‹ Fables choisies, mises en vers T. 3Chapitre 73 sur 98 · LES DEUX PIGEONS · texte numérisé non relu

LES DEUX PIGEONS

Deux Pigeons s'aimoient d'amour tendre:

L'un d'eux s’ennuyant au logis, Fut aflez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays.

L'autre lui dit: qu’allez-vous faire?

Voulez-vous quitter votre frere?

L'abfence eft le plus grand des maux:

Non pas pour vous, cruel. Au moins que les travaux, Les dangers, les foins du voyage , Changent un peu votre courage.

Encor fi la faïfon s’avançoit davantage!

Attendez les zéphirs: qui vous prefle? un corbeau Tout à l'heure annonçoit malheur à quelque oifeau. Je ne fongerai plus que rencontre funefte, Que faucons, que rézeaux. Hélas! dirai-je, il pleut: Mon frere, a-t-il tout ce qu'il veut, Bon foupé, bon gîte, & le refte?

Ce difcours ébranla le cœur De notre imprudent voyageur:

Mais le defir de voir & l'humeur inquiéte L'emporterent enfin. Il dit: ne pleurez point; Trois jours au plus rendront mon ame fatisfaite : Je reviendrai dans peu conter de point en point Mes aventures à mon frere.

Je le défennuirai: quiconque ne voit guére N'a guére à dire auffi. Mon voyage dépeint Vous fera d’un plaifir extrême.

Je dirai: j'étois là, telle chofe m'avint:

Vous y croirez être vous-même.

ÉEIVRE NEUVTIEME.

À ces mots, en pleurant, ils fe dirent adieu. Le voyageur s'éloigne; & voilà qu'un nuage L’oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un feul arbre s’offrit, tel encor que l'orage Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.

L'air devenu ferein, il part tout morfondu, Séche, du mieux qu’il peut, fon corps chargé de pluie; Dans un champ à l'écart voit du bled répandu, Voit un Pigeon auprès, cela lui donne envie : Il y vole, il eft pris: ce bled’ couvroit d’un las Les menteurs & traîtres appâts.

Le las étoit ufé; fi bien que de fon aîle, De fes pieds, de fon bec, l'oifeau le rompt enfin: Quelque plume y périt; & le pis du deftin Fut qu’un certain vautour à la ferre cruelle, Vit notre malheureux, qui traînant la ficelle, Et les morceaux du las qui l’avoit attrappé, Sembloit un forçat échappé.

Le vautour s’en alloit le lier, quand des nues Fond à fon tour un Aigle aux aïles étendues, Le Pigeon profita du conflit des voleurs, S'envola, s’abattit auprès d'une mazure, Crut pour ce coup que fes malheurs Finiroient par cette aventure: | Mais un fripon d'enfant, cet âge eft fans pitié, Prit {à fronde, & d’un coup, tua plus d'à moitié La volatille malheureufe, | Qui maudiffant fa curiofité, Traïnant l'aîle, & tirant le pied, Demi-morte, & demi-boiteufe , Droit au logis s’en retourna:

Que bien, que mal, elle arriva, Sans autre aventure fâcheufe.

Voilà nos gens rejoints; & je laifle à juger De combien de plaifirs ils payerent leurs peines.

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