‹ FabiolaChapitre 109 sur 113 · II. — l'étranger a ROME · texte numérisé non relu

II. — l'étranger a ROME

En traversant le Forum, le lendemain matin, de bonne heure, le pèlerin vit un groupe de gens rassemblés autour de quelqu'un qui, évidemment, leur servait de risée. Une scène de ce genre, sur la voie publique, n'aurait guère attiré son attention, si elle n'eût été frappée par

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un nom familier à son oreille. Curieux d'en savoir davantage, il se rapprocha du groupe. Au centre du rassemblement était un homme moins âgé que lui ; mais, si sa propre figure, pâle et amaigrie, le vieillissait en apparence, l'autre, par des causes contraires, avait le même aspect. Il était chauve et bouffi ; son visage était pourpro, enflé et couvert de pustules et de boutons. Un regard cauteleux brillait dans son œil aviné, sa démarche et le son de sa voix étaient ceux d'un homme dont l'ivresse est l'état habituel. Ses habits étaient sales et toute sa personne négligée.

— Oui, oui, CorviDus, dit un jeune homme, vous allez recevoir bientôt le prix de vos mérites. Ne savez-vous pas que Constantin vient à Rome cette année, et ne croyez-vous pas que les chrétiens auront bientôt le dessus?

— Ils ne l'auront pas, répondit l'homme que nous avons dépeint ; non, ils n'ont pas assez de courage pour cela. Nous l'avons craint, quand Constantin, après la mort de Alaxence, a publié son premier édit sur la liberté du christianisme ; mais il a dissipé nos alarmes l'année d'ensuite, en permettant la complète liberté des cultes*.

— Tout cela est très-bien, répliqua un autre, déterminé à continuel* la plaisanterie, oui, comme règle générale ; mais il ne faut pas croire qu'il fermera les yeux sur ceux qui ont pris une part active à la dernière persécution ; ils seront soumis à la lex lalionis^ : coup pour coup, feu pour feu, et bête féroce pour bête féroce.

— Qui dit cela? demanda Corvinus en pâlissant.

— Tiens, cela ne serait que tout naturel, dit quelqu'un.

— Et très-juste, ajouta un autre.

— Oh I n'importe, dit Corvinus, ils laisseront toujours en repos tout homme qui voudra se faire chrétien ; et, quant à moi, je déclare que je me ferai tout ce qu'on voudra plutôt que d'être...

— Où Pancratius a été, interrompit un troisième, plus méchant.

— Retenez votre langue! s'écria l'ivrogne avec l'accent de la ragei nommez-le encore, si vous l'osez I — Et il montra le poing en lançant un regard furieux à l'interrupteur,

— Oui, parce qu'il vous a dit comment vous deviez mourir, s'écria k jeune homme en prenant la fuite. — Holà! holàl une panthère pour Corvinus!

Tous s'écartèrent devant cette bête humaine, devenue furieuse, avec plus d'empressement qu'ils n'en auraient montré pour les bêtes du désert. Corvinus les poursuivit en leur lançant des pierres et des malédictions.

Le pèlerin, qui avait vu cette scène à quelque distance, s'éloigna également. Corvinus suivit avec plus de lenteur le même chemin que lui, celui qui conduit à la basilique de Lateran, devenue depuis la cathédrale de Rome. Tout à coup on entendit un rugissement aigu, accompagné d'un cri perçant. En passant par le Colisee, près des fosses des bêtes fauves, amenées là pour la lutte entre elles à l'occasion de l'arrivée de l'empereur, Corvinus, poussé par la curiosité morbide qui est naturelle k ceux qui se croient victimes de la fatalité attachée à un objet particu-

(1) Euaèb«, ub. tup.

(t) La k>i du talion, la même ^a« celle qa« prsMriTalt la loi de MoIie • «il pour «il, deaf poor dent. • «to.

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lier, s'approcha de la cage où était enleriuée une magnifique panthère. Il se plaça contre les barreaux et provoqua l'animal par des gestes et des mots en disant : « Oui, oui, il fera beau le jour où vous serez cause de ma mort! Vous êtes très-bien dans cette cage, restez-y; ah ! ah ! ah I » Au même instant, l'animal furieux s'élança sur lui, et, passant ses pattes à travers les barreaux, saisit dans ses griffes le cou et la gorge de Corvinus, qu'il sillonna d'effroyables blessures.

Le malheurenx fut relevé et transporté à son logis, qui n'était pas éloigné. L'étranger le suivit dans son appartement, qu'il trouva misérable, sale et incommode au dernier point, et n'ayant pour tout domestique qu'un seul esclave, vieux et décrépit, et, suivant toute apparence, aussi méchant que lui. L'étranger envoya l'esclave chercher un chirurgien qui fut lent à venir, et, en attendant, il fit tout ce qu'il pouvait pour étancher le sang qui coulait à flots.

Pendant qu'il s'occupait ainsi, le malade fixa sur lui des regards empreints de démence ou de délire.

— Me reconnaissez-vous? demanda le pèlerin d'une voix douce.

— Vous reconnaître? non. — Oui. Voyons, — Ahl le renard ! mon renard ! Vous rappelez-vous les chasses que nous avons faites ensemble à ces détestables chrétiens? Où avez-vous été depuis ce temps î Combien en avez- vous pris ?

Et il se livra à un accès d'épouvantable hilarité.

— Silence, silence ! Corvinus, reprit l'autre. Il faut vous tenir tranquille, sinon il n'y aura plus d'espoir pour vous. Et puis, je désire que vous ne fassiez pas de telles allusions, car je suis chrétien maintenant.

— Vous? un chrétien ! s'écria Corvinus avec égarement, vous qui avez versé de leur meilleur sang plus que personne au monde l Avez-vous été pardonné? Avez-vous dormi tranquillement là-dessus? N'êtes-vous pas poursuivi chaque nuit par d'implacables furies? N'êtes-vous point assailli de fantômes? Aucune vipère ne vous mord donc au cœur? S'il en est ainsi, dites-moi ce que vous a-^ez fait pour en être débarrassé : que je fasse de même; sinon, ils viendront, ils viendront I Vengeance .et furie I Pourquoi seriez-vous moins tourmenté que moi?

— Silence, Corvinus; j'ai souffert comme vous, mais j'ai trouvé le remède, et je vous l'indiquerai aussitôt que le médecin vous aura pansé: il arrive.

Le chirurgien vint, pansa la plaie, mais donna peu d'espoir, surtout à cause de l'état d'iafiammation où se trouvait ie sang du blessé, état qui n'était que la suite de son intempérance

L'étranger reprit place près de lui ; il lui parla de la miséricorde de Dieu et de son empressement à pardonner au plus coupable des pécheurs. N'en était-il pas lui-même la preuve vivante? Le malheureux blessé semblait être plongé dans une espèce de stupeur ; s'il écoutait, à coup sûr il ne comprenait pas. Son charitable instructeur, lui ayant exposé ainsi les mystères fondamentaux du christianisme, dans l'espoir, non dans la certitude, de le convaincre, ajouta :

-— Maintenant, Corvinus, vous me demanderez comment ie pirdon peut être accordé à celui qui croit tout cela? C'est par le baptême, c'eit en naissant de nouveau par l'eau et par le Saint-Elsprit.

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— Par quoi ? demanda le malade avec dégoût.

— Par la grâce que Ton puise dans la piscine de l'eau régénératrice.

Il fut interrompu par un cri rauque, ressemblant plutôt à un riigissement convulsif qu'au gémissement d'un malade.

— De l'eau 1 de l'eau 1 Pas d'eau pour moi 1 Enlevez-la I Et un spasme violent souleva la gorge du patient.

Le pèlerin, alarmé, chercha à le calmer.

— Ne croye? pas, dit-il, que l'on vous enlèvera d'ici, avec la fièvra que TOUS avez en ce moment, pour vous plonger dans l'eau (le malade frissonna et frémit); quelques gouttes suffisent pour le baptême ehnical *; il n'en faut pas plus que ne peut en contenir ce gobelet. — Il lui montra l'eau renfermée dans un petit vase ; mais, à cette vue, le malade se tordit de rage, sa bouche s'emplit d'écume et tout son être s'agita dans une violente convulsion. Les sons qui s'échappaient de sa bouche ressemblaient aux hurlements d'un animal sauvage plutôt qu'aux accents d'une voix humaine.

Le pèlerin s'aperçut de suite que l'hydrophobie, avec tous ses horribles symptômes, s'était emparée du patient, par suite de la morsure de la panthère, qui, elle-même, en était atteinte. L'esclave et lui durent réunir toutes leurs forces pour le contenir. 11 éclatait parfois en effroyables paroxysmes de blasphèmes coatre Dieu et les hommes. L'accès calmé, il reprit en gémissant:

— De l'eàu 1 ils veulent me donner de l'eau ! De l'eau 1 de l'eau I Je n'en veux pas I C'est du feu, du feu que je respire 1 et c'est mon partage. Je suis tout en feu, au dedans, au dehors! Voyez comme il se glisse vers moi, tout autour de moi I il s'avance, il s'approche, plus près, plus près encore I — Et il s'efforçait de chasser de ses mains les flammes fantastiques qu'il croyait voir des deux côtés de son ht, tandis que, de son souffle, il essayait d'éteindre celles que son imagination en délire lui montrait enveloppant sa tête.. Puis se tournant vers ses gardiens attristés, il leur criait : Pourquoi ne les éteignez-vous pas? vous voyez bien qu'elles me dévorent I

Ainsi s'écoula cette triste journée ; elle fut suivie d'une nuit terrible. La fièvre augmenta et, avec elle, le délire et les accès de fureur, bien que le corps du malade fût épuisé. — A la fin, il se dressa sur son lit, et, regardant fixement devant lui avec des yeux glauques et vitreux, il s'écria d'une voix altérée par la rage la plus amère :

— Arrière, Pancrace, arrière I Tu m'as assez poursuivi de ton regard implacable. Retiens donc ta panthère l Tenez-la bien, vousdis-je, elle va me sauter à la gorge ; elle vient 1 Oh ! — Et, de ses doigt» crispés, comme s'il voulait écarter un animal qui l'eût saisi à la gorge, il arracha len bandages de sa plaie. Des flots de sang jaiUirent, et son cadavre, inerte et hideux, retomba sur le lit.

Son ancien ami put voir comment mouraient les persécuteurs endurcis,

(1) Le baptême clinical, ou celui dei penonnea retenued dans leur lit, s'administrait «u répandant de Teau sur la tête du néophyte ou même on se bornaut à l'en asperger un peu. •— y*yei Bingham, !!▼. XI, o. u.

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