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parmi la foule des poignées d'or et de pierreries; et les montagnes semblent dresser leurs cimes rocheuses, et les bois semblent tendre vers lui leurs branches <';levées, avides qu'elles sont de recevoir ses royales largesses. Puis, lorsque après avoir parcouru sa carrière dans un ciel sans nuage, il atteint son but, il trouve sa couche d'or liquide qui l'attend sur la mer Occidentale, sous un dais de nuages empourprés, aux franges aériennes plus éclatantes et plus brillantes que celles que fournissait la cité d'Ophir pour la coucke du roi Salomon, A mesure qu'il décline, son disque glorieux se dilate, s'étend et adoucit sa lumière comme pour dire adieu à la route qu'il vient de parcourir; puis, après avoir disparu, il nous envoie encore, du monde nouveau qu'il éclaire et vivifie, quelques brillants rayons, comme des promesses d'un prompt retour. Si le soleil d'octobre est moins puissant, ses rayons sont, à coup sûr, plus actifs et plus fécondants. Il leur a fallu des mois entiers pour faire saillir, du cep ridé et desséché de la vigne d'abord les feuilles, vertes, puis les bourgeons tendres et élancés, et enfin de petites grappes aux baies dures et aiguës : la maturité a été longue et faible. Mais maintenant les feuilles sont devenues larges et touffues, à ce point qu'elles reçoivent dans les pays vinicoles un nom tout spécial {pampres, pampinus, pampino) ; les petits corymbes épars se sont enflés pour former de luxuriantes grappes de raisins. Déjà les unes revêtent leur teinte ambrée, tandis que les autres, avant de se couvrir d'une riche pourpre impériale, s'y préparent toutefois en passant par cette nuance opaline non moins séduisante.
Qu'il est doux alors de s'asseoir au penchant d'une colline, sous un frais ombrage, et de lever parfois les yeux de dessus son livre pour les promener sur le paysage varié qui se déroule au loin en changeant d'aspect à tout moment. Et en effet, lorsque la brise se joue dans le, feuillage des oliviers qui tapissent la colline, lorsqu'elle y fait tour à tour miroiter l'ombre et la lumière en retournant les feuilles aux doubles teintes ; quand le soleil se voile sous les nuages, ou quand, splendide^ il éclate sur les vignobles d'alentour, sur les vallées environnantes, la brillante tenture des pampres demeure seule immobile, se bornant à déployer sa verdure jaunissante ou brunie, mais toujours délicieuse. Ajoutez à cela le chatoiement des autres teintes sans nombre qui émaillent le paysage depuis le noir cyprès, l'yeuse plus sombra en core^ le riche marronnier, les pommeraies rougissantes, l'éteule brûlée parle: «oleil, le pin mélancolique — qui est à l'Ualie ce qu'est le palmier pour l'Orient — dominant de leurs cimes altières le buis, l'arbousjer, leslauriers des villas, figure?,- vous toutes ces splendeurs végétales disséminées sur la montagne, sur la colline et dans la plaine, mêlées aux fontaines jaillissantes, aux cascades qui s'élancent des rochers aux portiques de marbres éclatants, aux st^itues de bronze et de pierre, aux chaumières coquettement enluminées, aux parterres de fleurs innombrables, aux pelouses verdoyantes, et vous n'aurez encore qu'une faible idée des séductions qui, au mois d'octobre, attiraient alors comme de nos jours toute la noblesse hors de Rome et lui faisaient fuir ce qu'Horace appelle « le fracas et la fumée de la ville, » pour ré^jouir ses yeux du spectacle des beautés plus calmes de la campagne,
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Et voilà ce qui faisait qu'à l'approche de cet heureux mois toutes les Villas s'ouvraient pour aspirer l'air, que des essaims d'esclaves s'empressaient de ranger, nettoyer, disposer toutes choses, taillant les haies en figures fantastiques, nettoyant les conduits des eaux artiScielles, arrachant des allées les herbes parasites qui les déshonorent Le villicus, l'intendant de campagne, préside à tons ces travaux ; il surveille, il dirige tout, et tantôt par des paroles menaçantes, tantôt même par des coups, 11 fait des malheureux en grand nombre pour les plaisirs honteux d'un «eul homme.
Enfin les voies poudreuses s'encombrent de véhicule? de tous genres, 'depuis le lourd chariot chargé de meubles et lentement traîné par des bœufs jusqu'au char élégant et léger que font voler de fringants chevaux barbes; et, comme les plus belles routes d'alors étaient encore fort étroites, comme les conducteurs d'autrefois n'étaient pas mieux appris que ceux d'aujourd'hui, on peut se figurer le bruit, le tumulte et la confusion qui régnaient sur les chemins publics. Il en était de même partout : nulle route n'était plus favorisée que les autres. Les hauteurs de la Sabine, celles deTusculum, celles d'Albe étaient semées de villas splen- ■didesoude maisons plus modestes, telles qu'en pouvaient habiter un Mécène ou un Horace; aujourd'hui même encore, la surface si plane de la campagna Romana est couverte de ruines d'imraen^ies villas an- 'ciennes; tandis que, depuis l'embouchure du Tibre, le long de la côte, «de Laurentimi à Lanuvium et à Antium, puis jusqu'à Cajetaet à Baïaet Mes autres villes de bains élégants qui entouraient le Vésuve, les somp- "tueuses résidences d'été ne formaient, pour ainsi dire, qu'une chaîne non interrompue, et ces limites mêmes ne suffisaient pas pour satisfaire la fièvre périodique de villégiature qui, tous les ans, s'emparait de Rome. Le bord du lac Beuacus (aujourd'hui le lac Majeur, au nord de Milan), ceux du lac de Corne et les rives délicieuses de la Brenta, recevaient de nombreux ■visiteurs venus non-seulement des cités voisines ou du fond delà Germanie, mais même delà capitale impériale.
C'était à l'un de ces « beaux yeux de l'Italie, » comme Pline appelle les villas, [ocelli Italiœ), parce qu'elles en font la beauté principale, que Fabiola s'était hâtée de se rendre, avant l'encombrement des routes, le jour qui avait suivi l'entrevue de l'esclave noire avec Corvinus. Sa villa était située sur le versant de la colline qui descend jusqu'à la baie de Gaëte ; et, comme son habitation de Rome, elle était remarquable par le bon goût qui avait présidé à l'arrangement de toutes les parties dont elle se composait. De la terrasse qui régnait au devant, on découvrait le calme azur de la baie, encadrée dans la plus riche des côtes, comme un miroir dans un cadre ciselé et émaillé ; de temps en temps, la plaine liquide est animée par de blanches voiles qu'éclaire le soleil et qui appartiennent aux yachts, aux galères, aux barques de plaisir, aux canots de pêche. Du sein de ces estjuifs s'élèvent les rires des passagers, les chants qu'accompagne la harpe de famille, ou les cris moins harmonieux des pêcheurs, ces laboureurs des mers. Une galerie de treillage, couverte de plantes grimpantes, conduisait aux bains de la plage; à mi-chemin, cette galerie s'ouvrait sur une pelouse de verdure, endroit charmant où un ruibfctyiu ti c<iu pure cl ciajx--^ comme le cristal, j<iulj>8aul de» llttuc* u uii
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rocher, CDtretenrit une délicieuse fraîcheur. Ce rnis«efiu , retenu un moment dans un bassin naturel, y bouillonnait un instant, puis s'élevant au-dessus de ses bords, s'échappait en murmurant et glissait tout doucement le long du treillis pour s'aller perdre dans la mer. Deux antiques platanes répandaient leur ombre protectrice sur ce terrain classique, que Platon et Cicéron n'auraient pas dédaigné pour en faire le théâtre favori de leurs discussions philosophiques. Les fleurs les plus belles, les plantes les plus rares des pays éloignés avaient été acclimatées dans cet endroit enchanteur, où elles étaient également à l'abri de la eécheresse et de la froidure
Pour des raisons que nous développerons plus tard, Fabius ne faisait guère à sa villa que de rares visites, et même alors il ne s'y montrait qu'en passant pour aller à quelque rendez-vous plus brillant de la mode romaine, où il avait ou prétendait avoir affaire. Par ce motif, sa fille y était presque toujours seule, et y jouissait d'une délicieuse solitude. Outre une bibliothèque bien fournie, qui restait à demeure dans la villa et qui se composait principalement de traités d'agriculture ou de livres d'un intérêt local, chaque année l'on apportait de Rome une ample provision de manuscrits. C'étaient d'anciens auteurs favoris, ou des nouveautés — dont Fabiola avait som de se procurer à grands frais une des premières copies ; — c'était aussi une quantité de ces ouvrages d'art plus famihers et moins sérieux, qui, répartis çà et là dans une demeure nouvelle, y font retrouver aussitôt d'anciennes habitudes. La plus grande partie de ses matinées se passait dans la retraite favorite que nous venons de décrire : elle y restait des heures entières, ayant avec elle une cassette de livres et prenant tantôt un volume, tantôt un autre. Aussi, grand eût été l'étonnement d'une personne qui lui eût fait visite cette année en découvrant que Fabiola, d'ordinaire toujours seule, était presque toujours en compagnie — et en compagnie d'une esclave !
On peut juger de sa surprise lorsque, le lendemain du dîner qui avait eu lieu, Agnès lui apprit que Syra avait refusé de quitter son service, bien que la liberté eût été offerte à la généreuse ftUe. Mais son étonneraent fut bien plus grand encore, quand elle apprit que le motif de ce re*us était dans l'attachement que son esclave avait conçu pour elle. Vainement elle cherchait la cause de cet attachement : elle n'avait jamais témoigné à sa pauvre servante la moindre bienveillance, elle ne lui avait même jamais montré la moindre reconnaissance des soins que celle-ci lui avait prodigués pendant sa maladie. Aussi son premier mouvement fut-il de croire Syra une créature privée de raison. Mais cette explication ne pouvait satisfaire son esprit toujours si juste. A la vérité elle avait bien ouï conter, et elle avait bien lu quelques exemples de fidélité et de dévouement de la part de certains esclaves, même envers les maîtres qui les pers-^cutaient^ : mais, en général, on regardait ces rares individus comme des exceptions à la règle commune, et d'ailleurs qu'était-ce qu'une vingtaine de cas isolés qui prouvaient quelque affection chez des esclaves, cas qu'il fallait rechercher dans autant de siècles, comparés aux milliers d'exemples de haines qu'on avait chaque
(1) Tel» iont lee «semple* oitéj par Macroba da^i" te» Saturnalia, li* I, «t par VaiA».«
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jour sous les yeux? Et cependant elle en possédait un à son tour, et il était clair et palpable; aussi la frappa-t-il vivement. Elle attendit quelque temps et épia attentivement son esclave pour voir si elle ne déconvrirait pas dans sa condnite certains airs, certains irdices qui laissassent supposer qu'elle sentait avoir fait quelque chose de généreux et dont sa raaîtresse devait lui savoir gré. Elle ne put rien découvrir. Syra conti- Duait à s'acquitter de ses devoirs journaliers avec la même simplicité, avec la même diligence; rien, en elle, ne faisait penser qu'elle se crût moins esclave qu'auparavant. Le cœur de Fabiola s'attendrissait de plus en plus, et elle commençait à trouver qu'il n'était pas aussi difficile d'aimer une esclave, chose que, dans sa conversation avec Agnès, elle ivait déclarée impossible. A cette découverte vendit s'en joindre une iutre : c'est qu'il pouvait y avoir dans le monde des dévouements désintéressés, et des afiections qui ne demandaient pas à être payées de retour.
Les entretiens qu'elle avait eus avec l'humble fille, après la scène violente que nous avons rapportée, lui avaient prouvé que Syra avait reçu une éducation distiaguée. Elle était trop délicate pour la questionner sur l'histoire de ses premières années, car il arrivait souvent que les maîtres faisaient donner à de jeunes esclaves une brillante éducation pour augmenter leur valeur. Mais elle découvrit bientôt que Syra lisait les auteurs grecs et les poètes latins avec facilité et élégance, et qu'elle écrivait également bien dans les deux langues. Par degré, elle améliora la position de la jeune esclave, au grand ennui des jalouses compagnes de cette dernière. Elle ordonna à Euphrosyne de lui donner une chambre séparée, ce qui fut pour la pauvre fille une précieuse consolation, et bientôt elle l'attacha à sa personne en qualité de lectrice et de secrétaire. Et néanmoins elle ne pouvait découvrir de changement dans sa conauite ; on n'y remarquait ni orgueil, ni prétentions. Au contraire, chaque fois qu'il se présentait une tâche qui rentrait dans l'humble domaine de ses premières occupations, Syra ne laissait pas à d'autres le soin de la remplir; elle s'en acquittait elle-même joyeusement et sans aucune alïectation.
Les lectures les plus hab'tuelles deFabiola étaient, comme nous l'avons déjà dit, d'un genre abstrait et relevé; elles consistaient principalement en ouvrages de littérature philosophique. Et cependant il arrivait souvent à la grande surprise de Fabiola, que son esclave, par une simple remarque, réfutait une maxime, solide en apparence, renversait un grand échafaudage de déclamations ampoulées, ou faisait naître dans son esprit dp."* aperçus de vérités morales et pratiques beaucoup plus élevés que n'en proposaient jamais dans leurs écrits les auteurs qu'elle avait le plus admiré.'*. Cela ne venait pas chez Syra, d'une grande perspicacité de jugement, d'une vive pénétration d'esprit; celte faculté n'était pa3, chez elle, le résultat de lectures soutenues, de longues réflexions, ou de la supériorilé de son é<lucation première. Car bien qu*î l'on vît des traces de tout cela dans les paroles, les idées, la conduite de Syra, cependant les livres et les principes qu'elle étudiait en ce moment étaient évidemment nouveaux pour elle. Il semblait pourtant y avoir dans l'esprit de l'humble esclav? une pierre de touche, un type de vérité, latent, mais infaillible, une clef qui lui servait à ouvrir éfedlemenl tous let
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dépôts de science morale les mieux fermés, une fibre bien accordée qui vibrait à l'unisson de tout ce qui était droit et juste et qui résonnait en désaccord avec tout ce qui était mal, vicieux ou même inexact. Quel était ce secret? Fabiola désirait le connaître; il lui semblait que c'était plutôt une intuition que tout ce qu'elle avait vu jusque-là. Elle n'était pas encore en position de comprendre que le plus petit et le dernier dans le royaume des cieux — et quoi de plus humble qu'une esclave? — est plus grand en sagesse spirituelle, en lumière intellectuelle et en privilèges célestes, que ne l'a jamais été le saint Précurseur lui-même *.
Par une délicieuse matinée d'octobre, Fabiola et son esclave, toutes deux assises auprès de la source, s'adonnaient à la lecture. La première, fatiguée du livre trop sérieux qui l'occupait, désira un ouvrage plus neuf et d'un style plus léger. Elle prit un manuscrit dans la cassette, et dit à Syra :
— Tiens, mets de côté ce livre maussade. Voici quelque chose de tout nouveau et de très-amusant, à ce que l'on m'a dit Gela nous intéressera toutes deux.
La servante fit ce que lui commandait sa maîtresse, prit le volume, en examina le titre et rougit aussitôt. Elle parcourut rapidement les premières hgnes, et toutes ses craintes se confirmèrent. Elle vit que c'était un de ces ouvrages futiles qui circulaient alors librement, comme le faisait remarquer saint Justin , bien que profondément immoraux et se jouant de la vertu, tandis qu'au contraire tous les écrits chrétiens étaient supprimés ou du moins peu favorisés. Syra déposa le volume d'un air tranquille et résolu, en disant '.
— Par grâce, ma bonne maîtresse, ne me demandez pas de vous lire ce livre. C'est une lecture qu'il ne m'est pas permis de vous faire et que vous ne pouvez entendre.
Fabiola demeura tout interdite. Elle n'avait jamais eu l'idée qu'on pût lui parler de se restreindre dans ses lectures. Ce qui, de nos jours, pas- i serait pour inconvenant à lire formait alors une partie de la littérature usuelle du monde élégant. Depuis Horace jusqu'à Ausonius, tous les auteurs latins prouvent ce que nous avançons. Et, en effet, sur quels principes de vertu aurait-on pu s'appuyer pour stigmatiser l'inconve- , nance d'un écrit qui ne faisait que reproduire avec la plume un système \< de morale que le pinceau et le ciseau rendaient chaque jour plus familier à tous les regards? Pour discerner le bien du mal, Fabiola n'avait pas d'autre mesure que le système d'éducation dans lequel elle avait été élevée.
— Quel mal ce livre peut-il nous faire? demanda-elle en souriant. Je suppose bien qu'il rapporte une foule de crimes et d'actions honteuses ; i mais cela ne nous engage nullement à les commettre nous-mêmes, et de plus il est amusant de les lire comme ayant été commis par d'autres.
— Et voudriez-vous, à quelque prix que ce fût, ^ous en rendre coupable ?
— Non, certes I pour rien au monde.
— Et cependant, lorsque vous en lisez le récit, leur image doit nécea-^ sairement préoccuper votre esprit ; puisqu'elles vous amusent, ces des-f criptions, vos pensées s'y arrêtent sans doute avec plaisir.
(l) 5. alattnuii, I.U. 14
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— Certainement, et ensuite?
— - Cette iraage est de la corruption ; ces pensées sont mauvaises.
— Comment cela est-il possible? Pour qu'il existe en réalité, le crime ne doit-il pas avoir été commis ?
— Vous avez raison, ô ma généreuse maîtresse, et qu'est-ce que la pensée sinon l'action de l'esprit, l'action de ce que j'appelle l'âme? Une fureur qui vous fait désirer un meurtre, est l'action de ce pouvoir invisible, et insaisissable comme la passion elle-même; le coup qui accomplit le projet homicide n'est que l'action machinale du corps, action perceptible comme son origine. Mais qui commande, dans le fait, et qui obéit 1 A qui incombe la responsabilité du résultat final?
— Je te comprends, dit Fabiola avec embarras, après un moment de silence. Cependant il reste encore une difficulté à résoudre. A t'entendre, il existerait une responfyit>ilité attachée à l'acte intérieur comme à l'acte extérieur. Et envers qu/ existe cette responsabilité, je te prie? Si l'action suit la pensée, je conçois que l'on ait à répondre des deux agents, envers la société, envers les lois, envers les principes de la justice, car de tristes conséquences peuvent en découler. Mais si l'acte intérieur seul existe, envers qui peut-il y avoir responsabilité? Qui est-ce qui le voit? Qui peut B'arroger le droit de le juger, de le contrôler?
— Dieu, répondit Syra d'un air sérieux et simple à la fois.
Fabiola fut déconcertée. Elle s'attendait à entendre son esclave lui développer quelque théorie nouvelle, quelque principe nouveau; et voilà que d'un mot, d'un seul mot, Syra avait rejeté l'entretien dans ce qu'elle ne regardait que comme une superstition, bien que son opinion se fût modifiée sur ce point. « Quoi! Syra, reprit-elle, crois-tu réellement à Jupiter, à Junon ou peut-être à Minerve, qui est à peu près la seule honnête personne de tout l'Olympe? Crois-tu que ces trois divinités s'occupent beaucoup de nos afi'aires? »
— Bien loin de là; j'ai leurs noms même en horreur, et je déteste les crimes que leurs histoires ou leurs fables symbolisent sur la terre. Non : je n'ai pas parlé des dieux et des déesses; j'ai parlé de Dieu, du Dieu unique et tout-puissant.
— Et ce Dieu, comment l'appelles-tu, Syra, dans ton système de religion?
— Il n'a pas d'autre nom que Dieu, et, ce nom, les hommes le Lui ont donné afin de pouvoir le désigner quand ils parlent de Lui ; mais ce nom n'exprime ni sa nature, ni son origine, ni ses qualités.
— Et cette nature, cette origine, ces qualités, quelles sont-elles I demanda la maîtresse dont la curiosité s'éveillait.
— Simple comme la lumière est sa nature; elle est une et la même partout, indivisible, pure; elle pénètre tout et se répand partout, elle est ubiquaire et illimitée. Il existait avant tout commencement, et il sera encore après toute fin. La puissance, la sagesse, la bonté, l'amour, la justice, l'infaillibilité lui appartiennent par nature, et ces qualités sont aussi inimitées, aussi infinies que sa nature elle-même. Lui seul peut créer. Lui seul conserve, lui seul détruit.
Fabiola avait sou^'^nt entendu parler des regards inspirés qui animaient l» sibylle ou la pythonisbe a un oracle; mais jamais jusqu'alors elle ne
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les avait vus. La physionomie de l'esclave rayonnait; ses yeux brillaient d'un doux éclat, son corps était immobile, et les paroles s'échappaient de ses lèvres comme le son s'échappe d'un instrument magique animé par un souffle étranger. L'expression de son visage, tout son ensemble rappelait involontairement à Fabiola ce regard abstrait et mystérieux qu'elle avait si souvent remarqué chez Agnès. Seulement, chez l'enfant, ce regard était plus tendre et plus gracieux ; chez la femme, il était plus sérieux et presque inspiré. « Comme ces imaginations orientales s'enthousiasment et s'exaltent facilement! » se disait Fabioia en regardant Syra ; « je ne m'étonne pas que l'Orient soit nommé la terre de la poésie et de l'inspiraMon. « Lorsqu'elle vit que Syra était calmée et que la tension de sou esprit s'était relâchée, elle lui dit du ton le plus dégagé qu'elle pût prendre : « Mais, Syra, peux-tu penser qu'un Être tel que celui que tu viens de décrire et dont la conception dépasse toutes les données de nus anciennes fables, penses-tu qu'il daigne veiller constamment, non-seulement sur les actions, mais encore sur les misérables pensées des millions de créatures qui peuplent l'univers? »
— Ce n'est pas une occupation, ma noble maîtresse, ce n'est pas même un léger soin. Je L'ai appelé lumière. Pour le soleil, est-ce une occupation, un travail que d'envoyer ses rayons à travers le cristal de cette fontaine, jusqu'au gravier qui en forme le lit? Voyez comme ces rayons illuminent non-seulement les beautés, mais encore les défauts qu'il recèle ; non-seulement les étincelles liquides qui jaillissent de chaque goutte en tombant sur la roche; non-seulement les bulles d'air qui s'élèvent du fond, brillent un instant et s'évanouissent à la surface ; nonseulement les poissons d'or qui se jouent dans les feux de l'onde, mais encore les êtres rampants et hideux qui cherchent à se cacher et à disparaître dans les recoins les plus obscurs et qui ne peuvent y parvenir, car la lumière les y poursuit encore. Y-t-il dans tout cela, pour le soleil qui les visite ainsi, une fatigue, une occupation quelconque? C'en serait bien plutôt une pour lui, s'il lui fallait arrêter ses rayons à la surface de l'élément transparent et les empêcher d'y répandre leur clarté. Et ce qu'il fait ici, le soleil le fait avec une égale facilité dans le ruisseau voisin, dans celui qui est à cent lieues d'ici, et quels qu'en soient le nombre et l'étendue, ils ne pourront jamais être tels, que nous en venions à croire ou à imaginer que les rayons manqueraient ou que la lumière ferait défaut pour les éclairer tous.
— Ces théories sont toujours bien belles, Syra, et si elles sont vraies, elles méritent toute notre admiration, dit Fabiola après un moment de silence, pendant lequel ses yeux étaient restés attachés sur la fontaine, eomme si elle eût voulu y découvrir la vérité des paroles de Syra.
« Et elles semblent vraies, ajouta-t-elle, car le mensonge pourrait-il être plus beau que la réalité? Mais quelle effrayante pensée que de se dire qu'on n'a jamais été seule , qu'on n'a jamais formé un désir, jamais entretenu de pensée secrète, jamais conçu 'de projet né d'un cerveau puéril ou orgueilleux, qu'ils n'aient tous été connus d'un Être en qui tout est parfait! Terrible pensée, si tu dis vrai, que de savoir que l'on vit constamment sous le regard immobile de cet œil dont le soleil lui-même n'esit encore que l'ombre, car il ne pénètre p£3 du moins Juiîque daus aos
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âmes. Il suffirait de cette pensée pour que l'on se détruisît quelque soir, afin de se soustraire aux tortures de cette impitoyable surveillance. Et pourtant, tes paroles out l'air d'être vraies. »
En parlant ainsi, Fabiola avait le regard égaré. L'orgueil de son cœur païen se soulevait en elle avec violence, et elle se révoltait contre cette supposition qu'elle ne pourrait plus jamais à l'avenir se sentir seule avec ses pensées, et qu'il existait une puissance qui avait le droit d^ contrôler Bes désirs les plus intimes, ses pensées les plus secrètes, ses caprices les plus fantasques. Et cependant la même idée lui revenait toujours : « Cela semble si vrai ! » Sa généreuse intelligence luttait contre la passion qui se tordait comme un serpent sous les serres d'un aigle, combattant plus du regard que du bec et des ongles l'ennemi qui s'affaiblit à chaque effort. Après une lutte intérieure et visible, dont sa physionomie et ses traits attestaient la violence, le calme reparut en elle. Pour la première fois, elle seuibljtit sentir la présence d'un Etre plus grand qu'elle-même, d'un être qu'elle craignait et qu'elle eût cependant voulu aimer. Elle courbait sou esprit, elle abaissait son intelligence aux pieds de cet Etre ; et, en même temps, son cœur avouait, pour la première fois, qu'il avait un seigneur, un maître.
Syra oliservait en silence, et dans le calme du recueillement, le travail qui s'opérait dans l'ime de sa maltresse. Elle savait de quelle importance était l'issue de ce combat, quel pas décisif son élève involontaire allait faire dans la voie du salut en reconnaissant ces grandes vérités, et elle priait avec ferveur pour que la grâce daignât se manifester.
A la fin, Fabiola releva sa têle qui semblait ne s'être courbée qu'en imitation de sou esprit, et elle dit avec une gracieuse bienveillance :
— Syra, je suis sûre que je n'ai pas encore vu les profondeurs de ta science; tu dois avoir eucore bien d'autres choses à m'enseigner.
La pauvre servante rougit de joie, et une larme qui se fit jour sous sa paupière servit de réponse. « Mais aujourd'hui tu as ouvert à mes pensées un monde nouveau, une vie nouvelle. Il existe donc une sphère de vertu en dehors de l'opinion et du jugement des hommes, un sentiment intérieur nous révélant une puissance qui contrôle, approuve et récompense : àl-je bien compris? » Syra fit uu signe approbatif. « Cette puissance se tient auprès de nous, quand nul autre œil ne peut nous voir, nulle parole ne peut nous retenir ou nous encourager. Il est en nous un sentiment en vertu duquel nous devons toujours rester inébranlables dans le bien, fussions-nous enfermés à jamais dans la solitude, et cela, parce que son influence sur nous doit être au-dessus de celle de tous les principes humains, qu'elle doit nous guider en tout et toujours, et qu'elle ne peut cesser de se faire sentir. C'est bien là, si j'ai compris la théorie, c'est bien là la haute position morale dans laquelle ce sentiment placerait chaque individu. Demeurer au-dessous d'elle, même en menant une vie vertueuse à l'extérieur, serait dans ce cas une fourberie et uu crime réel. »
— 0 ma chère maît/esse, s'écria Syra, comme vous exprimez tout cela mieux que je ne puis le faire I
— Tu ne m as jamais flattée jusqu'ici, Syra, reprit Tabiola en souriant; ne va pas commencer aujourd'hui. Mais sais-tu bien que tu as jeté une lumière toute nouvelle sur d'autres sujets, qui étaient restés obscur»
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pour moi jusqu'à ce jour? Dis-moi, maintenant, n'éfeit-ce pas là ce que tu pensais, lorsque tu soutenais dernièrement que, dans la théorie, il n'y avait aucune différence entre la maîtresse et l'esclave? ou plutôt que cette différence étant purement extérieure, sociale et corporelle, elle ne peut entrer en comparaison avec cete égalité absolue qui existe devant ton Etre suprême, et avec cette supériorité morale possible qu'il découvre peut-être dans l'esclave sur sa maîtresse, à l'inverse de leur position ostensible?
— C'était en grande partie, ce que je voulais dire, noble Fabiola, bien que cette idée entraîne avec elle d'autres considérations qui n'auraient aujourd'hui peut-être que peu d'intérêt pour vous.
— Et pourtant quand tu as avancé cette proposition, elle me sembla si ridicule, si monstrueuse même, que la colère et l'orgueil m'emportèrent complètement. T'en souviens-tu, Syra?
— Non, non, reprit l'humble esclave, ne'rappelez pas cette circonstance, je vous en supplie !
— M'as-tu pardonné cette journée, Syral continua la jeune patricienne, avec une émotion qui lui avait été inconnue jusque-là.
La douce servante n'en put entendre davantage. Elle se leva et se jeta aux genoux de sa maîtresse, cherchant en même temps à s'emparer de sa main ; mais Fabiola l'en empêcha, et — pour la première fois de sa vie — la fière Romaine se jeta au cou d'une esclave et versa des pleurs.
Cet accès d'attendrissement fut long et affectueux : son cœur prenait le dessus sur son intelligence, ce qui ne peut avoir lieu que par l'assouplissement de l'âme. Enfin elle se calma, et lorsqu'elle se fut redressée ;
— Un mot encore, Syra, dit-elle; ose-t-on adresser un culte à cet Etre que tu viens de me dépeindre? N'est-il pas trop grand, trop élevé, trop loin de nous pour cela?
— Oh I non, bien au contraire, chère maîtresse. Il n'est éloigné d'aucun de nous ; car nous vivons, nous agissons, nous puisons l'être, enfin, dans la splendeur de sa puissance, de sa bonté, de sa sagesse, tout comme nous existons à la clarté du soleil. C'est pour cela que nous pouvons nous adresser à Lui, non comme s'il était à distance de nous, mais comme étant autour de nous, en nous, puisque nous sommes en Lui ; et II nous entend, non pas avec des oreilles, mais nos paroles tombent directement dans son sein, et les désirs de nos cœurs passent en un instant dans les divins abîmes de ses bontés éternelles.
— Et, poursuivit Fabiola avec une certaine timidité, n'est-il pas quelque grand acte particuher, quelque chose de semblable à un sacrifice par lequel on le reconnaît, on l'adore?
Syra hésita, car la conversation s'engageait sur un terrain mystérieux et sacré, que l'Eglise n'ouvrait jamais à la curiosité du profane. Elle répondit cependant, mais par une afQrmation sioaple et générale,
— Et ne pourrais-je pas, continua la jeune patricienne d'un ton plus humble encore, ne pourrais-je pas être initiée dans ta doctrine assez avant pour être capable, à mon tour, d'offrir cet acte d'adoration î
— Je crains que cela ne soit guère possible, noble Fabiola ; il faut nécessairement que la victime offerte soit digne de la Divinité qui la reçoit.
— Ah I oui, sans doute. Un taureau peut être bon pour Jupiter, un