‹ Fables choisies. [Edited] by Leon DelbosChapitre 14 sur 141 · XVIL L'ÂNE CHARGÉ D'ÉPONGÉS, ET L'ÂNE CHARGÉ DE SEL · texte numérisé non relu

XVIL L'ÂNE CHARGÉ D'ÉPONGÉS, ET L'ÂNE CHARGÉ DE SEL

Un ânier, son sceptre à la main.

Menait, en empereur romain, Deux coursiers à longues oreilles.

L'un, d'oponges chargé, marchait comme un courrier; 5 Et l'autre, se faisant prier,

Portait, comme on dit, les bouteilles:

Fables de La fontaine. 15

Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins,

Par monts, par vaux, et par chemins, Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent, 10 Et fort empêchés se trouvèrent.

I/unier, qui tous les jours traversait ce guë-là. Sur l'âne à l'e'ponge monta.

Chassant devant lui l'autre bête, Qui, voulant en faire à sa tête, 15 Dans un trou se précipita,

Revint sur l'eau, puis échappa:

Car, au bout de quelques nagèes, Tout son sel se fondit si bien Que le baudet ne sentit rien 20 Sur ses épaules soulagées.

Camarade épongier prit exemple sur lui, Comme un mouton qui va dessus la foi d'autrui. Voilà mon âne à l'eau; jusqu'au col il se plonge. Lui, le conducteur, et l'éponge.

25 Tous trois burent d'autant: l'ânier et le grison Firent à l'éponge raison.

Celle-ci devint si pesante, Et de tant d'eau s'emplit d'abord, Que l'âne succombant ne put gagner le bord. 30 L'ânier l'embrassait, dans l'attente

D'une prompte et certaine mort.

Quelqu'un vint au secours: qui ce fut, il n'importe; C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point Agir chacun de même sorte.

35 J'en voulais venir à ce point.

Page 1