LXXV. L'HUITRE ET LES PLAIDEURS
Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent
Une huître, que le flot y venait d'apporter :
Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent;
A l'égard de la dent il fallut contester.
L'un se baissait déjà pour amasser la proie;
L'autre le pousse, et dit: il est bon de savoir
Qui de nous en aura la joie.
Celui qui le premier a pu l'apercevoir
Fables de Lafontaine. 75
En sera le gobeur; l'autre le verra faire. 10 Si par là l'on juge l'affaire,
Reprit son compagnon, j'ai l'œil bon, Dieu merci. Je ne l'ai pas mauvais aussi,
Dit l'autre; et je l'ai vue avant vous, sur ma vie.
He' bien! vous l'avez vue; et moi je l'ai sentie. 15 Pendant tout ce bel incident,
Perrin Dandin arrive: ils le prennent pour juge.
Perrin, fort gravement, ouvre l'huître, et la gruge, Nos deux messieurs le regardant.
Ce repas fait, il dit d'un ton de président: 20 Tenez, la cour vous donne à chacun une e'caille
Sans dépens; et qu'en paix chacun chez soi s'en aille.
Mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui; Comptez ce qu'il en reste à beaucoup de familles: Vous verrez que Perrin tire l'argent à lui, 25 Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.