‹ Fables choisies, mises en vers T. 4Chapitre 55 sur 120 · AD TE I · texte numérisé non relu

AD TE I

LES DEUx CHÉVRES.

Dés que les Chévres ont brouté, Certain efprit de liberté Leur fait chercher fortune: elles vont en voyage

Vers les endroits du pâturage

Les moins fréquentés dés humains.

Là, s'il eft quelque lieu fans route & fans chemins, Un rocher, quelque mont pendant en précipices, C'eft où ces Dames vont promener leurs caprices : Rien ne peut arrêter cet animal *grimpant.

Deux Chévres donc s’émancipant,

| Toutes deux ayaut patre blanche, Quitterent es bas prés, chacune de fa part.

L'une vers l’autre alloit pour ‘quelque bon hafard. Un ruiffeau fe rencontre, & pour pont une planche: Deux belettes à peine auroient pañlé de front Sur ce pont:

D'ailleurs, l'onde rapide & le ruiffeau profond Devoient faire trembler de peur ces Amazones. Malgré tant de dangers, l’une de ces perfonnes Pofe un pied fur la planche, & l’autre en fait autant, Je m'imagine voir, «avec Louis le Grand,

Philippe quatre qui s'avance

Dans l’ifle de la Conférence.

Aïinfi s’avançoient pas à pas,

Nez à nez nos Avanturiéres,

Qui toutes deux étant fort fiéres, Vers milieu du pont ne fe voulurent pas L'une à l’autre céder. Elles avoient la gloire De compter dans leur râce (à ce que dit l'hifloire L'une, certaine Chévre au mérite fans pair,

80 FABLES CHOITSITES.

Dont Polyphème fit préfent à Galathée; Et l'autre, la Chévre Amalthée Par qui fut nourri Jupiter.

Faute de reculer, leur chûte fut commune:

Toutes deux tomberent dans l’eau.

Cet accident n'eft pas nouveau Dans le chemin de la fortune.

(Fable coxvit)

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