F. Ponsard, 1814-1867
fous dirions volontiers de F. Ponsard wf^ ."^iqu'onne saurait trop admirerla première 5^^^ moitié de sa vie et trop le féliciter de sa" mort. Il a mis plus de temps à s'éteindre qu'à mériter la renommée; sa gloire a marché plus vite, hélas ! que son agonie. Aucun obstacle au départ. Tout lui réussit à merveille. Enfant de ce beau Dauphiné, l'un des enchantements de la France, il fut tout de suite entouré d'une admiration précoce et des meilleures tendresses.
Il grandit vite, et déjà, jeune homme, il balbutiait la langue immortelle. Il a commencé comme a commencé Corneille , son maître. Il plaidait sa première cause à l'âge où Corneille était inscrit au rang des avocats de ce grand Parlement de Normandie ; il étudiait le Cid, la Mort de Pompée et le Menteur ^ que déjà le grand Maître avait écrit sa douce Mélite. Il était un ambitieux sans le savoir, mais son ambition était immense. Il rêvait, à vingt ans, les honneurs du théâtre et la résurrection des grandeurs d'autrefois. Sa maison, bourgeoise et rustique en si modeste enclos, dominait le mont Salomon et tous les paysages d'alentour, tout ce rivage du Rhône, ce diantre de Rhône, rivière en été, torrent en hiver.
Pour comble de biens, sitôt qu'il sentit la nécessité d'un ami intelligent qui prêtât une oreille attentive à ses premiers vers, il rencontra le plus merveilleux auditeur de la contrée , aussi hardi que lui-même il était timide. Il s'appelait Charles Reynaud ; il était poète à ses heures ; il avait vu déjà bien des cités et bien des peuples ; il était riche, il réunissait toutes les grâces à toutes
les bontés d'un fils de famille sur lequel sa ville natale a porté tous ses regards. Charles Reynaud fut sans contredit le premier enfant de cette aimable capitale du Dauphiné, tant qu'il n'eut pas découvert le talent de son voisin François Ponsard. Sitôt que Reynaud eut forcé l'Odéon à représenter Lucrèce, il ne fut plus que le second dans Vienne, et Dieu sait s'il était fier de la déchéance que lui-même il avait provoquée. On a vu rarement amitié plus dévouée et plus constante. Et comme ils racontaient l'un et l'autre leur première rencontre! Un jour que le poëte était assis sur les bords du fleuve bien-aimé, et qu'il relisait, pour la vingtième fois peut-être, sa chère et terrible Lucrèce, il fut rejoint par le jeune Reynaud, qui s'en allait, monté sur un beau cheval, à quelque fête du voisinage ; il respirait la force et la candeur ; son approche était la bienveillance même, et voyant que le jeune avocat, son compatriote, tenait dans ses mains une tragédie : « Oh! bien, dit-il, faites-moi l'amitié de m'en lire un acte. » Il descendit de son cheval et prit place à côté du poëte. Après le premier acte, il voulut entendre absolument le reste de la tra£;é-
die, et le digne Reynaud, heureux de sa découverte : « A Paris! à Paris! « disait-il, comme autrefois Régulus : A Cartkage! à Carîhage!....
« A Paris ! Viens avec moi, je t'emmène, et ne t'inquiète pas de la dépense du voyage. » Ils partirent, pleins de courage. Arrivés à Lyon, nos deux amis rencontrèrent sur le quai du Rhône, entre une Virginie écrite à Mâcon et une Agrippine composée à Chalon-sur-Saône, une Lucrèce imprimée à Lyon même, en 1842 (nous étions en 1843), et signée par M. P..., avocat. C'était là un triste présage. Un Romain serait rentré. François Ponsard, découragé de la rencontre, se fût volontiers jeté dans le fleuve pour repêcher sa robe noire : « Elle est en pleine mer, disait Reynaud, et déjà sans doute, à l'exemple de son maître^ elle s'est accrochée à quelque laurier rose de l'Eurotas ! »
Donc, en dépit de la Virginie de Chalon, de la Lucrèce et de V Agrippine des quais de Lyon, ils arrivaient, celui-ci encourageant celui-là, dans ce beau carrefour de l'Odéon, où se rencontrent incessamment la tragédie à son aurore, la comédie en bourrelet, le roman sans façon.
le poëmeen laisse-tout-faire, et la critiqué en négligé. Dans ce carrefour de l'espérance, où tout' passe^ où rien ne s'arrête, où tout commence et rien ne s'achève, il faut encore un certain bonheur pour faire une heureuse rencontre. Par Jupiter ! si peu de fruits pour tant de fleurs !
Tout d'abord nos deux voyageurs s'étonnèrent quelque peu du bruit, du mouvement et des vanités de ce monde. Reynaud lui-même, qui ne doutait de rien, restait fort étonné qu'on ne les eût pas vus venir. Ponsard, épouvanté, cachait sa Lucrèce avec autant de soin que si M. le président du tribunal de Vienne eût dû la voir. Ils se promenaient tout pensifs sous les galeries orageuses, suivis, disons mieux, persécutés de la triste Lucrèce, lorsqu'ils furent rencontrés et devinés par le plus Parisien de tous les Parisiens de Paris, le grand juge et le maître en toutes les œuvres des beaux-arts, une façon de Diderot bon enfant qui jette, à qui les veut prendre, son temps, son éloquence et son bel esprit : Achille Ricourt , voilà le nom de cet esprit aimable et bienfaisant.
Un coup d'œil lui suffit pour deviner ces âmes
en peine; il reconnut la tremblante Lucrèce aux bandelettes sacrées de sa coiffure. « Amis, dit-il, où donc portez-vous cette Romaine des temps héroïques? On dirait, à vous voir timides et craintifs, de quelque immolation défendue. Allons , courage et parlons franchement ! Vous avez fait une tragédie à vous deux et vous cherchez à la placer ? » A ces mots d'un brave homme intelligent de leur misère , le plus hardi des deux voyageurs (je le crois bien , il n'avait pas fait la tragédie) : « Ami, dit-il à maître Achille Ricourt, le poëte que voilà, plus honteux que s'il eût fait quelque misérable vaudeville, n'est autre que Spurius Lucretius Ponsard, le père de Lucrèce ; et moi, que voici, je suis son compagnon et son témoin dans cette illustre catastrophe: Publius Valerius, fils de Valerius, pour vous servir. Nous sommes venus, non pour égorger Lucrèce, la chose est faite depuis l'an de Rome 214, mais pour lui faire ouvrir quelque théâtre curieux de belle et solide poésie. — Eh bien! répondit le nouveau venu, qu'à celane tienne, et nous trouverons dans ce carrefour turbulent des esprits faits pour nous compren-
dre... » Ils n'allèrent pas bien loin pour trouver un auditoire , entre deux pots de bière. Or, de l'auditoire à l'adoption il n'y avait que la main. Certes l'heure était bien choisie , elle appartenait à la tragédie ; on était en pleine Renaissance de l'art antique ; une chute immense (à savoir les Burgraves^ avait signalé le dernier effort de l'école romantique ; en même temps une nouvelle étoile avait paru dans les cieux de Racine et de Corneille, elle s'appelait Rachel. Alors les vrais critiques , c'est-à-dire les prévoyants, sitôt qu'ils eurent entendu parler de la Lucrèce, admirèrent que, juste en ce moment, cette inspirée et ce nouveau poëte arrivé des bords du Rhône représentassent à eux deux cette excellente qualité des héros de Virgile, copiés sur les dieux d'Homère. En effet, les combattants de l'Iliade se montrent à nous dans toute la force virile; au contraire, les capitaines de l'Enéide échappent à peine à la première jeunesse :
Us goûtent, tout sanglants, le plaisir et la gloire Q^ue donne aux jeunes cœurs la première victoire ' ..