LA CHAUVE-SOURIS, LE BUISSON ET LE CANARD
Le Buiflon, le Canard & la Chauve-Souris, Voyant tous trois qu'en leur pays Ils faifoient petite fortune, Vont trafiquer au loin, & font bourfe commune. : Ils avoient des comptoirs, des facteurs, des agens, Non moins foigneux qu'intelligens, Des regiftres exaêts de mife & de recette.
Tout alloit bien, quand leur emplette, En pañffant par certains endroits Remplis d’écueils, & fort étroits, Et de trajet très-difhcile, Alla toute emballée au fond des magafins, Qui du Tartare font voifins.
Notre trio poufla maint regret inutile, Ou pluftôt il n'en poufla point.
Le plus petit marchand eft fçavant fur ce point: Pour fauver fon crédit il faut cacher fa perte. Celle que par malheur nos gens avoient foufferte, Ne put fe réparer: le cas fut découvert.
Les voila fans crédit, fans argent, fans reflource, Prêts à porter le bonnet vert.
Aucun ne leur ouvrit fa bourfe, Et le fort principalg & les gros intérêts, Et les fergens, & les procës, Et le créancier à la porte, Dès devant la pointe du jour, N'occupoient le trio qu'à chercher maint détour, Pour contenter cette cohorte.
Le Buiflon accrochoit les paflans à tous coups: Meflieurs, leur difoit-il, de grace, apprenez-nous Tome IT. Y
86 FABLES CHOISILES.
En quel lieu font les marchandifes Que certains gouffres nous ont prifes ?
Le Plongeon, fous les eaux s’en alloit les chercher. L'oifeau Chauve-Souris n'ofoit plus approcher, Pendant le jour, nulle demeure:
Suivi des fergens à toute heure, En des trous ïl s'alloit cacher.
Je connois maint detteur, qui n'eft ni Souris-chauve,
Ni Buiflon, ni Canard, ni dans tel cas tombé,
Mais fimple grand feigneur, qui tous les jours fe fauve Par un efcalier dérobé.
(Fable ccxx.)