‹ Fables: composées pour l'éducation du Duc de BourgogneChapitre 10 sur 30 · LES AVANTURES DE MELESICHTON · texte numérisé non relu

LES AVANTURES DE MELESICHTON

ELESiCHTON, né à Mégare, d'une race illustre parmi les Grecs, ne songea dans sa jeunesse qu'à imiter dans la guerre les exemples de ses ancêtres :

il signala sa valeur et ses talens dans plusieurs expéditions; et, comme toutes ses inclinations étoient magnifiques, il y fit une dépense éclatante qui le ruina bientôt. Il fut contraint de se retirer dans une maison de campagne sur le bord de la mer, où il vivoit dans une profonde solitude avec sa femme Proxinoê ; elle avoit de l'esprit, du courage, de la fierté. Sa beauté et sa naissance l'avoient fait rechercher par des partis beaucoup plus riches que Melesichton ; mais elle l'avoit préféré à tous les autres pour son seul mérite. Ces deux personnes, qui, par leur vertu et leur amitié, s' étoient rendues mutuellement heureuses pendant plusieurs années, commencèrent alors à se rendre mutuellement malheureuses par la compassion qu'elles avoient l'une pour l'autre. Melesichton

auroit supporté plus facilement ses malheurs, s'il eût pu les souffrir tout seul, et sans une personne qui lui étoit si chère. Proxinoê sentoit qu'elle augmentoit les peines de Melesichfon. Ils cherchoient à se consoler par deux enfans qui sembloient avoir été formez par les Grâces; le fils se nommoit Melibée, et la fille Poêmenis. Melibée dans un âge tendre commençoit déjà à montrer de la force, de l'adresse et du courage; il surmontoit à la lutte, à la course et aux autres exercices les enfans de son voisinage. Il s'enfonçoit dans les forêts, et ses flèches ne portoient pas des coups moins assurez que celles d'Apollon; il suivoit encore plus ce Dieu dans les sciences et dans les beaux arts que dans les exercices du corps. Melesichton, dans sa solitude, lui enseignoit tout ce qui peut cultiver et orner l'esprit, tout ce qui peut faire aimer la vertu et régler les mœurs. Melibée avoit un air simple, doux et ingénu, mais noble, ferme et hardi. Son père jettoit les yeux sur lui, et ses yeux se noyoient de larmes. Poêmenis étoit instruite par sa mère dans tous les beaux arts que Minerve a donné aux hommes ; elle ajoûtoit aux ouvrages les plus exquis les charmes d'une voix qu'elle joignoit avec une lyre plus touchante que celle d'Orphée. A la voir, on eût cru que c'étoit la jeune Diane sortie de l'isle fiotante où elle naquit. Ses cheveux blonds étoient nouez négligem-

ment derrière sa tête ; quelques-uns échappez flottoient sur son cou au gré des vents; elle n'avoit qu'une robe légère, avec une ceinture qui la rele- -voit un peu, ^pour être plus en état d'agir. Sans parure elle effaçoit tout ce qu'on peut voir de plus beau, et elle ne le sçavoit pas; elle n'avoit même Jamais songé à se regarder sur le bord des fontaines; elle ne vojoit que sa famille et ne songeoit -^u'à travailler; mais le père, accablé d'ennuis et ne voyant plus aucune ressource dans ses affaires, ne cherchoit que la solitude. Sa femme et ses enfans faisoient son supplice ; il alloit souvent sur le rivage de la mer, au pied d'un grand rocher plein d'antres sauvages : là il déploroit ses malheurs ; puis il entroit dans une profonde vallée, qu'un bois épais déroboit aux rayons du soleil au miliea du jour. Il s'asseyoit sur le gazbnqui bordoit une claire fontaine, et toutes les plus tristes pensées revenoient en foule dans son cœur. Le doux sommeil étoit loin de ses yeux, il ne parloit pllA qu'en gémissant; la vieillesse venoit avant letenrs flétrir et rider son visage; il oublioit même tons les besoins de la vie, et succomboit à sa douleur. Un jour, comme il étoit dans cette vallée si profonde, il s'endormit de lassitude et d'épuisement ; alors il vit en songe la déesse Cerès, couronnée d'épics dorez, qui se présenta à lui avec un visage doux et majestueux. « Pourquoi , lui dit-

elle en Tappellant par son nom, yous laissez-vous «Imttre aux rigueurs de la fortune ? — Helas ! repondît-il, mes amis m'ont abandonné; je n'ai plus de biens : il ne me reste qse des procès et des créanciers; ma naissance fait le comble de mon malheur, je ne puis me résoudre à travailler comme 1I& esclave pour gagner ma vie. »

Alors Cerès lui répondit : « La noblesse consiste-t-elle dans les biens? Ne consiste-t-elle pas plutôt à imiter la vertu de ses ancêtres ? Il n'y a de nobles que ceux qui sont justes. Vivez de peu; gagnez ce peu par votre travail : ne soyez à charge à personne, vous serez le plus noble de tous les hommes. Le genre humain se rend lui-même miscrtble par sa mollesse et par sa fausse gloire. Si les [choses nécessaires vous manquent , pourquoi Yoolez-vovsies dev<Mr& d'aatres qu'à vous-même ? Manquez-vous de cottnige poar vous les donner par une vie laborieuse ? »

£Ue 4it ; et aussitôt elle hi présenta une charrue d'or avec une corne d'aboidance. Alors Bacchus parut couronné de lierre et tenant un thyrse dans sa main : il étoit suivi de Pan qui joûoit de la flûte et qui faisoit danser les Faunes et les Satyres. Pomone se montra chargée de fruits, et Flore ornée de flours les plus vives et les plus odoriférantes. Toutes les divinitez champêtres jettéreat un regard favorabk sur Melesicbton.

Il s'éveilla comprenant la force et le sens de ce songe divin ; il se sentit consolé et pleia de goftt pour tous les travaux de la vie champêtre; il perh de ce songe à Pronnoé, qui entra dans tous ses sentimens. Le lendemain ils congédièrent leors domestiques inutiles ; on ne vit plus chez eux de gens dont le seul emploi fût le service de leurs personnes. Ils n'eurent plus ni char ni conducteur. Proxinoê avec Poêmenis filoient en menant paître leurs moutons ; ensuite elles faisoient leurs toilles et leurs étoffes; puis elles tailloient et cousoient elles-mêmes leurs habits et ceux du reste de la famille. Au lieu des ouvrages de soye, d'or et d'argent, qu'elles avoient accoutumé de faire avec l'art exquis de Minerve, elles n'exerçoient plus leurs doigts qu'au fuseau ou à d'autres travaux semblables. Elles prëparoient de leurs propres mains les légumes qu'elles cuêilloient dans leur jardin pour nourir toute la maison. Le lait de leur troupeau, qu'elles alloient traire, achevoit de mettre l'abondance. On n'achetoit rien; tout étoit préparé proprement et sans peine. Tout étoit bon, simple, naturel, assaisonné par l'appétit inséparable de la sobriété et du Crtrail.

Dans une vie si champêtre, tout étoit chez eux net et propre ; toutes les tapisseries étoient vendues; mais les murailles de la maison étoient blanches, et on ne Toyoit nulle part rien de sale ni

de dérangé; les meubles n'étoient jamais couverts de poussière; les lits étoient d*étofiPes grossières, maïs propres. La cuisine même avoit une propreté qui n'est point dans les grandes maisons ; tout y étoit bien rangé et luisant. Pour régaler la famille dans les jours de fête, Proxinoê faisoit des gâteaux excellens. Elle avoit des abeilles dont le miel étoit plus doux que celuy qui couloit du tronc des chênes creux pendant Fâge d'or. Les vaches venoient d'elles-mêmes offrir des ruisseaux de lait. Cette femme laborieuse avoit dans son jardin toutes les plantes qui peuvent aider à nourrir rhomme en chaque saison, et elle étoit toujours la première à avoir les fruits et les légumes de chaque tems ; elle avoit même beaucoup de fleurs, dont elle vendoit une partie, après avoir employé rautre à orner sa maison. La fille secondoit sa ^^^jliive, .,t^ ne goûtoit d'autre plaisir que celui dit f)^9fiip[ fm travaillant ou en conduisant ses moi)tWs^4j^ les pâturages; nul autre troupeau n'égaloU le sieft : la contagion et les loups même n'osoient en approcher; à mesure qu'elle chantoit, ses tendres agneaux dansoientsur l'herbe, et tous les échos d'alentour sembloient prendre plaisir à répéter ses chansons.

Melesichton labouroit lui-même son champ; lui-même il conduisoit sa charrue, semoit et moissonnoit; il trouvoit les travaux de l'agriculture

moins durs, plus ianocens et plus utiles que de la guerre. Â peine avoit-il fauché l'herbe ttatire de ses prairies qu'il se hâtoit d'enlever les jlnu de Cerès, qui le pajoient au centuple du grain semé. Bientôt Bacchus faisoit couler pour lui un nectar digne de la table des Dieux. Minenre lui donnoit aussi le fruit de son arbre, qui est si utile à l'homme. L'hjver étoit la saison du repos où toute la famille assemblée goûtoit une joye innocente, et remercioit les Dieux d'être si désabusée des faux plaisirs ; ils ne mangeoient de viande que dans les sacrifices, et leurs troupeaux n'étoient destinez qu'aux autels.

Melibée ne montroit presque aucune des passions de la jeunesse : il conduisoit les grands troupeaux ; il coupoit de grands chênes dans les fo«> rets; il creusoit de petits canaux pous. arroser les prairies ; il étoit infatigable poiw s.nitnrr son père; ses plaisirs, quand le trafail «félMt pas de saison, étoient la chasse, les coursaceM^e lis jeunes gens de son âge, et la lectur*e, doat son père lui avoit donné le goût.

Bientôt Melesichton, en s'accoûtumant à une vie simple, se vit plus riche qu'il ne l'avoit été auparavant : il n' avoit chez lui que les choses nécessaires à la vie, mais il les avoit toutes en abondance. Il n' avoit presque de société que dans sa famille : ils s'aimoient tous; ils se rendoient mu-

tnellement heureux; ils vivoient loin des palais des rois et des plaisirs qu'on acheté si cher : les leurs étoient doux, innocens, simples, faciles à trouyer, et sans aucune suite dangereuse. Melibée et Poêmenis furent ainsi élevez dans le goût des travaux champêtres. Ils ne se souvinrent de leur naissance que pour avoir plus de courage en supportant la pauvreté. L'abondance , revenue dans toute cette maison, n'y ramena point le fastt. La famille entière fat toujours simple et laborieuse. Tout le monde disoit à Melesichton : « Les richesses rentrent chez vous ; il est tems de reprendre votre aùcien éclat. » Alors il répondit ces parolei : « A qui voulez-vous que je m'attache, ou au faste qui m'avoit perdu, ou à une vie simple et laborieuse , qui m'a rendu riche et heureux ? » Enfin, se trouvant un jour dans ce bois sombre où Cerès l'avoit instruit par un songe si utile, il s'j reposa sur i'herbe avec autant de joye qu'il y a voit eu d'amertume dans le tems passé. Il s'endormit; et la Déesse, se montrant à lui comme dans son premier songe, lui dit ces paroles : « La vraye noblesse consiste à ne recevoir rien de personne et à faire du bien aux autres. Ne recevez donc rien que du sein fécond de la terre et de votre propre travail. Gardez-vous bien de quitter jamais par mollesse ou par fausse gloire ce qui est la source naturelle et inépuisable de tous les biens. »

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