu'il put trouver, et les envoya, deux à deux, par relais échelonnés, jusqu'aux Pyrénées. Un matin, Son Altesse écrivit à don Louis de Haro le billet suivant :
« Le roi m'a si souvent donné ma liberté, pour s'en dédire après, que je ne sais plus au juste si je suis ou non prisonnier. Dans le doute, je choisis d'être libre comme étant plus à mon avantage. Lorsque vous recevrez ceci, je serai à vingt lieues de vous, et votre grandesse m'excusera de n'avoir pas pris congé d'elle en considération du péril que je cours en m' échappant. »
Cette lettre fut remise trois heures après que M. de Guise se fut enfui en compagnie de DesEssarts. Don Louis envoya aussitôt à leur poursuite; mais il était trop tard, et on trouva qu'ils avaient tué leurs
r>2K M. DE GUISE, LE DERNIER.
cliovaiix à chaque relai, de peur qu'on s'en servit pour les alleindre. i^es deux prisonniers franchirent la frontière dans la nuit el arrivèrent sains et saufs en Bèarn, où M. de Gramonl les reçut dans un de ses châteaux.
S*il fût revenu en d'autres temps, après ses aventures, ses batailles el sa fuite, Henri de Lorraine eût fait parler de lui la cour et la ville; mais il trouva Pai'is assiégé, le peuple en émotion, ses amis divisés et les querelles politiques emplissant les esprits. Avant de s'informer des causes de tout le bruit qu'on faisait, notre héros se remit avec quelque plaisir en possession de sa fortune. H remonta sa maison et appela autour de lui les gentilshommes qui étaient dévoués à sa famille. Ayant ensuite réfléchi sur les questions du jour, il se résolut à se mettre dans le parti du duc d'Orléans et de la grande Mademoiselle, qui tenaient les bouts de la Fronde, comme on disait alors. Il sortit donc en bon équipage un matin, pour aller au palais du Luxembourg, où demeurait Monsieur. Sur le Pont-Neuf, il aperçut deux femmes qu'on menait dans une chaise a porteurs, et qui riaient de toutes leurs forces.
— Excusez-moi, Mesdames, de vous interrompre, dil-il en s'approchant de la chaise. Je suis M. de Guise et j'arrive d'Espagne, où l'on ne rit pas d'aussi bon cœur que vous le faites; vous plairait-il me dire ce qui vous cause lant de joie, afin que je me diverlisse avec vous?
— Bien volontiers, M. le duc, répondit la plus belle des deux personnes. Je contais à mademoiselle Lambert qu'on veut me chasser de Paris et m'excommunier pour avoir mangé de la viande un vendredi. M. de Miossens déjeûnait avec moi; il jeta par la fenêtre une cuisse de poulet, qui tomba sur le nez du curé de Saint-Germain-l'Auxcrrois. Le digne homme mil la pièce dans sa poche, et s'en alla faire vacarme chez tous les premiers bonnets ecclésiastiques en criant au scandale. Voilà le sujet de nos rires ; mais au fond, je suis fort embarrassée, car n'étant pas en odeur de sainteté, Ton me pourrait donner bien du tourment. Je suis mademoiselle de Lenclos, M. le duc.
— C'est le ciel qui m'envoie pour vous protéger, belle Ninon. Souffrez que je vous accompagne chez vous, et ne craignez rien. Je ferai en sorte qu'on vous laisse en repos.
Le prince, au lieu d'aller au Luxembourg, suivit mademoiselle de Lenclos à la place Royale, où elle demeurait. Il y trouva des beaux esprits et des poètes, une liberté agréable, et la conversation la plus charmante qu'il eût ouïe depuis deux ans. M. de Guise y demeura tout le jour. Comme Ninon se mit en frais de gentillesse, il en tomba aussitôt amoureux à la fureur, et s'écriait à chaque bon mot qu'elle disait :
— Il n'y a que les Françaises au monde! Les autres femmes sont des emplâtres auprès d'elles.
Le soir, M. de Guise voulut manger sa part du
souper, dont la demoiselle fit admirablement les honneurs. Vers minuit, les convives s'étaient retirés; mais le prince, animé par la bonne chère, disait qu'il ne pourrait jamais se résoudre à sortir.
— Demeurez autant qu'il vous plaira, répondit Ninon ; je tiendrai compagnie à Votre Altesse. Je dois pourtant l'avertir que nous aurons tout à l'heure la visite d'un tiers.
— Votre amanl, sans doute? Et qui est-il, je vous prie?
— M. de Villandry.
Dans ce moment un carrosse s'arrêta devant la maison. M. de Guise ouvrit la fenêtre.
— Est-ce vous, Villandry? cria Son Altesse.
— C'est moi-môme, répondit-on.
— Chevalier : la place est prise; c'est à chacun son tour.
— Rien de plus juste. Puis-je au moins savoir qui est l'heureux mortel?
— Henri de Lorraine.
— Le conquérant de Naples ! je baisse pavillon et vous souhaite bonne nuit.
— Adieu, chevalier ! venez déjeuner avec nous demain.
Mademoiselle de Lenclos riait de la plaisanterie ; suivant la mode des personnes galantes, il suffisait d'un tour comique et bien joué pour lui inspirer un caprice. M. de Guise profita de la bonne humeur où elle était, et demeura une semaine entière chez elle.
Au bout de ce temps, Ninon ayant parlé d'une envie qu'elle avait de visiter Rouen, ils y allèrent ensemble. La mer n était pas loin, ils la voulurent voir et gagnèrent le Havre-de-Grâce ; le prince eut une fantaisie de pousser jusqu'à Nantes. Deux mois s'écoulèrent ainsi, pendant lesquels Henri de Lorraine oublia 1 ambition, les guerres et la fronderie.
Cependant, un jour que M. de Guise trouva par hasard un pamphlet du coadjuteur sur les affaires du moment; il résolut de prendre parti et de tirer Tépée contre la cour. En revenant à Paris dans ce dessein, il rencontra au Bourg-la-Reine des mousquetaires de l'armée. Il y avait, parmi les officiers, plusieurs gentilshommes qui le reconnurent et le vinrent embrasser.
— Où donc allez-vous? lui dirent-ils.
— Au Luxembourg, pour m'unir à Monsieur contre vous.
Il est trop tard; M. deTurenne a battu les rebelles et repris la capitale. M. de Mazarin rentre ce matin en triomphe au Palais-Royal ; venez avec nous lui faire votre cour.
C'était le lendemain de la bataille du faubourg Saint-Antoine, où la fronderie avait reçu le dernier coup. M. de Gondi était prisonnier; Gaston d'Orléans et Mademoiselle avaient fait leur soumission. M. de Guise arriva au moment de la réconciliation générale; on le reçut à bras ouverts, et la reine lui fit conter ses
nr»2 »1. DE GIJISR, LE DERNIER.
îiventiircs; comme il parlait très-bien, on prit un fj^rand plaisir à récouler.
— Savez-vous, dit Monsieur au cardinal, que vous n'avez pas apprécié les mérites de mon frère de (îuise?
Lo ministre posa les mains sur ses yeux et s'écria romme un vrai Italien :
— - Je suis un fou, un ingrat, un méchant! H. de (iuise, pardonnez-moi mes injustices. Il faut qu on mail ensorcelé; c'est aujourd'hui seulement que je vois hrilir.r vos vertus, votre courage et votre hèroismcî. J ai une dette à vous payer, et je veux m'ac- (juitter (lés que nous aurons mis ordre à nos affaires. Ne seriez-vous |)as en goiU de faire un nouvel essai pour reprendnî Naplcs?
— Je ftîrai tout ce que voudra Votre Êminence.
— ¥à\ bien! je vous donnerai une flotte et des t roupies. Vous retournerez en Italie, et nous vous soulierulrons do toule notre puissance.
M. do Mazarin parlait sérieusement cette fois où Ton (l(^vait croire cependant qu'il poursuivait son sysiémo de nientcries et de liuissos promesses. Des pi-éparaiifs considérables se firent à Marseille pour une oxpédilion paruier. On ne regarda pas aux frais, e( M. do (luiso eut mission de reprendre Naples pour le compte de la France, avec le titre de vice-roi, dans le cas où il réussirait.
Nous îio raconterons pas ici cette expédition, qui 11*01)1 point de sucrés. On peut la connalti'e par un
petit livre que Saint-Yon a écrit sur ce sujet'. Avec des forces dix fois plus grandes qu'il n eût fallu pour empêcher la chute du prince en 1648, on échoua cinq ans plus tard, parce que ce n'est rien que d'entreprendre les choses avec de grands moyens, si Ton ne saisit pas le moment opportun. Les Napolitains avaient oublié Henri de Lorraine. Le gouvernement espagnol avait pris de telles précautions, que c'eût été folie de persister. Le commandant des forces de mer, M. de Flosville, se mit d'ailleurs en querelle avec Son Altesse dès le jour du départ, et ne visa qu'aux moyens de lui nuire, ayant d'autres projets en tête qu'il voulait faire adopter au cardinal. Il fallut revenir comme on était parti, sans avoir livré bataille. L'Espagne ne s'effraya point, et l'on disait à Madrid que la France, reconnaissant enfin le mérite de M. de Guise, l'employait à donner glorieusement nn grand coup d'épée dans l'eau.
Avant de quitter l'Italie pour la seconde fois, Henri de Lorraine entendit un jour la messe à Sorrente, et comme son aumônier était malade, il fit venir un vieux prêtre du pays pour se confesser à lui. Quand il eut récité ses prières, il commença ses aveux de la sorte :
— Mon père, j'ai fait couler bien du sang dans ma vie...
* Mémoire sur la seconde enlrepme contre NapleSy par Son Altesse Henri de Lorraine, duc de Guise; 1 vol. in-i2, 1665.
— Par Bacchus! interrompit le bonhomme, n'allez-vous pas vous accuser d'avoir ét6 trop cruel pendant votre séjour à Naplcs! Moi, je vous dis que vous ùliez trop doux pour ces canailles; si vous les eussiez traités comme ils le méritaient, on en aurait pendu les trois quarts, et nous ne serions point sous la tyrannie espagnole. Allez, Altesse, votre belle âme n'a pas besoin de s'humilier à demander pardon. Je vous absous sans en écouter d'avantage.
— Mais, mon ami, j'ai d'autres péchés dont il faut quejevcus entretienne.
— Des bagatelles, des amourettes I Qu'est-ce que cela? Un héros comme vous, et un Guise, ne va pas en enfer. Pour qui donc serait fait le paradis? Je vous dis que vos fautes vous sont remises. N'y pensez plus; je prends cela sur moi. Si le ciel le trouve mauvais, qu'il m'en punisse.
Le vieux curé donna Tabsolution au prince, et causa politique avec lui ; après quoi il lui baisa les mains en lui souhaitant toutes sortes de prospérités.
M. de Guise revint à Paris fort piqué au jeu par son mauvais succès. II le voulait réparer dans une autre entreprise contre les provinces de Flandre. Il s'emplissait Timagination de plans de campagne, et passait les journées, étendu sur des cartes géographiques. Eu dernier lieu, il songeait à une expédition liîipdie, pour transporter le théâtre de la guerre au cœur de l'Espagne, en pénétrant jusqu'à Madrid, lorsque la paix avec Philippe IV et le mariage du
jeune roi Louis XIV vinrent l'arrêter dans ses rêves ambilioux. Il voyait souvent alors Monsieur et la princesse de Montpensier; il leur contait ses projets. La seconde fille de Son Altesse royale, qu'on appelait la petite Mademoiselle, se prit d'une admiration extrême pour noire héros. Il Tépousa, et Ton voit, par les mémoires de sa belle-sœur, qu'il eut une fort grosse dot avec la moitié du palais du Luxembourg.
Le roi cherchait alors à rétablir Tordre à la cour, qui avait été troublé au point que l'étiquette n'y avait plus de force. Chacun se livrait à des prétentions ridicules et cherchait à usurp«er sur les droits de son voisin. Sa Majesté apprit que M. de Guise donnait lui-même la serviette à sa femme et lui portait le couvert avant de se mettre à table, parce qu'elle était plus princesse que lui. Le roi en conçut une estime particulière pour Henri de Lorraine, et témoigna publiquement le plaisir que lui causait ce sentiment profond des devoirs et du respect pour le sang royal. Il en résulta que, le jour du grand Carrousel, en 1662, Son Altesse eut l'honneur de comnr.ander le quadrille des Mores. M* le prince de Conde figurait à la t<Me des Turcs, et Ton sait ce que dirent les courtisans:
— Voilà les deux héros de la fable et de l'histoire.
Il est certain que si la chevalerie n'eût pas été passée de mode, nous ne savons lequel de ces deux grands personnages eût effacé l'autre. Par ses brillantes aventures, ses prodigalités, ses amours et ses
prouesses de paladin, M. de Guise était le plus beau modèle que pût trouver un faiseur d'Amadis. La Calprenèdc en aurait bien écrit douze volumes.
Pendant les longues années de paix qui suivirent le mariage du Foi, la France jouissait d'une prospérité qu'elle n'avait pas connue depuis plusieurs siècles. On pourrait croire que Henri de Lorraine, placé à la cour au premier rang avec ramitié du monarque, devait goûter les douceurs du repos. Persécuté par Richelieu ou abandonné par Mazarin, il n'avait pas adressé au Ciel une plainte; mais au sein des honneui's, du calme et de la richesse, il éprouvait de l'ennui. Dévoré par un étrange besoin de mouvement, il allait et venait sans cesse, changeant tous les jours do r^^sidencc sans se trouver à Taise nulle part. Le médecin Vallot lui conseilla les bains de mer et le croyait hypocondriaque; cependant le prince ne tournait jamais sa mauvaise humeur contre les autres.
On parlait alors de cette expédition contre Candie. qui eut un si mauvais résultat. C'était bien la guerre la plus aventureuse qu'on pût imaginer. La jeunesse (lu roi doit seule expliquer cette entreprise folle, eau il n'était pas autrement besoin de prendre souci de
alfuires du Turc. Ce lut un reste des idées de cro^ sades, qui jetaient leur dernier feu. La turbulen * naturelle aux Français y entrait aussi pour quelq chose; la maladie qui tourmentait notre héros assez commune en notre pays.
Dès qu'il eut connaissance du projet, Henri de Lorraine courut chez le roi.
— Il faut, dit-il, que j'avoue à Votre Majesté une faiblesse de mon caractère. Depuis quatre ans que nous demeurons en paix, je me sens tout rongé par l'ennui. Les délices de la plus belle cour du monde entier ne suffisent point à occuper mes esprits. Si Votre Majesté doit faire tirer du fourreau quelque épéc, je la supplie que ce soit la mienne. Je ne voudrais point finir comme feu mon oncle le chevalier de Guise, qui se tua lui-même par oisiveté.
— Prenez patience, mon cousin, répondit le roi, je vous promets que votre bras ne sera pas longtemps au repos. Je ne dors guère plus tranquillement que vous, en songeantquelaFranche-Comté nous manque et que le Rhin n'est pas notre frontière. L'expédition contre Candie n'est pas encore tout à fait résolue ; mais je vous en donnerai le commandement, si elle a lieu.
— Votre Majesté me rend la vie. Pour lui témoigner ma reconnaissance, je la conjure de souffrir que je mette du mien aux dépenses de la guerre, en équipant à mes frais une compagnie de gentilshommes.
— Comme il vous plaira, M. le duc. Je vous [laisse carte blanche, et je voudrais voir tous ceux qui ont (le grands biens comme vous employer leur argent d'une aussi belle manière.
Henri de Lorraine acheta aussitôt trois cents chevaux excellents, avec les armes et Téquipement
complet d'une compagnie légère; puis il s'en alla partout, recrutant les jeunes gens qui avaient réputation d'être braves. Il fit les choses avec une magnificence poussée à la profusion, donnant de grosses sommes à ceux qui avaient des dettes et tenant table ouverte. La plupart des gentilshommes qui l'avaient si bien servi à Naples le vinrent rejoindre. Des Essarts et M. deForbin étaient du nombre. SonAltesse y dépensa quatre cent mille écus. Le roi, qui savait bien juger les hommes, n'eut point d'ombrage de la suite énorme qui accompagnait le prince, et disait aux courtisans ;
— Avec trente personnes aussi libérales que M. de Guise, je n'aurais pas besoin d'autre armée pour envoyer prendre Candie.
Au milieu de ces préparatifs, Henri de Lorraine avait retrouvé la joie et la sauté. L'embonpoint lui était revenu au visage. Cependant, s'il avait pu consulter l'astrologue de Naples, il aurait appris que l'étoile des Guise était à son déclin. On doit regretter, pour l'honneur de ce beau nom, qu'il n'ait point fini sur un champ de bataille comme le permettait l'ordre naturel des choses, puisque le sort avait décidé que l'oxpédilion de Candie serait le tombeau de tous ceux qui Tcntrepronaient.
Un jour qu'il s'était fort échauffé à des exercices militaires, notre liéros commit l'imprudence de boît'e do l'eau glacée. C'était une habitude qu'il avait gardée de son séjour en Italie. En rentrant à son palais
du Luxembourg, un grand frisson le prit, et, comme il se coucha sans vouloir appeler son médecin, on le trouva mort dans son lit le lendemain. Le livre de la guerre de Machiavel était sur ses genoux, et sa lampe de nuit brûlait encore, ce qui prouve qu'il avait passé de vie à trépas subitement, sans beaucoup souffrir. Ses affaires étaient dans un ordre parfait, et, d'avance, il avait préparé son testament par lequel il laissait à ses gentilshommes une année de leur solde avec les chevaux et bagages qu'il leur avait fournis.
Après la mort de Son Altesse, on sait que le duc de Beaufort eut le commandement de l'expédition contre les Turcs, et qu'il y périt avec tout son monde, sans que l'ennemi lui-même pût le trouver parmi les cadavres. Il est évident par là que Henri de Lorraine était marqué par un arrêt suprême comme une victime livrée à la destruction. Il était dans la quaranteneuvième année de son âge.
En jetant un coup d'œil sur la vie étrange de notre liéros, on peut se demander à quoi bon ces nobles qualités, cette beauté d'âme et ce courage, unis au plus glorieux nom de notre histoire, pour qu'une destinée capricieuse et des faiblesses déplorables vinssent tourner tant de grandeurs en petites choses, et faire en sorte que ce fussent des trésors perdus. Si la foi ne nous obligeait à baisser la tête devant les volontés célestes, l'homme se pourrait croire abandonné sur la terre à un aveugle hasard, et ces
exemples par lesquels la Providence impénétrable se plaît à dérouter nos intelligences serviront plus d'une fois d'aliment aux réflexions du doute.
On voit, par Tavant-propos du gros mémoire de Saint- Yon sur la première expédition de Naples*, que M. de Guiso laissait un fils âgé de cinq ans, et qui promettait de ressembler fort à son père. Cet enfant mourut dans sa septième année, d'une rougeole pourprée qui courait en France.
Les autres personnages de cette histoire sont tous de si haute volée, qu'il n'est pas besoin de dire ce qu'ils sont devenus. Mademoiselle de Pons, après avoir fait mal parler d'elle par ses galanteries étant fille d'honneur, attira les regards du jeune roi Louis XIV, et fut un moment rivale de mademoiselle de La Vallière. Mais si elle pouvait entrer en balance avec cette aimable femme pour la beauté, il n'y avait nulle comparaison à faire pour l'esprit et les qualités du cœur : elle devait perdre la partie, et la perdit en effet.
M. de Guise la revit à la cour, dans le temps qu'elle intriguait pour devenir favorite, et n'eut jamais le moindre retour de sa faiblesse pour elle. On a vu que Tamour avait assez d'énergie quand il prenait possession de Son Altesse; mais aussi, quand une fois il s'envolait, c'était pour tout de bon.
Gabrielle de Pons épousa le marquis d'Heudicourl,
* \ vol. in4. Paris, 1Cr>5.
et vécut confondue parmi ces daines qui jouaient au château le rôle d*ornements. Elle serait moins ignorée si elle fût restée fidèle à notre héros, et qu'elle eût été la dernière duchesse de Guise.
Jamais on no vit personne sVîlever à si peu de frais que le poète Benserade, et c'est presque le seul liommcî (le mince origine qui ait marché de front nv(;c les grands à la cour de Louis XIV.
Le p(';re de Benserade était de la petite ville de Lions, en Normandie, où il avait un pauvre emploi dans les domaines: il mourut si embarrassé, que son lils abandonna la succession. Isaac Benserade n'avait que douze ans lorsqu'il se trouva ainsi seul au monde. M. Pugel, évêque de; Dardanie, le rencontra un jour à Houen, et comme l'enfant était de la religion, le prélat le voulut lui-même instruire au catholicisme. Bensi'rade, tout jeune qu'il était, comprit qu'il trouverait plus facilement des protections à être de la cioyance de la cour, et il abjura. M. de Dardanie voulu! lui ôter son nom huguenot, et lui fit la proposition d'en prendre un du Nouveau Testament. L'en-
font regarda le saint prélat d un air de défiance, et fixant sur lui ses yeux de chat, il lui dît:
— Vous voulez me prendre mon nom pour m'en donner un autre? J'y consens, pourvu que je ne perde rien au change.
L évoque se mit à rire, et s'écria :
— Voilà un petit Normand qui fera sa fortune. Je lui laisserai son nom; il lui portera bonheur.
M. de Dardanie avait raison de tirer, sur ce mot de l'enfant, un pronostic heureux, car la vie d'Isaac Benserade se passa entièrement à gagner sur les changes qu'il faisait avec autrui. M. Puget, étant devenu évêque de Beauvais, fournit à son protégé les moyens de suivre les cours de la Sorbonne. Benserade acheva ses études ; mais au lieu de se mettre dans rÉglise, il prit du goût pour le monde, et forma le projet d'avoir un jour son entrée à la cour. Il négligea bientôt les conférences de théologie pour les coulisses de Thôtel de Bourgogne, et eut une liaison avec une fameuse comédienne, nommée la Belrose. Pour que Benserade ait mis au jour, dès Page de dix-huit ans, un assez bon nombre de sonnets, il fallait que le ciel l'eût fait poète. Quoique ces ouvrages légers ne fussent pas des meilleurs, quoiqu'ils n'eussent pas encore les honneurs de Pimpression, la ville en parla sur-le-champ, soir et matin, aux toilettes et aux soupers. Telle était la mode en ce beau temps.
— Il y a dans Paris un bel esprit de plus, se disaiton. — L'avez-vous vu ?
— Comment se norame-t-il? Est-ce un gentilhomme? — Quel est son âge? — Peut-on le recevoir?
— Qui donc nous Famènera? — Pourquoi ne se montre-t-il pas?
— M. le cardinal devrait s'occuper de sa fortune. — S'il n*cst pas riche, il lui faut une pension.
Le jeune dWrmcntières, compagnon d'études et de coulisses de Benserade, lui conseillait d adresser des vers à quelque personnage puissant, afin de se produire dans la belle société; mais Isaac \isait à devenir puissant lui-même.
— Quiconque veut parvenir, répondit-il, ne doit pas flalter ceux qu'il aspire à égaler. Si j'étais un jour un grand seigneur, comme je le désire, quelle figure forais-je devant les gens dont j'aurais caressé l'orgnoil? Je ne m'abaisserai donc jamais que devant le roi, les princes de la famille, ou le premier ministre, parci> que je ne puis pas songer à devenir leur égal. Pour les femmes de toutes conditions, je mettrai les genoux en terre devant elles tant qu'on voudra. Je neniploierai les petits moyens de vi^xe que si les plus grands me font défaut, et à mon sens, oe lamoux M. Voiture, avec tout son génie., commet une i^rosse fauîe in ac-c^eplant de Targent de plusieurs m;~iin< qu'il {xairrait au lieu de cela toudier iamiljèrrniont.
Notre poète avait déjà son plan tout dressé lorsqu'il parlait ainsi. Sa mère s'appelait Laporte, et quoique ce nom ne fût pas rare dans sa province, il entendait bien mettre à profit cette circonstance, car la mère du cardinal de Richelieu était aussi Laporte.
Il alla donc trouver M. de Beautru, le bel esprit, qui voyait familièrement le ministre, et lui remit une épitre rimée où les flatteries, dont Benserade se montrait avare pour d'autres, n'étaient point ménagées. M. le cardinal consentit à en écouter la lecture tandis qu'on rhabillait. Pour dire vrai, nous n'osons pas avancer que ces vers fussent très-beaux ; mais ils plurent au cardinal, et pour le poète, c'était tout ce qu'il fallait. M. de Beautru lisait bien et les fil valoir.
— Voilà un garçon qui rime joliment, s'écria l'éminence. L'art de la poésie doit être encouragé. Nous donnerons une pension de huit cent livres au jeune Benserade.
— Celui qui a fait ceci pourrait bien être de vos parents, dit M. de Beautru.
Le mot était hardi, car l'éminence en devint rouge comme sa robe.
— Ce n'est pas, poursuivit Beautru, que le jeune homme se vante de cela mal à propos; mais il me l'a confié tout bas. Sa mère était une Laporte, et d'ailleurs il est gentilhomme. Il compte dans ses aïeux un chambellan et un lieutenant du roi.
En cherchant bien, M. le cardinal aurait pu trou-
Ter dans les provinces des cousins de moindre qualité que notre poète: aussi ne fit-il point la grimace.
— C'est sans doute une grande prétention qu'a ce petit Benserade de vouloir être mon parent, dit réminence en souriant; mais que ce soit à tort ou à raison, ce hasard lui vaudra deux cents livres de plus. A-t-il au moins bonne figure?
— Nous en voyons de plus vilaines. Son air est agri'al)le et do bonne compagnie. Ce qui me plait en lui, c*ost une certaine assurance qui ne fléchit devant personne, et lui donne je ne sais quoi de glorieui qui sied au mérite dans la pauvreté.
— J'aime les gens de cette sorte dans les médiocres fortunes.
— Il n'esl pas mal tourné; s'il n'avait les cheveux un peu roux et la vue basse, il serait tout à fait bien.
— Notre Seigneur Jésus-Christ était rousseau, et la vue basse ne nuit point. Vous me présenterei Benserade. (louimandez-liii de ma part qu'il en use discrètement sur larlicle de notre parenté.
Isaac possédait un tact exquis auquel il dut son élévation pour le moins autant qu à la mode. On le rechercha beaucoup, mais sa pension ne lui permettant pas de mener le train qu^il voulait, il se priva longtemps de la haute société dont il av^it cependant le goût. Malgré toute la considération qu'on lui témoignait, il se sentait encore posé au second rang à cause de sa jeunesse et de son manque d*argent. In hoiume comme était M. de Benserade n'a \raiment
BËNSERÂDE. Ul
son aplomb qu'avec son carrosse à la porte et de bons louis d'or dans sa poche pour jouer au brelan. Sa réserve augmenta considérablement l'estime qu'on faisait de lui ; c'était une faveur que de Tavoir pour quelques instants. On se priait à diner huit jours à l'avance quand il avait promis d'y assister, et pour qu'on obtînt qu'il récitât des vers, il fallait qu'il fût en belle humeur.
Il composa deux pièces de théâtre, Iphis et Marc- Antoine^ que la cour applaudit beaucoup, mais dont le public ne se montra pas enthousiasmé. Le jour que la dernière de ces deux pièces fut jouée, M. Tamiral de Brézé rencontra Benserade dans les couloirs de l'hôtel de Bourgogne, et lui sauta au cou si impétueusement que le jeune poète demeura tout confus de tant d'honneur.
— Il faut que vous deveniez mon ami, s'écriait le noble seigneur; ne me refusez pas cela, mon cher Benserade. Depuis longtemps je brûle du désir de vivre dans la compagnie d'un bel esprit. Si vous n'avez pas de répugnance pour moi, je ne vous quitte plus. Je vous donne le logement chez moi; mes chevaux seront à vos ordres^ et je vous demande seulement en retour d'accepter le couvert à ma table, lorsque vous n'aurez rien de mieux à faire ailleurs.
Peut-être M. l'amiral avait-il dans ce moment la têle un peu échauffée par la bonne chère; ses caresses et son éloquence arrachèrent le consentement de Benserade. Il s'en alla demeurer chez le duc de
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Brézé dès le lendemain, et du même coup la maison de Tamiral devint un nouveau foyer littéraire capable de faire pâlir Thôtel de Rambouillet. Benserade s'était lié avec le célèbre Lambert; il a même composé la plupart des belles poésies que ce divin chanteur mit en musique, et comme il Taltira chez M. de Brézé, le salon de lamiral eut bientôt une grande vogue.
La fortune de Benserade allait marcher rapidement, s'il n*cût éprouvé deux revers inattendus. M. de Brézé fut tué d'un coup de canon, et le cardinal de Richelieu mourut. Le roi était malade et se montrait peu soucieux du sort des gens de lettres; notre poète perdit tout à la fois. Il n'aurait eu qu'à faire métier de jouer de Tencensoir, à Texempled'un grand nombre de ses confrères, pour gagner de l'argent; mais il ne voulait pas renoncer à frayer avec la noblesse, et disait qu'il mourrait plutôt que de se faire d'évéque meunier. Dans cette passe difficile, il n'accepta de présents que de la main des femmes. On trouve parmi ses pièces de vers un remercimeiit adressé à une précieuse qui lui avait envoyé une voie de bois au cœur de l'hiver, et il n'y a pas moyen de s'apitoyer sur la détresse du poète en voyant le ton d'aisance et les airs de cour avec lesquels il badine sur ce sujet.
Benserade vécut ainsi près d'une année entière des libéralités secrètes de quelques dames enthousiastes de son talent. Il composa ensuite plusieurs ouvrages pour le théâtre, dont le succès fut assez médiocre;
BËNSERADE. 349
mais un beau jour sa fortune se releva singulièrement par un simple moreeîiu léger qu'il ne croyait pas lui- môme d'un grand prix. Voiture venait de livrer au public son sonnet d' Uranie. Dans le même , moment parut le sonnet de Benserade sur Job. Un matin, ces vers élant tombés sous les yeux du prince de Conti, qui était fort amateur des belles choses, le cousin du roi s'écria qu'il préférait ce sonnet à celui de Voiture; il le récita plusieurs fois le même jour en courant les ruelles, et en dernier lieu chez sa sœur la duchesse de Longueville. Cette princesse se déclara heureusement pour Voiture, de sorte qu'une grande querelle s'engagea aussitôt. La compagnie discuta chaudement, et se divisa en deux armées fort animées l'une contre l'autre.
— Ce M. de Benserade est un grand génie, répétait le prince de Conli, et remarquez, ma sœur, qu'il fait des vers sur toutes sortes de sujets.
La duchesse de Longueville se vit obligée d'en demeurer d'accord; mais comme elle tenait bon pour le sonnet d'Uranie, on ne se sépara que fort avant dans la nuit, après s'être disputé si âprement que le lendemain la cour entière s'en mêla. La ville elle-même en fut agitée. Les deux partis s'appelèrent les uranistes et les jobelins, et on écrivit les uns contre les autres.
Le Parnasse se vit donc changé tout à coup en un champ de bataille où M. Voiture, au sommet de la colline avec ses partisans, recevait un furieux assaut du jeune Benserade secondé de ses amis. Pé-
550 BENSËRÂDË.
gasc, indécis, ne savait plus auquel allait appartenir rétrier. La guerre était si animée qu'elle ne parais* sait pas devoir finir de sitôt.
On se lassa pourtant de quereller sans jamais s'entendre, et un incident comique termina brusquement cette aflaire. Les plus chauds admirateurs des deux poêles ne pouvaient souffrir qu'on ne se prononçât particulièrement pour aucun. Ils pressaient tous ceux qu'ils rencontraient de s'enrôler dans l'une des armées. Un jour on demandait à mademoiselle de I^ Roche-dn-Maine, fille d'honneur de la reine, de se déclarer pour Job ou pour Uranie. La pauvre fille ne se souciait pas plus de l'un que de Taulre, et n'avait pas de prétentions à l'esprit ; mais comme on sut lui prouver qu'elle ne devait point rester neutre, elle choisit au Iiasard, et croyant donner sa voix à Benserade, elle prononça Tobie au lieu de Job. Les mauvais plaisants se rendirent unanimement à cette opinion ; ils couraient partout répétant que l'avis de Roche-du-Maine était le seul bon, et qu'il fallait se déclarer pour Tobio. Nous ne pouvons plus nous douter aujourd'hui do l'influence prodigieuse qu'a** voit une malice ou un calembour en ce temps-là* Si le succès était facile, la chute ne l'était pas moins» Un caprice vous élevait et un mauvais bon mot vous jetait à la renverse.
Chapelle, qui était fort sardonique, écrivit une épigrainmc en vois sur la querelle des uranistes et dcsjobelins; le mot de la fille d'honneur en faisait
BËNSËRADE. 351
le trait final. Voiture et Benserade en furent effrayés tous deux, tant les rires gagnaient de proche en proche. Si la crise eût duré quelques jours de plus, ils devenaient peut-être des personnages à jannais ridicules; mais ils surent habilement ramener la cour à eux par de nouvelles productions qui ne pouvaient plus se comparer.
Ils firent leur paix, et tous deux prirent place sur la monture ailée des poètes. Seulement, à cause de Tancienneté, Voiture eut droit à occuper la selle, et Benserade dut s'estimer heureux d'être pris en croupe.
La reine Christine de Suède, qui n'avait pas encore quitté ses États, lisait à Stockholm les ouvrages de Benserade. Dans une de ses lettres à la reine Anne d'Autriche, elle parla si favorablement de ce bel esprit qu'il fut un moment question d'envoyer Benserade pour ambassadeur en Suède. Peut-être ce projet se serait-il réalisé sans la funeste plaisanterie de TobiCy qui venait de jeter sur le poëte à la mode un vernis de ridicule dont il avait peine à se laver. Cette idée fut abandonnée et les écrivains de gazettes mirent ainsi la date de leurs feuilles :
L'an que le sieur de Benserade N'alla point en son ambassade.
Cependant la guerre des uranisles eut d'autres résultats plus heureux. Le prince de Conti voulut faire la fortune de son protégé. 11 lui donna d'abord
une grosse pension afin de montrer jusqu'au bout la supériorité qu'il lui accordait sur tous ses rivaux. Il le recommanda fort au cardinal Mazarin. Justement le ministre s'était prononcé pour Job. Un jour qu'il rencontra Benserade chez madame de Longueville, il le prit à part et lui fit une confidence :
— Monsieur, lui dit-il, j'ai écrit, en mon jeune temps, des vers italiens qui ont beaucoup de conformité, pour le goût, avec les vôtres. Vous plairait-il en faire une traduction?
— Je serais ravi, monsieur le cardinal, que mes faibles ouvrages eussent l'honneur d'approcher de vos vers italiens. J'entreprendrai cette traduction, mais je n'ose vous promettre que l'original n'y perdra pas.
— Essayez toujours, monsieur; ce sera un plaisir pour moi que de voir rajeunir mes opuscules par une plume aussi habile que la vôtre, et je vous offre, en attendant mieux, une pension de deux mille livres sur ma cassette.
La traduction ne coûta pas grand peine et Benserade reçut une somme assez ronde en échange, avec une lettre où monsieur le cardinal lui promettait de disposer le roi à montrer l'estime que Sa Majesté devait faire d'un si beau talent.
En effet, le poète eut un bénéfice de mille écus sur l'abbaye de Saint-Eloi.
C'est une chose naturelle qu en revenant d'une fâcheuse prévention contre quelqu'un, on se mette à
Faimer plus qu on nelaurait fait d'abord. Il en arriva ainsi pour la duchesse de Longueville. Comme dans toutes les occasions où l'on met de la passion, cette belle princesse, afin de mieux soutenir Voiture, avait trop abaissé Benserade dans ses discours. Elle en eut regret bientôt et voulut réparer ses injustices. Notre poëte n'avait de modestie que par savoir-faire et auprès des princes, car à Tordinaire il accueillait fort mal les observations ; mais, devant la duchesse, il ne craignait point de se faire trop petit. Benserade déclara qu'il n'acceptait pas d'excuses d'une si belle et si puissante personne, et que s'il l'eût connue plus tôt, il eût été de lui-même rendre hommage au poëte favori de la princesse, et reconnaître M. Voilure pour son maître. C'était là une bonne tactique, car madame de Longueville, aussi touchée de la simplicité de ce jeune homme que de son mérite, se répandit en éloges pompeux comme elle n'en avait jamais accordé à Voilure lui-môme.
Pendant les troubles de la Fronde, Benserade eut besoin de toute son adresse pour ne se pas brouiller avec ses protecteurs des deux partis. Il se tira d'affaire en homme habile, laissa marcher les événements en louvoyant, et sut bannir de ses vers la moindre allusion à la politique. Il fil si bien que ses pansions et bénéfices n'eurent pas à souffrir des guerres, et qu'il reçut des deux côtés, comme si la bonne harmonie n*eût pas cessé d'exister entre ses divers admirateurs.
354 r>ENSERADE.
Quand le roi fut dovcnu un homme, tout rentra dans l*ordre. Louis XIV s'étant marié, on donna de grandes fôtes. Beriserade, comme on le pense bien, gratta si fort le coude à sa muse, touchant Tunion de Leurs Majestés, qu'il y gagna de nouvelles faveurs. Lo jeune monarque le prit en amitié; il augmenta sa pension et y ajouta une rente de cinq cents écus sur la maison de ville de Lyon, outre qu'il lui donnait beaucoup d'argent comptant.
Notre poëte fut chargé de faire des chorégraphies, et il réussit merveilleusement bien. Il sut tracer, dans les vers que récitaient les courtisans, une esquisse des caractères véritables des personnes qui parlaient; les défauts mômes de chacun étaient légèrement indiqués, de façon pourtant à ne point choiiuer les gens, et celte mode nouvelle plut extrêmement au roi. 11 va sans dire que le monarque était mieux traité que les autres. H résumait en lui toutes les perfections, et lorsqu'on lit les œuvres de Benserade, on est épouvanté des effroyables éloges que Sa Majesté savourait en s'épanouissant au milieu de ses courtisans. Quand on se représente le grand roi assiégé par une pluie battante d'adulations outrées, le rouge vous en monte involontairement à la face^ tant la tlatterie est énorme et frappe à bout portant. Quel serait h prince assez assuré aujourd'hui pour oser diiv sérieusement ce que Louis XIV prononça de sa propre houclie, le jour que fut dansé le ballet intitulé la Puissance de Vcmisf Ce prince jouait le
BENSERÂDE. S&5
K)nnage d'Alexandre. Voici le début du roi dans •Ole :
Ce prince qui parait sous Thabit d'Alexandre N'est pas moins généreux ni moins brave que lui ; Ce que llin fut jadis Fautre Test aujourdliui, Et le plus clairvoyant s'y pourrait bien méprendre.
»n ne peut trop admirer le roi d'avoir su, en Jouant ^le, quelle contenance garder, ers Tété de 1662, le roi, étant amoureux de maloiselle de la Yallière, fut contrarié par la reine % dans ses inclinations nouvelles ; la cour vit iter plus d'un orage à ce sujet. Dans sa naïveté, ITallière s'imagina que ses réponses aux lettres roi n'étaient pas dignes des yeux d'un si grand ice ; elle voulait que le style en fût corrigé parle $ bel écrivain du jour : Benserade reçut les con* nces de cette adorable persoime. Dans mon opi* 1, notre poète , malgré tout son talent, ne put gâter la prose de la jeune fille en y mêlant ses [thèses et faisant passer les inspirations de ce Ire cœur à l'alambic de son esprit; mais il ne nuipas aux progrès de la demoiselle dans les affecis du roi, puisque Sa Majesté ressentit bientôt tes les violences de Tamour.
lOuis XIY n'avait pas encore osé secouer le joug ernel ; mais il le supportait avec peine, et on voyait que ses chaînes allaient prochainement r en éclats^ comme disaient les intimes. En at-
tendant que la favorite eût mis fin au chapitre des scrupules et de la résistance, qui parait avoir duré longtemps, le prince eut quelques petites galanteries avec les filles d'honneur. C'est dans ces amourettes sans importance que la reine mère gêna courageusement le roi au moyen d'obstacles tels que les grillages de fer, les verrous et les portes closes. Tandis que Sa Majesté était au plus fort de son dépit, M. de Benserade fut chargé de dessiner une pièce, et il créa, pour peindre l'état du roi, son joli ballet de rimpatience.
Dans cet ouvrage léger, l'auteur montre d'abord un grand qui donne une sérénade à sa maitresse, et qui perd la patience en ne la voyant pas paraître. Ensuite, afin de n'être point trop clair dans ses allégories, le poète introduit sur la scène des plaideurs impatients des longueurs d'un procès; des maîtres à danser qui s'impatientent à montrer la courante à des Moscovites sauvages ; des débauchés qui soupirent après la succession de leurs pères. Mais enfin parait le jeune roi, costumé en Jupiter; il parle de ses contrariétés, de l'impatience où il est de jouir de ses amours, et finit par tromper Caliste sous les habits de Diane.
Ce fut un soulagement aux ennuis de Sa Majesté que cette façon détournée de laisser comprendre au monde ce qu'il cachait au fond de son cœur. Il ne garda pas longtemps cette retenue : sa colère éclata un jour, et la reine mère dut renoncer à garder ce
jeune lion sous sa férule. Le prince devint l'amant de La Vallière, et ne se contraignit pas pour demeurer chez sa maîti^sse autant qu'il lui plaisait. Tout le monde savait ses amours; mais elles ne furent tout à fait publiques que longtemps après.
Pendant cette liaison secrète, le monarque admit dans son intimité, chez mademoiselle de La Vallière, les jeunes gens et les hommes d'esprit qu'il aimait, le marquis de Vardes, Dangeau, le comte de Guiche, et Lauzun. Benserade ne manquait pas une de ces réunions, où les rigueurs de l'étiquette étaient fort adoucies, et c'était souvent à lui le dé de la conversation, à cause de sa belle réputation et de son incontestable supériorité à faire les bouts-rimés, qui étaient le délassement à la mode. Le roi estimait particulièrement les gens qui réussissaient à cet exercice. Lauzun y gagna le commandement général des dragons, Dangeau le logement au château, et Benserade n'a pas fait un bout-rimé qui ne lui ait rapporté pour le moins cent pistoles.
On avait pris goût aux ballets de notre poète, et ce fut au plus avant de ces amours cachées qu'il imagina sa pièce d'Hercule amoureux. Louis XIV l'ayant autorisé à peindre discrètement l'état de son cœur, Benserade arrangea le poème de façon à y mêler des allégories que la favorite et ses intimes pouvaient seuls comprendre. Le roi n'est pas mal traité dans ce ballet. Il se transforme en dieu Mars à l'entrée neuvième, et n'est pas moins que le soleil lui-même
dans le costume de la scène 17. S'il eût été donné à l'œil humain de voir sur la voûte céleste un plus bel aslre, Louis XIV le lût devenu apurement: mais, faute de mieux, il se contenta d'être le soleil. Il faut, dit-on, des oppositions dans les caractères, en amour: je le croirais assez, car mademoiselle de La Vallière était un modèle de modestie. Les contemporains nous ont appi'is qu'en aimant le royal Phébus, elle ne songeait guère à lui rien emprunter de son éclat. On sait combien elle pleura lorsqu'elle reçut le titre de maîtresse avouée avec celui de duchesse.
Le jour du ballet d'Hercule amoureux, Benserade cessa d'être un rimeur à gages, et devint comme un ami du roi, consacrant ses talents au bonheur de son maître, on échange de confidences dont les princes eux-mêmes lui portaient envie. Louis XIVn*osait qu'à peine lui donner de l'argent comptant ; il prenait le détour de lui offi'ir une bourse en souvenir de son amitié : les pièces d'or passaient ainsi à couvert et pardessus le marché. On lui accorda l'appartement au château , et il partagea les bénéfices de Tévéché de Monde avec M. de Serroni, qui, par parenthèse, se faisait tirer Toreille à chaque semestre, et n'aurait jamais payé s'il n'eût craint les épigrammes.
Notre poète voyait enfin ses rêves accomplis: il était devenu tout à fait grand seigneur ; on recherchait jusqu'à sa protection, et, comme il était naturollcnienl officieux, elle ne fut pas toujours inutile a des gens que la naissance meltoil fort au-dessus de
lui. Uoreille royale lui était ouverte; il demandait plus souvent pour les autres que pour lui-même, en sorte qu'il avait du crédit. Benserade voulut peutêtre faire oublier qu'il avait vécu jadis de la libéralité des dames, car il leur rendit tous les services qu'il put : il distribua gratuitement tant de sonnets et de madrigaux qu'on ne se souvint plus de ceux qu'on avait achetés par des présents. Il donnait de jolis dîners à sa maison de campagne, et son carrosse ainsi que ses gens étaient plus ordinairement au service des femmes qu'au sien.
Benserade rima longtemps pour mademoiselle de La Vallière : il rima ensuite pour la Montespan ; il eût rimé pour la Fontanges s'il n'eût été trop vieux; mais c'était par amitié pour le roi.
Les trois poètes qu'on appelait grands et originaux étaient Corneille, Voiture et Benserade. Le public préféra le premier; la cour estimait les deux autres. On peut juger posément, aujourd'hui, lequel des trois valait le mieux. Je n'oserais me prononcer pour aucun; cependant quelque chose me dit que, si j'étudiais à fond la question, je donnerais la palme à Corneille. Voiture avait été le rival le plus fort pour M. de Benserade; mais, étant mort de bonne heure, il avait laissé le champ libre. Un autre antagoniste formidable parut bientôt : ce fut Molière. Au faîte de sa gloire, ce nouveau venu lui marcha sur le corps^ et, à la véiité, bien des gens pensent que Molière avait plus de talent.
360 BENSËRÂDE.
Il n'est pas de poète qui n*ait essuyé quelque dé- ])()ire: Kenserade lui-même en reçut de cruels: Moliùrc lui souffla les commandes des ballets.
Le coup était rude. Notre poêle sentit avec effroi son piédeslal ébranlé sous lui, et il voulut s'assurer rinnnoi'lalilé en entrant à l'Acadénûe. Les portes s'ouvrirent à deux Ijattants pour recevoir un si bel esprit, et Molière avait bien d'autres ridicules à peindre que ceux de l'auteur d*Hercule amoureux.
Sa Majesté, voulant rendre à ses enfants Tétude (le la mylholo<,Mo agréable, chargea Benserade de faiie une traduction des Métamorphoses d'Ovide. Le l)oële eut l'idée bizarre de tout meltre en rondeaux, depuis la préface jusqu'à l'erratum. Le livre fut illustré maj^iiiliquemenl: le roi dépensa dix mille livi*es j.onr les gravures; on Tiiiiprima in-folio. Mais le prestige était passé; Benserade n'avait plus la vogue: les vers furent trouvés mauvais, et la satire s'exerça impitoyablement contre l'ouvrage. Cet échec causa une peine extrême à Benserade ; il n'écrivit presque plus, et se retira dans sa maison de Gentilly. Tout le monde connaît le rondeau que Chapelle eut la cruauté d'envoyer à l'auteur qui lui avait fait hommage d'un exemplaire.
Dans ses dernières années, Benserade ne fit plus que des traductions de psaumes et des ouvrages de piété, hors une paraphrase sur VExaudiat, accommodée à l'un des voyages du roi, et qui eut le succès ordinaire des flatteries. Pendant sa vieillesse, Bense-
rade souffrit cruellement de la goulle; il avait, comme la plupart des vieillards, le goût des plantations et du jardinage, sorte d'exercice où l'imagination et Tesprit demeurent fort en repos.
Sa conduite fut régulière, et jamais on n'a dit que ses mœurs eussent été mauvaises. On ne cite que madame de Ludre à laquelle il ait fait une cour vraiment soutenue, et qui ait paru avoir quelque faiblesse pour le poëte ; mais on n'a jamais été jusqu'à tenir là-dessuè de méchants propos.
Benserade mourut à Genlilly, entouré de tous les agréments du luxe, fort paisible d'ailleurs et considéré.
BOLTTEVILLE ET DESCHAPELLES
Jusqu'au milieu du seizième siècle, les protestalions (lu clergé contre les duels demeurèrent sans e(T(5l. On auloris;tit mC^mc régulièrement le combat dans certains procès obscurs, comme un moyen de tranclicr la diilicuUé, sans vouloir douter que Dieu .soutint la cause de la justice. Cependant la force trioinpba tant de fois du bon droit qu'on soupçonna enfin le ciel de ne pas se mêler de ces jugements et d(ï les abandonner au hasard. Henri K, touché du malheur de M. do la Châtaigneraie, tué par Jarnac, en présence de toute la cour, fit serment d'abolir la coutume des combats publics. Les duels ne furent plus autorisés, mais seulement tolérés. Le premier édit qui l(*s condamne est celui de Charles IX enl560, el c'est de ce moment qu'ils se multiplièrent à Tinfini, conun(î si le point d'honneur eût attendu la dè'^ fense (h; la loi pour montrer combien il était au-dessus (relie. En 1599, la chambre de la Tournelle
BOUTTEVÏLLE ET DESCHAPELLES. 565
déclara que les duels sériaient désormais considérés comme crimes de rébellion au roi et de lèse-majesté, les coupables indistinctement punis de mort et leurs biens confisqués. On se battit plus que jamais, et la loi ne fut point exécutée, à cause de sa sévérité même.
Henri IV essaya de la remettre en vigueur par l'ordonnance de 1609; mais ce prince aimait trop les défauts de la jeunesse française pour vouloir sérieusement l'en punir. Il parla beaucoup contre les duels, et lorsqu'il apprenait que la maréchaussée feignait de ne pas voir les combattants, ou qu'elle arrivait trop tard pour arrêter les infracteurs de Tédit, il le trouvait bon. La régente Marie de Médicis, émue par les représentations de son confesseur, rendit des ordonnances en 1611 et 1613; le roi son fils les renouvela en 1617 et 1624; personne n'en tint compte. Le duel était une mode qui allait jusqu'à la fureur. On se battait matin et soir, souvent à la lueur des flambeaux, sur les quais de Paris et dans les promenades publiques. L'évoque d'Aire prêcha, devant le roi, contre les princes qui souffraient cette coutume, et en fit un monstre dont la conscience de Louis XIII s'alarma. Le cardinal de Richelieu reçut l'ordre d'y réfléchir.'
Cette grande intelligence paraît s'être préoccupée surtout de la difficulté d'obtenir un résultat. Le sentiment exagéré de l'honneur et le courage de la jeunesse sont bons en eux-mêmes. La gloire du roi en
soi BOUTTEYILLR ET DESGHÂ4>ELLB8.
liiait dos avantagos certains danslcs années de guerre, et la puissance du cardinal n'y perdait rien. Quand il eiU été possible de les réprimer, il eût peut-être fallu y regarder ù deux fois. Les duels étant une consécpience immédiate de ce courage et de cet honneur chalonilloux, comment espérer d'en arrêter le cours? Le ministre, en souhaitant de courber la noblesse sons son joug, voulait se réserver le droit d'en verser le sang utilement pour lui et sur ses échafauds. C'était pour ses yeux un spectacle lamentable que de voir la jeunesse active et vaillante se décimer ellemême à plaisir. Les fines lames et les têtes chaudes étaient précieuses dans un temps où reifectîf des troupes se montait h quelque trente mille hommes, en y comjprenant les Suisses et les compagnies étrangères. Afin de ne rien précipiter et de firapper juste, le cardinal délibéra pendant prés de deux ans. L'ordonnance de 1624 n'eut aucun effet. On agissait & la rigueur envers les morts en jetant leurs corps & Mont« faucon. La sentence de confiscation était prononcée ; mais Louis XIII disait aux héritiers: « Ces biens sont ù moi, et je vous les donne. » La chancellerie accor* dait sans difficulté des lettres de rémission, souvent même avant que les coupables eussent pris la peine do sortir du royaume, et pour des blessures on n'in* struisait pas de procès.
Les duellistes so divisaient en deux catégories distinctes : ceux qui l'étaicntde profession ou par mode, et ceux dont la haine, la vengeance ou des offenses
graves étaient les mobiles. Les premiers formaient une colerie, qui avait un point d'honneur parliculier, fort raffiné, auquel tout le monde n'était pas obligé de se soumettre. Ils se battaient le plus ordinairement entre eux, pour un mot, pour Tombre d'une bagatelle. La seconde catégorie comprenait le reste de la noblesse. Ceux-ci tiraient Tépée moins souvent et pour des causes moins légères, mais avec plus de passion.
Parmi les premiers, on citait un baron d*Andrieux qui, à vingt ans, avait déjà tué plus de trente personnes. Malgré les édits, il poussa le nombre de ses victimes jusqu'à soixante-douze. Fontenay, à dix-huit ans, s'était battu quinze fois; neuf gentilshommes étaient morts de sa main. Les trois frères Binati avaient fait la gageure d'expédier un homme chaque matin, à tour de rôle, et, comme ils étaient adroits, ils eussent envoyé au cimetière tous les jeunes gens de leur province, s'ils n'eussent fini par se quereller et se battre entre eux, ce qui produisit un légitime murmure contre leur cruauté. Assurément ces bretleurs étaient bons à punir ou à enfermer, et les regards du cardinal les marquaient de loin pour essuyer les premiers coups de sa justice terrible ; mais il lui déplaisait d'envelopper avec eux sous une même vengeance les gens de cœur offensés, et de la vint peut-être le temps- qu'il prit pour réfléchir sur cette matière. Le ministre voulait détcrminément anéantir le duel de mode, et, dans ses rapports au roi, il ne
560 BOUTTEVILLK ET DKSCIIÂPELLES.
se donne pas même la peine de raisonner sur les combats de ce genre.
Les duels pour cause d'inimitié étaient jadis les plus fréquents. On se disait avec franchise : a Je suis voire ennemi pour telle raison; vous m'avez desseni en telle circonstance; à la première occasion nous tirerons l'épéc. Attendez-vous à recevoir mon appel. » Pour peu qu'on se rcncontrûtle lendemain, fût-ce à la promenade ou dans la rue, on se battait. Dans ces duels d(; hasard, les formalités n'étaient pas toujours observées loyalement. I^ chevalier de Guise, courageux d'ailleurs,. frappa le baron de Luz sur son cheval, sans lui laisser le temps de se mettre en défense. On pouvait nommer cela un assassinat, mais on se coiitcnln de dire que le chevalier avait tué son ennemi tm peu précipitamment. Le fils du baron de Luz provoqua M. do Ouiso, qui se rendit à son appel. (( CvAUi ibis il tua le fils en (jalant homme, » Le cardinal de RicJKîliou écrivit dans son journal : a Bien (|u'il n'y eut rien de plus juste que la douleur du jeune baron de Luz, Dieu permit qu'il eât du malheur en ce combat, pour apprendre aux hommes qu'il s'est réservé la vengeance, et que celte voie de satisfaction n'est pas légitime. »
On sait que l'affaire du poêle Malherbe fut précisérnonl l'inverse de celle-ci. Un certain Fortia lui assassina son fils unique, et le bonliomme, h soixanfe- Ireizo ans, demîindail à tirer lui-môme vengeance du meurtrier. On osa rire de sa vieillesse et de sa don-
leur. C'était en 1628. Avant cela, Malherbe avait eu * des querelles. Tout puriste qu'il était, il faisait des sonnets dont le premier quatrain ne rimait pas avec le second : « Qu'importe, disait-il, pourvu que cela exprime bien ce que je veux dire? Si ce ne sont pas des sonnets, prenez que ce sont des sonnettes; le mot ne feiit rien à l'affaire. » Les critiques, gens bornés et toujours heureux de saisir un défaut matériel, ne s'arrangeaient pas de ces raisons. Les discussions étaient vives, et le bonhomme eût appelé les gazetiers sur le pré s'ils avaient eu la tête aussi chaude que lui. Mathurin Régnier, dans son temps, s'était battu plus d'une fois; Racan était susceptible, et M. le cardinal, voyant ces rêveurs tenir d'une main leur plume et de l'autre leur rapière, disait que cette fureur devenait une épidémie, et qu'il n'y aurait bientôt dans toute la France que lui et le roi qui ne fussent point des ferrailleurs.
En général, le duel ne se refusait jamais. L'appel une fois fait, on s'organisait autant que possible pour se battre entre ennemis, car l'usage voulait que les seconds en vinssent aux mains. Les accommodements étaient dus à l'influence de quelque personnage plus puissant que les advei^aires. TJn prince avait toutes les facilités du monde à réconcilier des gentilshommes qui regardaient sa médiation comme un honneur. La cérémonie ne s'opérait point en pourparlers diplomatiques ni en rétractations puériles de mots qu'on ne saurait empêcher d'avoir été 4ils ; on pro*
mettait de jeter un voile sur le passé, d'oublier les oflenses, et de vivre ensemble à l'avenir comme gens qui n'ont rien à se reprocher. Cette façon d'agir était plus naturelle que la nôtre. Nous faisons bon visage à nos ennemis, et nous ne vengeons pas nos parents. C'est en cela surtout que nos duels diffèrent de ceux de nos pères. Leurs combats avaient un caractère plus passionné que les nôtres, dont le soutien de l'honneur personnel est le seul motif, et où le sang-froid est de bon goût. Quant aux duels improvisés, ils ne pouvaient offrir aucune analogie «ivec nos rencontres concertées d'avance. L'épée, installée au côté gauche, à portée de la main, n'attendait que l'injure pour sortir du fourreau, tandis qu'à présent elle demeure chez l'armurier, et l'on ne songe à elle que le lendemain de la querelle.
Dans les premiers jours de mars 1626, M. le cardinal eut son carrosse arrêté sur le pont Notre-Dame par un amas de passants. Il demanda ce que c'était, et, mettant la tète à la portière, il vit deux gentilshommes qui se battaient au milieu d un cercle de curieux. Peut-être cette aventure le fit-elle penser que rheurc de sévir était sonnée. Il se rendit chez le roi, lui raconta ce qu'il venait de voir, et lui rappela la triste fm des deux barons de Luz, qui l'avait particulièrement frappé.
— Où sont donc nos édits et nos ordonnances?
répondit Louis XIIl; comment se peut-il qu'un homme aussi ferme que vous ne sache pas les exécuter?
BOIJTTEVILLE ET DESCHAPELLES. 369
— C'est, reprit le ministre, que punir de mort tous ceux qui ont provoqué ou se sont battus me semble chose trop rigoureuse. D'un autre côté, faire une loi qu'on n'exécute point, c'est autoriser ce qu'on voulait défendre, et voilà comme on a tacitement justifié le duel. Un édit terrible en apparence et non suivi d'effet devient comme ces vains épouvantails qui n'effrayent les oiseaux que pendant un jour. La jeunesse est excusable, et l'imprudence est de notre côté.
— Quoi! répondit le roi, vous pensez donc que les duels ne peuvent plus être arrêtés?
— Au contraire; je viens proposer à Votre Majesté des mesures nouvelles, plus efficaces et plus sûres que les premières. Il ne faut point laisser les duels impunis, mais il faut les punir d'autre manière que par le passé ; mesurer la peine selon le résultat de l'affaire, et non pas condamner indistinctement quiconque s'est battu ou a fait appeler un ennemi. Le duel est en soi brutal et mauvais, mais, la chose une fois faite, on doit considérer Tissue du combat, et infliger une peine plus grande à celui qui a tué qu'à celui dont le seul crime est d'avoir tiré l'épée dans un moment de colère*.
Le lendemain, le ministre remit à Louis XIII un nouveau projet d*édit, accompagné d'un exposé de motifs. Comme il n'y avait pas alors cent ans que le
* Mémoires du cardinal de Richelieu.
370 BOCTTEVILLE ET DESCHAPËLLES.
duel était encore ordonné par les rois, M. le cardinal fut obligé de discuter le sujet. Selon sa manière hal)ituelle de raisonner, il donne le pour et le contre, ol conclut en ftiveur du côté qui offre les raisons déterminantes les plus nombreuses et les plus fortes. On devine aisément qu'il glisse sur celles qui pourraient justifier le duel pour appuyer davantage sur les autres.
« La vraie, primitive et fondamentale raison, ditil, est parce que les rois ne sont pas maîtres absolus de la vie des hommes, et par conséquent ne peuvent les rondamncr à mort sans crime, ce qui fait que, la plupart des sujets de querelles n'étant pas dignes de mort, ils ne peuvent, en ce cas, permettre le duel, qui expose à ce genre de peine. Qui plus est, quand même une offense serait telle que l'offensant mériterait la mort, le prince ne peut pour cela permetti'e le combat, puisque, le sort des armes étant douteux, il expose par ce moyeu l'innocent à la peine qui n'est méritée que du coupable, ce qui est de toutes les injustices la plus grande qui puisse être faite. »
On voit que le ministre discute comme un politique et un prélat une question qui, par son essence, échappe à la politique et à la religion. Il n'entre pas dans le cœur de la proposition, en laissant de côté r honneur personnel pour ne regarder que l'homicide, en n'admettant pas un genre d'offense dont nul tribunal ne peut faire justice et nul être au monde tirer vengeance que l'offensé. Appeler ce
genre d'offense un préjugé est permis, maïs le nier après tant de siècles qui constatent son existence, et vouloir juger les gens sans même en faire mention, c'est une espèce de comédie indigne du législateur. Cependant Tédit ne pouvait guère établir entre les sujets de querelles toutes les distinctions que le cardinal reconnaissait en son particulier. Il fallait une loi générale ou point de loi. Celle-ci eut d'abord un résultat heureux, en détruisant les duels de mode et en ramenant les autres au moindre nombre possible; mais, après trois ou quatre victimes, elle ne pouvait manquer de retomber dans l'oubli comme les précédentes.
Voici les principaux articles de Tédit de Richelieu : « A l'occasion du mariage de la reine d'Angleterre (sœur du roi), Sa Majesté, pardonnant à .tous ceux qui ont appelé ou se sont battus jusqu'à ce jour, ordonne qu'à l'avenir ceux qui appelleront ou se battront demeureront dès lors privés de toutes leurs charges, s'ils en ont, auxquelles à Tinstant il sera pourvu, et pareillement déchus de toutes pensions et autres grâces qu'ils tiendraient de Sa Majesté, sans espérance de les recouvrer jamais.
c< Il est remis à la conscience des juges de les punir selon la rigueur des édits précédents, ainsi qu'ils verix)nt que Tatrocité des crimes et circonstances d'iceux le pourront mériter, hormis s'ils ont tué, auquel cas Sa Majesté entend qu'absolument la rigueur de ses édits précédents ait lieu.
572 BOUTTEViLLE ET DE8GHAPELLE8.
a Déclare aussi le tiers du bien des appelants et des appelés confisqué, et les bannit pour trois ans hors du royaume. »
Par un de ces jeux du hasard qui semblent pleins de malice, peu de jours avant que cet édit fût présenté au parlement, un conseiller avait couru le risque de se voir engagé de force dans un duel. Comme il se rendait à sa maison de campagne, en habit de gentilhomme et l'épéc au côté (sans doute par crainte des voleurs), deux cavaliers lavaient abordé dans la plaine de Grenelle et entraîné malgré lui sur le terrain, où les attendaient trois adversaires dont il complétait la partie. Le conseiller, voyant la mort de près, s'était enfui au moment de prendre du champ pour le combat, et cette aventure lui avait inspiré une prof(»nde horreur pour le duel. Ses confrères le blâme' rent d'avoir quitté l'habit de son état; mais son émotion gagna tant soit peu l'assemblée. Le parlement consentit à la rémission des délits commis avant l'édil nouveau, et, quant au reste, il décida que des remontrances seraient faites au roi pour le supplier de ne rien rabattre de la rigueur de FancienDe loi.
Le cardinal se fâcha de ces remontrances. Il représenta au roi que le parlement refusait Tédit parée qu'il en trouvait les peines trop douces, et qu'il vérifiait le même édit en son article le plus doux, qui abolissait les crimes passés ; que cette contradiction dans les vues de la magistrature était ridicule et ne
UOUTTEVILLE ET DESCHAPELLES. 373
devait point arrêter la sagesse du prince. Dans son dernier rapport sur celte affaire, on remarque cette phrase curieuse où l'esprit dominateur, Torgueil et la force de volonté de ce grand ministre sont exprimés singulièrement :
« Les conseils de prudence, dit-il, doivent venir de peu de gens, et les grandes compagnies ne sont bonnes qu'à faire observer une règle écrite, mais non pas à la faire. La raison est que, comme les bons esprits sont beaucoup moindres en nombre que les médiocres ou les mauvais, la multitude de ces deux derniers genres étouffe les sentiments des premiers dans les grandes compagnies. » En vertu de cet avis, le roi ne tint compte des remontrances ; par une jussion du 24 mars 1626, l'cdit fut vérifié au parlement selon sa forme et teneur.
M. le cardinal, pensant avec raison que la jeunesse ne s'informait guère des lois nouvelles, eut soin de parler à ses amis de l'édit du 24 mars. Il pria Beautru, Bois-Robert , Duhallier et les autres habitués de sa chambre de répandre le bruit au dehors et d'avertir les gens d'humeur querelleuse que désormais il ne serait fait aucune rémission. La cour prit connaissance du texte de l'édit, et fut plus effrayée de ces peines moins rigoureuses et par conséquent applicables que des menaces de mort qui ne s'étaient pas réalisées. On savait que le cardinal ne disait rien à la légère, et on se répéta ces paroles recueillies un matin à son lever : « Grâce à la modération de la
ai
374 BOITTEVILLE ET DESCHAPELLES.
peine, je pourrai user d'une inflexible fermeté à n'en exempler personne. »
Le premier qui essuya le coup dressai de TédH fut M. de Praslin^ ami du roi et fort estimé du ministre. 11 eut un duel où heureusement il ne tua point son adversaire. Le tiers de ses biens fut confisqué; il perdit sa lieutenance de Champagne^ sa charge de bailli de Troyes et de gouverneur de Marans. Il fut en outre banni du royaume pour trois ans. Cet exemple, qui frappait un serviteur fidèle et aimé du roi, fit réfléchir bien des gens qui espéraient encore que le pardon s'obtiendrait aisément.
La seconde affaire de duel, pour n*avoir pas eu rissue que voulaicntles termes de la loi, n'en fut pas moins un autre exemple si terrible, quon eut déjà pitié du malheureux sur qui tombaient ces vengeances imaginées par le cardinal. Un matin la poste de Picardie apporte la nouvelle qu'un gentilhomme nommé Valérien Mussard a tué un de ses voisins pour une querelle de chasse. La veuve du mort vient à Paris demander qu'on poursuive le coupable* On envoie le lieutenant du grand prévôt de l'iiôtel. Mussard, prévoyant le danger, s'était enfermé dans son château de Moyencours avec une jeune fille du pays nommée Jeanne Prestôt, qui était sa maîtresse. Le lieutenant La Morliére le somme de se constituer prisonnier pour être mené devant les juges. Mussard répond qu'il n'ouvrira pas les portes si on ne lui . montre ses Idtlres de rémission scellées du grand
BOUTTEYILLE ET DESCHAPELLES. 37S
sceau, et quil se battra jusqu'à la mort plutôt que de se rendre, sachant bien qu'on veut lui trancher la tête pour l'honneur d'un édit nouveau. On livre Tassaut; Mussard, assisté d'un seul domestique, fait une défense si \igoureuse, qu'il tue cinq arquebusiers à coups de mousquet et met le reste en déroute. Au bout de huit jours, La Morlîère revient avec trente soldats ramassés dans les garnisons et deux pétards d'artillerie de la place de Noyon pour faire sauter la porte du château. Le curé de Moyencours entre en parlementaire et supplie Mussard d'obéir aux ordres du roi. Ses prières sont inutiles. La mère de Jeanne Preslôt elle-même n'a pas plus de succès, elle ne peut fléchir sa fille, déterminée à succomber en compagnie de cet énergique amant. Mussard voulait bien mourir seul et offrait à sa maîtresse de lui ouvrir les portes, mais elle insista pour demeurer, en dépit des larmes de sa mère. Cette bonne femnle n'emmena avec elle que le valet de Mussard et un enfant. A la dernière sommation du lieutenant du prévôt, le gentilhomme répondit par une fenêtre : — Je vois bien que vous donneriez beaucoup pour me prendre vivant ; mais , puisque vous ne pouvez me donner la vie, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je choisisse une mort à mon goût. Puissent tous ceux qui se battront faire comme moi, et se soustraire aux échafauds de M. le cardinal ! Quant au roi, je déclare que je meurs son serviteur respectueux, regrettant de tout mon cœur de lui avoir déplu.
Mfi HùnifMlll ET ^E5(CHAFELLES.
XitWMl ({un \fi p{:U§rA d'arfillme eut jooé, on en- If'uAil h rinl/rrieur deux expK;5vionft. Mussard et sa fm\\r(^%%n titniut irousH expirants dans une chambre hit iln .H7;l;ii^;rit itUia Yun TaMlre à coups de pistolet'.
(Ui qu'il y »v;iit de pitoyable dans la catastrophe (h: MiJH<tflrd doriri;i dit d/rpit au ministre, qui eût sou* Imil/ï qit on un nUiUinif^sfil pas au coupable. Le sort thuu^H ;imantM»v»tt/;niu la Pic^irdic entière; dans les ri>n Vf TMfi lions Aii Paris, on plaignait Mussard et on adrniniil U*. rounigc (l/!ses[)/!r/; do Jeanne Prestôt. De \}i'ur qu'on tu*, s'avisât d<'*j/i do le croire attendri, M. h* mnliniil rrpôlnit souvent que la loi serait plus lioiu'ouHo uno aiitro fois, quo Todit prendrait sa revnnrliOf ol qui; 1(ï roi demeurait résolu à ne faire grArc h p(*r.Honn(!.
Iifi lroiHi(^nu^ afTairOf après Tèdil, est le duel bien ronnii dr Houtlevillo ol doBeuvron. Les lettres et les uirnioiroH du lonips l'ont raconté plusieurs fois, niais toujours on abrégé. Puisque le sujet qui nous orrupo nous ohligo à lo nipporler ici, nous le fei*ons avrr qurlqurs détails.
Au ronnnounMuoul du rarémo do 1G26, II. de MoutuionMiry-noulIrvillo avait tué en duel le comte dn rori^ny. (l'élail pnil-éire vingt-quatre heures a\aul l'édit, ri M. lo cardinal pensait que le bonliour d'avoir ainsi dovanré d'un jour la vérification au parltMurul servirait travortisssomenl à ce jeune sei-
BOUTTEYILLE ET DESGHAPELLES. 377
gneur. Le baron de Bouiteville était un aimable et charmant cavalier, brave à la guerre, généreux, insouciant et gai, modèle parfait des jeunes gens d'alors; querelleur comme un démon, mais cette humeur était le revers nécessaire de ses vertus dans un sang bouillant comme le sien. Il avait inventé une poignée de rapière qu'on appelait à la Boutteville, et s'était battu vingt et une fois. Hamilton disait de lui, en Angleterre, qu'il ferait bien d'accompagner désormais ses lettres de provocation d'un écrit de son médecin, pour certitier que son goût des combats ne procédait point d'une maladie. Le baron de La Frette avait contre lui une petite rancune pour quelque rivalité de galanterie. Il le fit appeler. Boutteville n'était pas homme à refuser une partie d'honneur. Sans songer qu'il existât au monde des cardinaux et des édits, il va se battre entre Poissy et Saint-Germain, à deux pas d'un château royaP. Son second est tué par le second de La Frette. Les champions se réconcilient, bien fâchés de la mauvaise chance de leur compagnon, et chacun prend la fuite de son côté. Boutteville se relire dans son château de Précy, près de Meaux.
M. lé cardinal, trop bien informé pour ignorer cette affaire, n'en dit rien au public; mais le roi l'apprend et veut qu'on poursuive. Boutteville se laisserait arrêter chez lui, si son cousin le comte Des-
* Mercure de France,
378 BOUTTEVILLE ET DESCUAPELLES.
chapelles ne venait Tenlever et ne le décidait à grand*pcinc à passer la frontière. I^e cardinal, débarrassé d*iin procès déplorable qui eût peut-être tué redit sous lui, à cause des brillantes qualités du coupable, prend ses aii-s les plus sévères pour parler des fugitifs, tout on leur souhaitant in petto un heureux voyage.
Depuis quelque temps, un autre fou, le marquis de Beuvron, s'était mis on UHvt de venger la mort de Torigny son cousin. Une fois Bouttevillc retiré en Flandres, un duel n'est plus pour Beuvron qu'un voyage d'agrément. 11 écrit à Bruxelles qu'on Taliende. La partie se noue par correspondance. Le roi, sachant cela, disait h M. le cardinal qu*il se sentait en l'état d'un père dont les fils sont de mauvais sujets ; ce qui étonne de la part d'un prince aussi peu sensible que Louis XIII. Le ministre promet d*empéchor le duel. Un courrier est envoyé exprès à i'archiduchosso, gouvernante des Flandres, pour la supplier de s'opposer au combat sur ses terres, soit en arrêtant Beuvron, soit en ménageant \m accommodement. Ce dernier parti est toujours celui qu'une femme préfère. La police de Bruxelles, à la piste de Beuvron, le reconnaît malgré son déguisement, cl l'arrête avec son éouyer Buqnet, le soir même de leur entrée dans la ville.
— Voilà un plaisant pays, dit le marquis, où Ton mol les gens en prison par provision I Et où m'allezvous conduire?
BOUTTEYILLE ET DESCHAPELLES. 579
— Chez l'archiduchesse, répond l'exempt.
— C'est différent; souffrez queje prenne le temps de changer d'habits.
Beuvron se pare et monte en carrosse avec les gardes. Arrivé au palais ducal, toutes les portes s'ouvrent pour lui ; la princesse le reçoit le mieux du monde, s'informe des nouvelles de France, invite le marquis aux danses et aux comédies de sa cour, et puis elle ajoute :
— Nous avons ici M. de Boutteville que nous prenons en grande amitié; une de ses parentes, madedemoiselle de Montmorency, est parmi nos filles d'honneur. Il ne tiendra qu'à vous, monsieur, d'être aussi bien traité que lui. Nous tâcherons de faire en sorte, par nos caresses, que voire voyage ne soit point du temp^ perdu ; quant au but que vous vous proposiez, il faut y renoncer. Vous êtes un galant homme, et vous allez me donner votre parole de ne plus songera votre duel. M. de Boutteville est disposé à nous faire le même sacrifice.
— Je le crois sans peine, madame, interrompit Beuvron ; je ne lui ai point tué de cousin, tandis qu'il m'a ôté le comte de Torigny, mon meilleur ami et mon allié.
— Aussi vous aurez encore plus de mérite que lui à pardonner, et nous vous en saurons plus de
gre.
— Votre Altesse m'accordera-telle vingt-quatre heures pour réfléchir? je lui promets de ne point
380 BOUTTEVILLK ET DESCIIAPELLES.
rechercher Boutleville avant d'avoir apporté ici ma réponse.
— Nous vous donnerons huit jours de grand cœur; si vous avez la patience d'attendre jusque-là, nous aurons plus d espoir de gagner votre amitié.
— Ah ! madame, je vois bien que mon duel est manqué pour cette fois; mais, j*en ai fait serment, il aura lieu tôt ou tard.
— Dans dix ans, monsieur le marquis, lorsque vous aurez quatre enfants, des tilles à pourvoir et des garçons à recommander au roi. C'est à cette époque qu'il faut ajourner M. de Boutteville,
Beuvron se mit à rire, et se relira fort adouci par les grâces de la princesse. Le lendemain, un carrosse vint le chercher à son hôtel; deux gentilshommes de Tarchiduchesse lui firent les honneurs de la ville, et le menèrent diner chez le célèbre Spinola. On annonça aussitôt M. de Boutteville.
— Messieurs, leur dit le vieux seigneur, j'ai combattu contre les Français dans cinq batailles, ainsi vous n'avez pas besoin de venir m'apprendra qu'ils ont du courage; je Tai assez éprouvé, puisqu'ils m*ont blessé deux fois. J*aieu l'honneur d'embrasser le grand Henri, votre dernier roi. Jamais je n'ai vu de prince qui sût mieux gagner les cœurs; c'est en mémoire de ses vertus et de sa tendresse pour ses sujets que je vous prie de vous réconcilier. J'avais autrefois la réputation de réussir dans toutes mes ambassades, et je vous jure que celle-ci, quoique
moins importante, me causerait un déplaisir amer si j'y échouais. Donnez-vous la main, messieurs, et mettons-nous à table.
Beuvron lendit sa main ; Boutteville lui sauta au cou et Tembrassa de bonne grâce. Le marquis de Spinola, leur passant ses bras autour de la taille, les entraîna dans la salle du dîner, et les fit asseoir à côté de lui, et ses officiers emplirent tant de fois les verres qu'on sortit de table en parfaite intelligence. Cependant, au milieu de la joie générale, et peutôtre à cause même de la chaleur du festin, Beuvron, repris de sa manie, s'approcha de Boutteville avant de se retirer, pour lui dire à l'oreille:
— Décidément, je ne serai jamais content que je ne vous aie vu Tépée à la main.
— Comme il vous plaira, répondit Boutteville. Nous nous retrouverons quelque jour; mais je ne voudrais point me battre en Flandres, car l'accueil que j'y reçois, et l'entremise de ces princes, me rendent plus glorieux que deux cents combats.
— A Dieu ne plaise que je songe à manquer à mes promesses! Nous nous battrons une autre fois. Sachez seulement que j'en conserve l'envie.
— Il suffit: j'ai bonne mémoire pour ces choses-là. L'ambassadeur de France, le grand écuyer de l'archiduchesse, le gouverneur du Luxembourg et plusieurs seigneurs français, espagnols et flamands, qui assistaient à l'accommodement, croyaient le duel terminé. Ils en écrivirent à Paris, où cette nouvelle
582 BOUTTEVILLE ET DESGHAPELLE8.
\int retenir chez eux bien des gens qui s'apprêtaient ù partir pour Bruxelles. Une douzaine de querelles, dont l'édit avait suspendu les suites, devaient se vider en mftme temps que celle de Beuvron. Bussi-d'Am* boise, descendant du fameux Bussi, avait la parole de Deschapelles, avec qui, depuis longtemps, il voulait se mesurer. Cette affaire serait devenue comme un nouveau combat des Trente, si la réconciliation avait tardé plus longtemps. Les écuyers, pris euxmêmes du vertige, s'étaient promis d'échanger un coup de pointe ensemble tandis que leurs maîtres en seraient aux mains. Boutteville et Deschapelles savaient seuls le dernier mot de Beuvron; celui-d revint à Paris, les deux autres partirent pour la Lorraine, en attendant que l'archiduchesse eût obtenu de Louis Xlll le pardon de leurs fautes.
Cependant Boutteville, à peine installé à Nancy, reçoit jusqu'à huit lettres de Beuvron, qui lui rappelle son engagement, a La police du cardinal, dit-il, me surveille do trop près pour que je vous aille rejoindre, mais je compte sur votre bonne volonté. Si vous trouvez Toccasion de vous rapprocher de Paris, ne manquez pas de m'en donner avis. Bussi in'ac* compagnera. »
On ne voit pas que le roi ait répondu galamment à l'archiduchesse. Il se borne à la remercier de son entremise. La nouveauté de Tédit ne lui permet pas encore d'oublier le duel entre Boutteville et M. de La Frette. M. le cardinal et le parlement le querel-
BOUTTEVILLE Et DESCÎHAPÉLLES. §83
leraient, s'il revenait aussi promptement sur ses déclarations. Tout ce qu'il peut faire, c'est d'ordonner qu'on ne regarde pas de trop près aux démarches de Boutteville, s'il a besoin de passer en France, pourvu qu'il se garde bien d'entrer jusque dans Paris. Cette demi-indulgence perdit tout. Boutteville, piqué du mauvais succès de la princesse, s'écria :
— Puisqu'on me refuse une abolition deniandée par l'archiduchesse, je n'ai plus rien à ménager. Je me battrai donc, en bref, dans Paris même, à la barbe du cardinal, et, qui plus est, au milieu de la place Royale.
Les remontrances du duc de Lorraine ne le calmèrent pas, et ces paroles imprudentes, qui furent répétées au roi, devaient lui coûter la vie. En quittant Nancy, Boutteville et Deschapelles s'arrêtèrent au château de Précy. On ne croirait pas, à voir cette fureur de se jeter dans un précipice, que le plus ardent de ces jeunes gensftit marié : Boutteville l'était pourtant, et avec une personne charmante, d'autant plus amoureuse de lui qu'il la délaissait, car les sentiments d'une femme se nourrissent parfois de tout ce qui semblerait fait pour les affaiblir. Il fallait que le sort de cet imprudent fût irrévocablement écrit dans le ciel, s'il est vrai que ni les larmes ni la tendre jeunesse de sa femme n'aient pu l'ébranler j mais sans doute il la trompa sur le motif de son voyage, et peut-être il lui laissa croire qu'il venait en France pour elle. Quoi qu'il en soit^ les deux Jours
584 BOUTTËVILLE ET DESCllAPELLES.
qu'il passa clicz lui n'ont pas été perdus. C'est à celle particularilé que le maréchal de Luxembourg a dû rcxistence, cl il a tenu à peu de chose que Tèdit et les vengeances du cardinal n'aient privé le royaume d'un grand capitaine.
Dans la nuil du 10 mai 1627, Boutteville ctDeschapcUcs entrèrent à Paris déguisés en maraichers. Un certain chevalier de La Uerlhe, leur ami, les vint rejoindre dans leur hûlellerie. Ce fut lui qui se chargea d'avorlir Ueuvron qu'il pourrait se concerter avec son adversaire à neuf heures du soir dans la place Royale. Iteuvron vint au rendez-vous avec son écuyer; il demandait à se batire à Tinstanl,* malgré l'obscurité. Itoutteville répondit qu'il voulait le soleil pour témoin de ses actions, et que d'ailleurs le duel serait plus beau entre quatre personnes* Des* chapelles insistant pour être de la partie, il fallait donc remettre le combat au lendemain au même lieu, à trois heures après-midi, c'est-à-dire à rheure où les dames venaient s'asseoir sous les arbres delà place Royale. Bcuvron, cédant à ces excellentes raisons, courut à l'hôtel du président de Mesmes, beaupère de Russi-d'Amboise. Sa consternation fut grande en trouvant le pauvre Russi au lit avec la fièvre.
— L'occasion que vous avez tant souhaitée est enfin venue, lui dit-il. Routteville et Deschapelles sont ici ; mais puisqu'une maladie vous retitsnt, je vais chercher un autre second.
— Si vous me faisiez une telle injure, répondît
Bussi, je ne vous le pardonnerais jamais. Vous m*avez donné votre parole. Ne vous embarrassez de rien. Je veux être demain au lieu du combat; toutes les fièvres du monde ne sauraient m'en empêcher.
C'est, comme on voit, dans le logis d'un président au parlement que le dernier obstacle à ce duel fut levé. Il faut ajouter que M. de La Berthe, transporté d'enthousiasme, vint encore supplier Beuvron de lui trouver un adversaire qui voulût bien se mesurer avec lui*
— Ce sera, disait-il, la plus belle partie qui se soit faite depuis un an. On en parlera peut-être dans toute l'Europe. Je tiendrais pour un sensible honneur d'y figurer.
Beuvron répondit qu'on était bien à court pour chercher un sixième acteur. M. de La Berthe déclara qu'il se contenterait d'un écuyer; le sieur Buquet accepta ce noble advereaire avec empressement, et l'écuyer de Boutteville n'osa refuser de céder sa place à un gentilhomme. Les combattants furent donc ainsi partagés :
Le baron de Montmorency-Boutteville contre le marquis de Beuvron ;
Le comte Deschapelles contre le marquis de Bussid'Amboisc ;
Et le chevalier de La Berthe contre le sieur Buquet, écuyer de Beuvron.
Les armes étaient Tépée et le poignard.
Vers deux heures après-midi, le 12 mai, ils se ren-
566 DOUTTEVILLE ET DESGHÂPELLES.
dirent tous au logis de La Berlhe, rue Saint-Denis, près les Filles-Dieu, où ils ôtèrent leurs habits devant témoins, pour montrer qu'ils ne portaient rien sur eux de contraire aux lois du duel. Leurs carrosses les conduisirent ensuite à la place Royale. Beuvron dit par deux fois, comme s'il eût deviné ce qui attendait M. (le liussi:
— Vous êtes pûle, marquis, et vous ne ressemblez guère à un homme qui va tirer l'épée.
A quoi Bussi répondit que Tcxercice lui ferait du bien.
La journée était fort belle, la place Royale remplie de monde. Ils traversèrent la promenade dans sa longueur, cl, comme ils furent reconnus, cent personnes s'écrièrent en môme temps :
— Voilà Boulleville et Deschapelles 1
Un cercle se forma autour d'eux à l'endroit où on les vil marquer le terrain en jetant leurs chapeaux à terre. M. de Bussi se soulenait à peine sur ses jambes.
— Vous n'êtes pas bien, monsieur, lui dit Deschapelles. Laissons faire nos amis, et reposez-vous sur une chaise.
— Nous aurons bientôt fini, répondit-il, et je me refK)serai tout à riieure.
Les combattants, placés sur deux lignes, s'attaquèrent après le salut d'usage. Malgré sa bonne envie (le inénag(îr M. de Bussi, Deschapelles le blessa dès la première botte par un coup de seconde qui
BOUTTEVILLE ET DESCHAFELLES. $fl
pénétra de trois pouces dans le côté. M. de La Berthe, touché profondément sous le bras parBuquet, tomba aussi ; de sorte qu'en moins de rien deux couples cessèrent le combat. Pendant ce temps-là,- Beuvron et Boutteville ferraillaient impétueusement. Par excès de chaleur, ils passèrent Tun sur Tautre, et, jetant leurs épées, ils levèrent à la fois leurs poignards.
— Si vous me frappez, je vous tue aussi', dit Boutteville.
— Eh bien! répondit Beuvron, donnons-nous la vie réciproquement, et courons à nos amis qui sont blessés.
Les laquais de Bussi, à qui appartenait lun des carrosses, emportaient déjà leur maître. Ils le conduisirent près de là, chez M. de Maugiron. L*épée avait rompu la veine cave. Bussi expira au bout de deux heures. Le vénérable père Chaillou, minime, assura que l'infortuné avait levé les yeux et les mains au ciel d'un air de repentir qui suffisait pour une absolution; mais on croit qu'il était mort sans reprendre connaissance. M. de La Berthe. fut porté à riiôtel de Mayenne. Sa blessure n'était pas mortelle.
Il semble, après une pareille incartade, que Boutteville et Deschapelles n'ont plus qu'à s'enfuir au plus vite : ils s'en gardent bien. D'abord ils vont, bras dessus bras dessous, voir le baron de Chantai, qui demeure à la place Royale, et auquel on ne peut se dispenser de faire une visite. De là ils envoient chercher leurs chevaux. Ils donnent rendez-vous à
quelques «^unis chez les Guillcmins, barbiers à la mode, où Ton mange dans Taprës-diner. Us veulent seulement y piT^ndre une petite collation en manière d*adieu. Dans le trajet, ils rencontrent le marquis de Reuvron et lUiquel, qui se sauvent équipés en voyageurs.
— Vous n'avez plus besoin de moi? leur crie Bouttoville au passage.
— Non, vi^aiment, répond Reuvron : j'ai hAlc de voir l'Angleterre. Je ne vous veux plus de mal, et vous souhaite bonne chance.
Le marquis pique des deux et fait bien, car les gens du roi devaient le manquer de quatre heures à son d(''part de Calais pour Ibuvres. Boutteville et DeschapelleS) moins pressés que lui, vont prendre leur collation. La compagnie se trouve si aimable, qu'ils demeurent une heure & table. Quelques minutes de plus ne sont pas une grande aflaire : il ne serait pas civil de quitter Paris sans pi*endre des nouvelles du tiers blesst^. Passer à ThAtel de Mayenne et assister au pansement du pauvre La Bcrthe est un devoir impt^ricusement commandé par le savoirvivre. Un ami d'une prudence exagérée accourt tout énui dire à ces messieurs que le roi est au Louvre et qu'il peut les faire arrêter d'une minute àlautre; mais ils répondent qu'ils savaient bien la présence du roi avant que de se battre, et cet homme, comprenant sans doute le ridicule de son observation, n'ose plus insister. Pour peu qu*on les y eût poussés,
[BOUTTEVllLE ET DESCHAPELLES. 589
Boultevilie et Deschapelles seraient allés le soir à rhôtel de Bourgogne. Heureusement, à la nuit tombée, n'ayant plus rien d'important qui les retienne, ils se déguisent en courriers, embrassent leurs compagnons, et se mettent en route, lis font quaranteneuf lieues d'une traile, partie avec leurs chevaux, partie avec ceux de la poste. Le lendemain, arrivés à Vitry-le-Brûlé, ils dînent paisiblement à l'auberge, se reposent de leurs fatigues et se mettent au lit, en défendant expressément qu'on les éveille avant huit heures du matin.
Apparemment le hasard avait perdu patience. Ennuyé de servir toujours des gens qui se gouvernent si mal, il les abandonne à leur imprudence, . lorsqu'il n'aurait plus qu'une dernière faute à réparer pour leur sauver la vie. Tandis que ces jeunes fous dorment profondément, madame la présidente de Mesmes, voyant son fils mort, envoie des amis à elle au château de Bussi, dans la crainte que la comtesse de Vignory, sœur de son premier marij ne s'empare des biens, comme tante el héritière naturelle du défunt. Bussi avait des terres considérables en Champagne. Deux gentilshommes, parents de la présidente, remarquent sur la route des courriers encore plus pressés qu'eux, el demandent à chaque relai qui ils sonl. Un postillon de Château-Thierry leur apprend qu'il vient de conduire le baron.de Bouticville et le comte Dcschapelles. Au lieu de s'arrêter où ils ont affaire, ces gentilshommes suivent lea voyâ--
390 BOUTTEVILLE ET DESCDAPELLES.
geurs à la piste. Une fois qu'ils les savent endormis dans une auberge, l'un d'eux reste pour lessurveil- * 1er et l'autre \a chercher main forte à Vitry-en-Par- Ihois. Le prévôt du pays, accompagné de ses archers, frappe au point du jour à la porte de rhôtellerie. Boutteville et Deschapelles, couchés dans la môme chambre, sont éveillés par des gens armés qui s'emparent de leurs épées.
— Habillez-vous, messieurs, leur dit le prévôt ; j ai Tordre de vous arrêter.
— Vous nous prenez pour d'autres, répond Deschapelles. Nous sommes des gens de qualité qui voyageons.
— Ne vas-tu pas faire le doucet avec ce sergenti interrompt Boutteville. Allons, allons, nous en ôerons quittes pour le coup de hache.
Ils se lèvent en badinant, comme s'il s*agissait d'une partie de plaisir. On les enferme sous bonne garde à la maison de ville de Vitry-en-Parthois; leur gaieté se soutient jusqu'au jour où l'ordre du roi, porté par M. de Faverolles, enseigne des gardes du corps, commande qu'on sépare les prisonniers. Ce moment leur paraît cruel ; après s'être embrassés, ils commencent enfm à comprendre que les cardinaux et les édits sont choses graves. Le marquis deGordes, capitaine des gardes, vient les chercher avec cinq compagnies d'infanterie et deux de chevau-légers. Le 31 mai, à deux heures du matin, les portes de la Bastille s'ouvrent pour recevoir Boutteville et Deschapelles.
BODTTEVILLE ET DESCHAPELLES. 301
Tant à cause de la haute naissance des prisannîers que pour Thonneur de r^dit, une grande solennité fut donnée au procès. Par lettres du 1*' juin, le roi mande le parlement au Louvre, toutes affaires cessantes, pour juger les accusés immédiatement. Une commission envoyée à la Bastille procède aux interrogatoires; la permission accordée à l'évêque de Nantes de visiter les prisonniers pour mettre leur conscience en bon état^ témoigne assez de la fin tragique qui se prépare.
Par suite de l'accord du tribunal avec la sévérité du roi et la colère du cardinal, cette cause fut menée avec une vigueur et une célérité approchant de la passion. Afin de ne pas nous abîmer dans les détails de la procédure, nous dirons seulement que la famille de Montmorency présenta une requête au parlement pour récuser les juges, mais que cette requête fut mise à néant, et le procès poursuivi activement selon les formes voulues.
Le jour de la Fêle-Dieu, le roi, sortant de la chapelle où il avait communié, vit tout à coup tomber à ses pieds une belle et jeune femme, le visage inondé de larmes, les bras étendus vers lui sans pouvoir parler. Il profita du trouble où elle était pour passer outre; mais les sanglots et le désespoir de madame de Boutteville en avaient dit plus que le roi n'en voulait entendre. C'était toujours une chose étonnante
pour Louis XIII que d'éprouver quelque mouvement de sensibilité. II s'écria en s'éloignant : — La femme
503 nOUTTRVILLR KT DKSGIIAPRLLKS.
ino fait pilii^; mais mon nulorilô no doit point Hérliir. — Ce spcctadn pnriil cependant l'avoir frappé, car il envoya dire h madame do Boiitlevillo qu*il don* nail permission à elle el à ses parents do voir et de solliciter les juges, (lomme s'il se fiU d6jù repenti de cette douceur, il ajouta (|ue la volonté du tribunal serait ensuite exécutée en son entier.
r^e prince de ("onde el le maréchal de Montmorency, ret(Muis dans leurs commandements, écrivirent au roi (l(Mix h^tlre» respectueuses en faveur dciour parent. La réponse de SaMajeslé au maréchal a été conservée. Klle est postérieure à la mort de Boutte* ville. (]e n'est cprun protocole bienveillant qu il serait superflu de rapporter ici. A la prière do l'évoque d(^ Nantes, les deux accusés firent leur soumission au cardinal, et lui demandèrent d'intercéder pour eux auprès du roi.
liC 20 juin, le conseiller Pinon lut à la Grand*- (iliambre le rapport et les premiers inlcrrogatoires. Le chevalier du ^niet, assisté des quatre compagnies des gard(^s, amena les ])risonniers devant la cour. lloulleville ne voulut rien dire pour sa défense. Deschapelles au (M)ntraire, parla longtemps, avec une grande liberté d'esprit. Dans son discoui^s, ils^efTorça d(* prouver que lui seul avait mérité de mourir, et qu'il avait entraîné son cousin & se battre; il rappela l('s occasions où Houlteville s'était distingué au serviciMlu roi, et, taisant remarquer à la courqu*un honune aussi courageux était bon à conserver (d'au-
BOUTTEVIUE ET DESCHAPELLKS. 593
tant qu'il avait femme et enfants), il offrit sa propre \ie à la rigueur des lois, a sachant bien qu'il ne la pouvait défendre avec apparence de raison. » Cette générosité imprévue causa une émotion profonde, dans l'assemblée, mais elle ne servit qu'à relever encore le caractère de ces pauvres jeunes gens, en inspirant à leurs juges une compassion stérile. L'ar* rêt n'en fut point adouci.
Boulteville et Deschapelles furent condamnés à avoir la tête tranchée. Le premier n'ayant pas tué son adversaire, il semblait que le nouvel édit dût lui appliquer une peine moins rigoureuse. Ce fut donc à cause des circonstances aggravantes qu'on recourut à l'ancienne loi, en vertu de la faculté laissée aux juges d'y remonter. Pour Bussi- d'Amboise, dont l'ancien édit eût confisqué tous les biens, on revint au nouveau, qui n'en saisissait que le tiers. Cette partialité de la cour en faveur d'un confrère blessa beaucoup le cardinal, qui dit au roi le lendemain : — Il ferait trop bon, à ce compte-là, être jparentdu président de Mesmes. — Sans doute afin de laisser à Sa Majesté le temps de songer à la clémence, le parle* ment accorda un sursis de trois jours à l'exécution, .
Le 21 juin, la princesse de Condé, les duchesses de Montmorency, d'Angoulême, de Vendatour et madame de Boulteville se rendirent au Louvre et demandèrent à parler au roi. Ce prince dit à M. de' Bassompierre de porter à ces dames son refus de les recevoir.
394 D01ITTK VILLE ET DESCHAPRLLE8.
— Siro, répondit le maréchal, commont te pourrais-je, oIIch sont toutes mes parentes?
I^e roi donna Tordn! a M. de Ucllegarde, qui Tcxéenta, bien i\ contre-cœur.
M. le cardinal avait employé une partie de la nuit ù écrire sur cette affaire un long mémoire au roi, où Ton r(imar(|U(!, en dépit de sa sévérité, que son flme (;st partagée (Mitre l'intértM de sa politique et une pitié qu'il ne peut dissimuler.
« Il ne s*agit plus, dit-il, d^ine simple infraction des édits, mais d'une habitude & les rompre, d'une profession publique de mépriser l'autorité royale.. . Il n'y a eu, depuis six ans, de querelle dont ces jeunes gens n'aient été ou l'occasion ou la cause. Ils ont toujours fait les gladiateurs, et réduit en art ce qui tend h la destruction de la nature. Au lieu que jusqu'ici les duels n'ont et/; en usage que pourrepouss<;r les injures particulières, il s(;mble que ces messieurs hïs ai(ml recherchés, surtout en cette dernière occasion, où ils ont choisi Paris, un lieu public, la place Royale, pour jouer, à la vue de la cour et de tout(; la France, une sanglante et fatale tragédiepour rfitat, nn violant la dignité de votre présence, les lois du royaunnict la majesté de la justice.
« Tacit(! dit que rien ne conserve tant les lois en leur vigueur que la punition des personnes ésqucUcs la qualité s(! trouve aussi grande que les crimes.
u Les condamnés appartiennent aux plus illustres maisons de ce royaume: l'un d'eux a rompu vingt-
deux fois les édits, c'est-à-dire qu'autant de fois il a hasardé sa \ie, autant de fois il a ménté de la perdre...
« Il serait à craindre que l'impunité ne fit autre effet sur leurs esprits que de les rendre plus insolents, la raison ayant eu jusqu^ici si peu de pouvoir sur eux, qu'on peut conjecturer qu'elle n'en aura pas davantage à l'avenir...
« 11 est question de couper la gorge aux duels ou aux édits de Votre Majesté... Reste à voir s'il ne vaut pas mieux conserver grande quantité de noblesse par la punition de deux personnes, que d'exposer mille gentilshommes à leur perte par le salut de deux particuliers ...
« Cependant il est impossible d'avoir le cœur noble et de n'être pas touché de leur misère. Leur jeunesse et leur courage émeuvent même à compassion leurs ennemis...
« Toute la France parie en leur faveur... Les services des pères et des oncles de Boutteville, qui ont suivi les armes du feu roi dans une religion contraire, et dans des temps fort dificiles, ne sont pas peu considérables.
« On représente que Boutteville eut, au siège de Saint-Jean, un cheval tué sous lui à votre service; qu'il fut enterré dans une mine à Royan^ qu'on le vit des premiers à l'assaut de Ville-Bourbon; qu'il se signala dans la dernière bataille navale gagnée pai* Votre Majesté...
39C BOUTTEYILLE ET DESGHAPELLES.
« On dit qu'il n'a jamais rien fait contre les lœs d rtionneur du monde, ni pensé à violer celles rtiumanité, n'ayant jamais exercé aucune cruauté contre ceux de qui le sort des armes avait soumis Ms vie à sa discrétion.
c( On ajoute que cet appétit déréglé des comba/5 est une maladie de l'esprit, qui est maintenant en son période, et dont il guérira par la maturité de l'âge.
c( Mais ces raisons, pour parler nettement, émeu* vent et ne persuadent pas. Elles ne servent qu'à faire condamner avec larmes ceux mêmes dont on voudrait racheter la vie par son propre sang.
« Boutlcville servant Votre 'Majesté a fait son devoir. Contrevenant à vos édits, il a fait ce qu'il n'a pu faire sans crime.
c( Aussi n'allègue-t-on pas ses bonnes actions pour l'exempter du châtiment des mauvaises, mais on estime que Votre Majesté, qui est l'image de Dieu, doit se gouverner à son exemple. . . Dieu a pardonné à Salomon en considération de David son père...
« La miséricorde des rois doit avoir quelquefois autant d'étendue que leur puissance.
(( Les plus sévères ont souhaité de ne pas savoir écrire lorsqu'il était question de signer la condamnation de ceux qui avaient attenté contre leurs personnes et leurs États : Nihil gloriosim rege impune lœso. 11 n'y a rien de si grand qu un prince qui, étant offensé, pardonne. »
BOUTTEYiLLE ET DESGHÂPELLES. 397
M. le cardinal termine son mémoire en demandant au roi la commutation de la peine en prison perpétuelle; mais la pillé qui avait su pénétrer dans le cœur du plus inflexible des minisires ne sut point se faire jour jusqu'à celui de Louis Xlll. Ce prince maintint dans son entier la sentence du parlement, et traça lui-même au chevalier du guet Tordre des précaulions et de la marche des troupes pour Texécution des condamnés.
— Sire, dit le chevalier du guet, si on venait à crier grâce dans le chemin, comment vous plait-il que je m'y comporte?
— Prenez et arrêtez ceux qui crieront grâce, répondit le roi ; emprisonnez-les, et faites parachever Texécution.
Pendant les trois jours du sursis, les deux prisonniers semblèrent avoir changé d'humeur ensemble. Deschapelles avait hérité de la gaieté de son cousin, tandis que Boulteville tombait dans la mélancolie. Il ne voulut écrire à personne, exceplé au roi, pour demander sa grâce. Deschapelles, au contraire, lit des lettres pour sa ràère, pour madame de Montaigu, sa sœur jumelle, pour ses frères et ses amis ; il écrivit même à Beuvron, à la mère de Bussi-d'Amboise, et à madame de Boutteville, qu'il tâche de con** soleren lui disant qu'il se réjouit de faire compagnie jusqu'à la fin à son mari.
Le 22 juin, à onze heures du malin, le guichetier, en entrant chez Boutteville, le pria de lui donner une
Zm BOUTTKVILLE ET DESGHAPELLES.
bague qu'il portait au doigt /et dont il n'a\ail plus que faire ; c'est ainsi que le condamné apprit que ce jour était le dernier pour lui. Boutteville donna la bague ; mais, comme ce misérable guichetier osa en* core lui demander ses gants, qui étaient fort beaux, il lui tourna le dos avec mépris et jeta les gants par la fenêtre.
Deschapelles jouait au piquet avec ses gardiens lorsqu'on lui annonça la fatale nouvelle. 11 distribua ses iiardes aux gens de la prison et donna jusqu*au manteau qu'il avait sur lui, en disant que la journée serait assez chaude. On les conduisit tous deux à la chapelle de la Unstille, où ils entendirent la lecture de leur sentence. M. Tévéque de Nantes et deux autres prêtres les gardèrent trois heures dans un jubé pour les préparer à la mort.
Les chaînes dès rues étaient tendues aux environs de la place de Grève depuis le point du jour. On vit arriver les condamnés à cinq heures du soir. Pendant le trajet, le bourreau, qui était dans la charrette, leur coupa les cheveux par derrière. Comme Boutteville avait sur les tempes de longues boucles fort belles, selon la mode du temps, le bourreau voulut les abattre. Boutteville y porta ses mains pour les défendre des ciseaux.
— Eh quoi! mon lils, lui dit Tévéque de Nantes^ vous pensez encore au monde!
Il ne résista plus, ef récita tout bas sa prière en regardant tristement ses cheveux coupés. Boutteville
BOUTTEVILLK ET DESCHAPElKES. tM
monta le premier sur l'échafaud. Il r^sa de se bander les yeux et demeura ferme sur ses genoux en recevant le coup mortel. -
— Monsieur révêquO) dit Deschapelles, priek poui^ lui.
Deschapelles franchit ensuite Fescalier très-leste^ ment, et en montrant du doigt une masse ensanglantée sur laquelle était un drap, il dit à Texécu* teur:
— Est-ce là le corps de mon cousin? ' *
— Oui, monsieur, répondit cet homme,
— Eh bien 1 dépêche, que je meuréi
, Le bourreau reprit son épée qu'un Yalét essuyait; et d'un seul coup fit Toler la tète à quatre pas. On porta les deux corps à ThAtel d'AngouIème, où ils furent embaumés. On les rendit ensuite à leur famille, qui les enterra l'un près de l'autre à Montmorency*.
Après ce sacrifice, le cardinal crût sans doute la coutume des duels anéantie pour toujours. Elle s'ar« rêta un moment, en eflet, étonnée de ce spectacle tragique; mais l'édit de 1626 avait reçu un coup profond. Le retour d'une semblable vengeance deve* nait impossible. La loi nouvelle et le point d'honneur restèrent en présence comme ces héros de TArioste qui suspendent le combat. L'édit, épuisé par ce premier effort fut abattu, comme s'il eût débuté par un
< Mercure de fiance. -— Mémoires^ du cardinal de Bididieu. ^Archives du Palais de Justice,
400 fiOUTTBYlLLE ET DESCD A PELLES.
crime, tandis que le duel, qui était une sorte de maladie organique dont la constitution des gentilshommes ne pouvait se débarrasser, re{)arut bientôt avec liipidité, puis avec plus d*énergie. On n*osa le poursuivre. Cependant les querelles de mode s'èlei* gnii^nt ; on ne se battait pas du moins sans motifs sérieux. Après la mort du cardinal, le point d*hon« neur reprit ses coudées franches ; sous la régence d'Anne d*Autriche, on vit encore beaucoup de duels. Louis XIV, n'ayant jamais eu qu'à vouloir une chose pour qu'elle fût, se montra plus fort que le point d'honneur. Plutôt de peur de lui déplaire que par crainte des lois, on se battit rarement de son temps. Dans le dix-huitième siècle, malgré des édits de la dernière rigueur, le duel se releva. On sait que la gloire militaire de l'Empire l'eut pour associé. 11 existe encore aujourd'hui même, et vraisemblable* ment il vivra aussi Iongtem[ s en France que le sentiment de riionneur et de la dignité personnelle, malgré le zèle de la magislralure à le réprimer.